CHAPITRE V
MONSIEUR KALINDERO
Pourquoi je rendis visite à M. Kalindero, administrateur des Biens de la Couronne, je ne me le rappelle pas exactement, et cela n'a aucune importance. M. Kalindero est un homme délicieux, un homme qui semble vivre comme vous et moi, mais qui en réalité vit d'une tout autre vie merveilleuse et légendaire. Je sens poindre un mythe dans l'histoire de ce Roumain dont les aïeux vinrent de la Grèce. Ses pieds pousseront des racines ; ses jambes seront prises dans une gaine de lierre et de feuillage ; des mains pieuses déposeront devant ses images du lait et des Heurs ; les mésanges de la Balta feront leur nid sur sa tête. On n'échappe pas h sa destinée. La destinée de M. Kalindero est d'être métamorphosé en dieu rustique.
A l'heure où je vous parle, M. Kalindero réside, au fond d'un jardin, dans le plus gracieux des chalets. Ce n'est pas un chalet ordinaire. On
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devine, rien qu'à le voir, que les plus beaux arbres de Sadova dans la plaine, de Dobrovetz dans les collines, et de Borca dans la montagne, se sont dit un jour : « Si nous allions à Bucarest abriter et loger notre petit père, M. Kalindero? » Et ils se sont mis en route comme à Fépoque des Orphées. Et M. Kalindero respire, marche et travaille au milieu de ces essences familières, dans l'odeur âpre et fraîche de la plaine, de la colline et de la montagne.
Mais il ne s'y oublie pas. M. Kalindero aie don de se transporter en un clin d'œil des rives du Danube au sommet des Carpathes. C'est le bon génie des bois, des coteaux oij croissent les vignes, des pentes où naît le houblon, des pâturages, des labours, des étables et des chaumières. Derrière lui, les cerfs et les chevreuils bondissent, les vaches gonflent leur pis, les poulains cabriolent et les ruchers ronflent. Pour les terres pauvres, cet homme fantastique a les yeux pleins d'azote. Son regard les engraisse.
Un matin, le paysan aperçoit en face de chez lui une fine tiglise qu'il n'avait jamais vue. Il se frotte les yeux, croit rêver, puis réfléchit : « C'est M. Kalindero qui a passé. » « C'est M. Kalindero quia passé ! » s'écrient les enfants qui découvrent au tournant de la route une maison d'école dont ils n'avaient jamais soupçonné Texistence. De tous
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côtés retentissent : « Vive le Roi 1 Vive la Reine ! Vive le Prince ! Vive la Princesse ! » Et l'on se dit : (( Bon ! c'est M. Kalindero qui passe. »
M. Kalindero s'imagine avoir l'oreille un peu dure, mais les paysans seront les derniers à s'en apercevoir. Et je crois que cette très légère surdité vient de ce qu'il écoute toujours au fond de luimême le grondement des machines à battre et le grincement des scieries. Dès qu'on l'entretient de son œuvre, il entend à merveille : ses yeux pétillent, sa bouche s'éclaire d'une malice charmante :
— Oui, fait-il, l'ancien docteur en droit de Paris, l'ancien magistrat que je suis s'est consacré tout entier à l'agriculture. J'y ai apporté du bon sens et Tamour de mon pays. J'enseigne aux hommes à défricher les champs, à élever leur bétail, à régler la coupe des forêts, à tresser le chanvre, à tourner Fosicr, à mouler l'argile, à tirer de la terre toute l'aisance et toute la joie qu'elle peut leur donner. Mais je leur prêche aussi la morale qui fait les sillons plus beaux et la religion qui les rend plus sacrés. Vous lirez mes discours prononcés en roumain et publiés par moi-même en français. Et surtout, ne l'oubliez pas, je leur inculque la fidélité dynastique qu'ils avaient désapprise depuis Etienne le Grand et Michel le Brave. Tenez, voici une petite biblio-
thèqiie populaire que notre administration répand sur ses domaines. Prenez un livre : Confection des chapeaux de paille, ou Culture de la luzerne^ ou Notions sur les potagers. Ouvrez-le. Qu y voyezvous à la première page? Le portrait du Roi; le portrait de la Reine ; le Prince en grand uniforme ; notre adorable Princesse ! Je vous recouimande ces illustrations. 11 y va de l'avenir de notre pays... Et je veux que nos paysans s'instruisent et s'amusent. J'organise des conférences d'instituteurs. Je leur bâtis des théâtres. Oh ! le bon peuple si longtemps méconnu ! La bonne terre si longtemps maltraitée ! La bonne, grasse, plantureuse et sainte terre ! Que lui faut-il ? Du fumier, — pas d'engrais chimique! — rien qu'un peu de fymier, et la douce lumière de la raison !
Il repousse ses livres et saute sur ses pieds :
— Venez, que je vous montre notre musée!
Malgré sa corpulence et son poil gris, c'est un
jeune homme impatient, allègre. Il court à sa porte ; il l'ouvre ; il me pousse en avant... et je me trouve devant un grand tableau oii une nymphe éblouissante trempe ses pieds nus dans l'humide reflet des saules.
— Ah! ceci, s'écrie-t-il, ce n'est pas du musée! Je viens de l'acheter pour moi. Elle est jolie, n'est-ce pas? Mais, je vous en prie, regardez-moi ces chapeaux de paille fabriqués par nos paysannes^
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etces paniers... et cespots... sont-ils assez mignons, ces petits pots-là !...
Depuis vingt ans, M. Kalindero n'a jamais voulu toucher un sou des trente mille francs que le Roi aflecte chaque année h son traitement. Il n'ambitionne d'autre récompense que d'être béni des paysans et de jouer au billard en compagnie de Sa Majesté. Cependant, un soir, il confia à la Reine qu'il désirait être enterre, — le plus tard possible, — avec sa robe de magistrat, le menton dans sonjabot de dentelles.