CHAPITRE VI
Que M. Kalindero me le pardonne, mais cet ancien thesmothète, descendant d'Hésiode, fertile en beaux discours et sagement passionné pour la science de l'Economique, m'a ramené aux Fanariotes. Je voudrais me préciser à moi-même les traits distinctifs de ce caractère roumain qui m'attire et me captive; et je crains que mes premières lectures ne m'aient induit en erreur.
Les Roumains et les voyageurs d'autrefois se tromperaient-ils sur le compte de ces étrangers grecs que leur jugement transforme en maniaques oppresseurs ou en subtiles bêtes de proie? Je viens de lire les Méînoires du prince Nicolas Soutzo, parus à Vienne, en 1899, et écrits dans le français le plus alerte. Ce Nicolas Soutzo était le fils du dernier Fanariote qui régna en Valachie et dont la mort assez opportune fut peut-être hâtée par certaine poudre blanche répandue sur certain vésicatoire. Il nous raconte son enfance au Fanar,
ce sanctuaire du génie grec, ce berceau mystérieux de rhétairie. Toute sa famille y demeure confinée dans la solitude et presque la misère d'un gigantesque palais de bois qui domine les eaux du Bosphore et qu'assiègent la méfiance et la grossièreté des Turcs. Les soirs d'été, les enfants y font des simulacn^.s de danses, sans musique, à la lueur d'une chandelle; et le chef de police Haire encore un scandale dans ces muets ébats. On vit courbé sous la peur, mais penché sur le rêve de l'indépendance grecque. Les vertus ont élu domicile entre ces murs qui disent éloquemment l'instabilité de la fortune h Byzance. Les femmes y sont des saintes, les hommes des patriarches prêts à verser leur sang pour la cause hellénique.
Que les Principautés valaqueet moldave se félicitent donc d'avoir eu de tels hospodars; ils les ont sauvées des pachas turcs. Ce ne furent point les Grecs qui les asservirent; ce furent leurs propres boyars dont les rivalités les réduisirent à l'état de provinces byzantines. Le pompeux Quinet, au lieu de reculer devant les horreurs du Fanar et de lancer ses foudres contre les Fanariotes, aurait dû prendre garde que ces étrangers introduisaient en Moldavie et en Valachie les rudiments de la culture grecque et les principes d'une civilisation supérieure.
Ils ne songeaient qu'à la libération de la Grèce.
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Mais leur était-il défendu de voir se lever sur les roseaux du Danube Fétoile messianique de leur délivrance? Ils promenaient à travers des peuples qui semblaient morts l'idée d'une résurrection. Les Turcs, imprudemment, avaient ouvert les cimetières roumains à des thaumaturges très circonspects, il est vrai, mais dont la voix devait un jour réveiller la Grèce. Et qui se môle de ressusciter les morts sait-il jamais quels morts sortiront les premiers du tombeau? Quand les vieilles femmes de Gonstantinople et toute la canaille des rues, sans respect de ces fils d'hospodars ou hospodars futurs, outrageaient et lapidaient les giaours du Fanar, ceux-ci, habitués h dévorer l'injure, ne , répliquaient que par ces mots énigmatiques : « Oi iXOr^ 'zo çib)\fSiy.o >* (Viendra le romaïque!) Le romaïque, c'était dans leur esprit le triomphe de la Grèce, ce pouvait être aussi le triomphe du vieil élément roumain.
Et puis ils aimaient la terre roumaine, — je ne dis pas qu'ils l'aimaient comme M. Kalindero, oh non! — mais elle les attirait d'un invincible aimant. Pour en jouir deux ou trois ans, ils affrontaient les supplices et la mort aux écueils du retour. Prisonniers, déchus, n'ayant conservé leur tête qu'au prix de leurs biens, ils ne s'estimaient pas encore rassasiés de la douce et triste Roumanie. D'ailleurs, ils n'avaient pas attendu d'en être les
princes pour en poursuivre la conquête. A la chute de Byzance, tandis que leurs savants cinglaient vers l'Italie, leurs commerçants plus modestes trouvaient leurs Apennins au delà du Danube.
Et je me demande si la Roumanie n'aurait pas quelque raison d'en remercier la Destinée. Ils ne Tout pas plus pillée que n'eussent fait ses boyars. Leurs grammairiens, qui écrivaient des in-folio de cinq cents pages sur la particule ti, ne l'ont pas plus assommée que n'eussent fait ses popes. Ce n'est point avec des chants d'Homère et des bribes de Platon que l'on forme des hommes. Mais son sang un peu lourd coula plus légèrement dans ses veines lorsqu'il s'y mêla du sang grec. Ils lui donnèrent, ces rusés sophistes, un esprit plus fin, un entendement plus souple, une curiosité ingénieuse, peutêtre le goût de l'intrigue et des habiles manœuvres, où l'on respire toujours le sens pratique, comme les prises d'air dans les lacets d'une mine. Je vois errer un sourire grec sur les lèvres mêmes qui par habitude maudissent les Fanariotes. Et si le caractère roumain me semble encore très malaisé à définir, j'en devine la cause dans sa précieuse complexité. Il n'est point en saillies : il est tout en nuances. Les teintes chaudes de l'Orient s'y sont refroidies, mais pas au point qu'on ne puisse les reconnaître, et la délicatesse hellénique en affine les lignes et les contours.
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Qu'il est donc amusant d'apprendre l'histoire sur les lieux mêmes où elle s'est faite, l'histoire moins écrite que parlée, vivante, agissante, erronée peut-être... Mais qui sait l'histoire? La lumière scientifique des archives n'est qu'une espèce de soleil de minuit : elle n'éclaire jamais le combat des hommes. Nous nous recréons sans cesse notre passé, et nous n'arrivons à tomber d'accord que longtemps après que cette prétendue vérité n'a plus aucun intérêt pour notre vie. La logique des événements que nous nous évertuons à reconstruire a été continuellement rompue par leur réfraction sur nos faibles intelligences. L'hérésie historique est l'àme même de la liberté des peuples. C'est par là qu'ils se dérobent à l'étreinte tlu déterminisme. Que de beaux procès à reviser les Roumains ménagent aux historiens futurs! Et, si leurs Fanariotes ne me paraissent pas aussi noirs qu'ils les peignent, que dirai-je de leur ancienne boyarerie? Etait-elle à ce point corrompue et croupissante? Mais alors comment expliquer leur relèvement? Faut-il croire à une génération spontanée de héros?
M. Pompiliii Eliade, dans son excellent livre sur VInfliœnce des idées françaises snr V esprit public en Roumanie^ M. Xenopol, dans sa magistrale et monumentale Histoire des Roimiains^ se sont attachés à nous montrer l'idée nationale chemi-
liant SOUS des sapes ignorées à travers tout le xviii*' siècle. Elle tressaille au bruit lointain de la Révolution française; et, lorsque les Grecs, soulevés par Ypsilanti, s'insurgent contre les Turcs dans la plaine de Bucarest, elle sort de terre. Elle est sombre, violente, avec une face de jacquerie et des gestes de guillotine. Un homme d'assez basse naissance, inculte, peuple dans l'âme, affamé de rancune et de haine, et dont les légendes de Quatre-vingt-treize tyrannisent l'imagination, entraîne les paysans exaspérés qui ne sauraient distinguer entre les Grecs et les boyars. Tudor Vladimiresco, bientôt assassiné par les sicaires d'Ypsilanti, a tout de même déchiré la nuit roumaine d'une rude clameur. Les boyars ont tremblé devant le cri sauvage de la glèbe.
A. ce moment, de la Transylvanie, queles Hongrois oppriment, descendent des morts ressuscites. Un jeune théologien, G. Lazar, arrive dans lassi et, sous couleur d'y enseigner l'arpentage, a le courage d'y prêcher la restauration latine et d'opposer à la misère présente la splendeur du passé. Les Transylvains avaient découvert la colonne Trajane. Je ne crains pas de dire qu'on retrouve en ce miracle la main des Jésuites. En eftet, les Jésuites avaient converti au catholicisme un certain nombre de Transylvains orthodoxes et avaient recruté parmi eux une élite de jeunes prêtres
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dont les plus distingués furent envoyés au collège de la Propagande à Rome. Ils en revinrent enthousiastes de Trajan, brûlant d'un orgueilleux amour pour la patrie roumaine. La Roumanie renaissant sous la double influence des Jésuites et des Jacobins, voilà certes un paradoxe ironique de la Providence ! Mais elle fit son indépendance, comme les oiseaux leur nid, de tout ce qu'elle put ravir à la force ou a la ruse du bec et des griffes: des poils de l'ours moscovite, de la laine rouge des calottes turques, des bourres de fusils français, des parchemins allemands et d'un peu de cette argile sacrée que les petits papistes de la Transylvanie avaient, à la semelle de leurs souliers, rapportée de la Ville Eternelle.
* Je ne sais pas d'histoire plus dramatique et plus poignante, de roman plus passionné que la vie de la Roumanie de 1821 à 1876, ni de plus étrange. Car, enfin, j'en reviens toujours là, d'où surgissent ses libérateurs ? En 1829, la Russie réorganise la Moldavie et la Valachie qui n'en restent pas moins vassales de la Porte. Son Règlement Organique tourne bientôt en organisation tyrannique. Les hospodars indigènes ne relèvent plus que de l'arbitraire des consuls russes. Et c'est dans ce milieu terrorisé que des fils de boyars se forment, se concertent, complotent d'arracher l'indépendance de leur pays aux autocrates de
l'Europe. Les Campineano, les Kretzulesco, les Golcsco, les Bratiano, — on les compte ! — no sont rien : des matelots naufragés, accrochés h une épave, au milieu de cuirassés formidables. Ils n'ont rien, ni millions, ni soldats, ni partisans, rien qu'une idée merveilleuse et très simple comme toutes les idées merveilleuses. « Du moment que notre peuple n'est pas mort, disentils, c'est qu'il doit vivre. » Mais sont-ils sûrs que leur peuple vive encore? Ils vont de l'avant sans retourner la tête. Leurs cerveaux renferment plus d'utopies qu'il n'en faudrait pour ruiner un pays prospère. Ils ne voient la vie qu'à travers les lunettes de nos théoriciens révolutionnaires. Nous n'avons pas plutôt )*enversé Louis-Philippe qu'ils s'emparent de Bucarest, et, membres d'un gouvernement provisoire, redoublentd'insultes contre le tsar. Le manuscrit du Bèglement Organique, placé sur un char funèbre, est traîné devant le consulat russe, où il est brûlé, au milieu d'une mascarade d'hommes travestis en prêtres et de musiciens vêtus de noir qui jouent des airs de danse.
Folie, absurdité! Est-ce avec des échauffourées et des arlequinades qu'on régénère une nation agonisante? Mais vous ne connaissez l'Europe ni le monde. Ces fous les connaissent. Les larmes dévorées en silence, les meurtrissures tacitement
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subies ont-elles jamais soulevé la pitié des nations étrangères? 11 s'agit de frapper l'imagination. La bulle du Pape brûlée par Luther active l'incendie de l'Allemagne. On fera payer cher à ces carbonari leur burlesque et bruyante audace. Ils entendront de nouveau les canons russes rouler sur la pauvre terre roumaine. Mais dispersés à travers l'Europe, par le livre, le journal, la brochure, la parole, ils donnent un corps et une âme à ce vague fantôme : la Roumanie. Michelet s'émeut, et, quand Michelet s'émeut, des milliers de cœurs frémissent. Napoléon III les écoute et lève sur leur beau songe sa lourde paupière. Ne croyez pas à leur folie. Ces révolutionnaires, qui flattent le lion de 48 et qui caressent l'aigle impériale, ne sont pas même des républicains. Ils veulent la Roumanie libre, mais à sa tête un prince étranger. Quinet les gourmande. Qu'a-t-on besoin d'un prince, quand on possède la Déclaration des Droits de rhomme? Un prince? Quelle défaillance ! Mais Bratiano y tient, à son prince. Il a l'usage de ses boyars, et sait que les Républiques font les Pologne. Ne croyez pas à leur folie ou dites alors que la moitié de l'Europe a été folle avec eux! Chaque grand coup dont la France, l'Angleterre, la Russie ont ébranlé l'Orient est suivi d'un redressement de la patrie roumaine.
Avec quel art ils ont louvoyé entre les convoi-
tisos extérieures et les ambitions intestines! Et quelle prudence alors môme qu'ils semblent céder h leur emportement! Je remarque que presque toutes leurs étapes vers Taffranchissement définitif, — la Révolution de 48, Télection du prince Couza, et celle du prince de HohenzoUern, — ont été comme des marches de nuit et d'éclatantes surprises. Leurs plus grandes habiletés ont souvent Fair d'aventures, et. le procédé révolutionnaire devient entre leurs mains un instrument de précision. Qui leur a transmis tant de sagesse dans la témérité? Qui donc a transformé, en moins d'une génération, ces fils de prétendus barbares à demi byzantins, élevés par des Grecs et des tsiganes? Regardez Bratiano, leur chef de file. Il est né plus conspirateur que notre Retz; mais son esprit pratique perce à chaque instant sous le romantisme des conjurations. Il aie feuillage sonore et prophétique des idéologues et les racines tenaces d'un politique réaliste. La nature l'a doué d'une extraordinaire séduction qui lui survit encore dans le sourire et le regaidde ses filles et de ses fils. Ce charme que la langue roumaine appelle le Viens ici^ il s'en est servi quarante ans pour grouper autour de sa patrie les sympathies de l'Europe et pour se jouer de la menace des Congrès. Et d'ailleurs, ils ont tous un peu de ce charme, les hommes roumains. Les jeux de la fortune, dont
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leurs pères ont éprouvé la brulalité, leur ont légué dans les choses de la vie rinsouciance orientale des beaux joueurs. Des politiques grecs, ils ont hérité un esprit dont la mobilité changeante, mais à lumières iixes, se déplace et vous enserre. Et, s'ils ont peut-être emprunté aux Slaves leur grâce insinuante, je reconnais en eux la passion des idées générales qui d'ordinaire caractérise les nations latines. Et, par-dessus tout, ce sont d'incomparables assimilateurs.
A mesure qu'on pénètre dans la société roumaine et qu'on en traverse les zones, leurs diverses colorations s'expliquent moins parla différence des conditions que par celle de la culture, ici toute française, là toute allemande, là mi-parîsienne et mi-berlinoise, plus loin déjà anglaise.
Le type français-roumain est certainement le plus nombreux et le plus varié. Notre façon de prendre légèrement les choses et de ne jamais étaler nos vertus n'est souvent que la forme plaisante et délicate de notre modestie. Les Roumains, élevés à notre école, ont encore rafliné sur cette délicatesse. Vous serez étonné d'apprendre que tel homme qui se présente à vous comme un gai vivant, un heureux cosmopolite, a dépensé la moitié de sa fortune en fondations charitables ; que tel autre, dont tous les rêves semblent errer captifs entre le Gymnase et LOpéra, consacre les
trois quarts de sa vie au bien-être de ses paysans. Notre ministre, M. Henry, si justement apprécié et aimé, me racontait qu'il avait vu entrer un jour dans son cabinet de travail un membre de la société roumaine qui lui apportait vingt mille francs pour le Collège français et qui, ne voulant point être nommé, paraissait même s'excuser de cette insignifiante donation! Dois-je craindre de citer ici lesBibesco, les Brancovano, les Plagino, les Lahovary et tant d'autres dont les noms relèvent le blason roumain d'un si joli cimier de chevalerie et de claire intelligence ? Deux journaux quotidiens, r Indépendance Roiunaine et la Roii" manie ^^Q publient en français, et nous n'en avons guère de mieux rédigés. La grande zone française de la nation roumaine est un des plus beaux miroirs où puisse se complaire notre ancienne fierté. Nos idées et nos sentiments y prennent une teinte infiniment attrayante. Ce n'est plus nous et c'est, nous encore : c'est nous avec une courtoisie peutêtre plus hospitalière, une instruction féminine parfois plus étendue et le lustre indéfinissable que donnent à ces Latins du dernier promontoire les lueurs proches de l'Orient,
Mais un certain nombre de Roumains se sont avisés que les peuples latins souffraient d'une excitation nerveuse dont seuls les docteurs de Berlin pouvaient les guérir. « La culture aile-
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mande, me disait Tun d'eux, c'est notre bromure » Il est admirable qu'on reconnaisse la plupart du temps un jeune Roumain germanisé avant même qu'il n'ouvre la bouche. Toute son allure est glacée de raideur militaire. Il commence un salut avec le geste brusque du soldat qui jette la main à son képi. Il est réservé, un peu morne; il se défie de son âme de Latin; il la tient dans une sévère discipline ; il a toujours peur qu'elle ne s'échappe et ne s'amuse à brouiller l'ordonnance de ses concepts. Il porte gravement un oiseau en cage. Pour les hommes âgés, Berlin est devenu la Ville Sainte, la Mecque de la Science et des Vertus morales. D'aucuns même, quand ils en parlent, ne désignent l'objet de leur culte que sous de pieuses périphrases. Ils disent : « Mon étoile m'a conduit chez des hommes ayant la crainte du Seigneur », ou encore : « J'ai appris dans le livre de la vie, mais non dans celui de la vie pleine de péchés. » Cette illusion assez agaçante ne laisse pas d'être fort respectable. La politique extérieure de la Roumanie, qu'il ne m'appartient pas de juger, l'a mise à la remorque de la Triple Alliance. Il est naturel que la chaloupe ressente les ondulations du sillage. Mais je crois que les Roumains auraient beaucoup de peine à se germaniser : leurs défauts s'y opposent, et leurs qualités encore plus.
D'autres enfin semblent avoir orienté leurs préférences du côté de l'Angleterre. Ils y ont acquis un sens délié des affaires et la rapidité de décision si remarquable chez les anciens sportsmen de Cambridge ou d'Oxford.
Sans cette faculté d'assimilation, je m'expliquerais mal la métamorphose presque soudaine des Principautés du Danube. Mais ce n'est pas impunément qu'on a vécu, durant plus d'un demisiècle, dans les coups de main et les coups de théâtre. Ce n'est pas impunément que le cœur s'est accoutumé à de pareilles péripéties! Il arriva un moment où les qualités qui avaient servi les Roumains faillirent se retourner contre eux. S'ils n'avaient pris la précaution de mettre à leur tête un prince étranger, et si ce prince ne s'était, de sa propre volonté, placé et maintenu au-dessus des partis, leur œuvre eût peut-être sombré. Les malheurs qu'ils avaient traversés sous l'anarchie de leurs boyars et la tyrannie de leurs Fanariotes leur avaient forgé un esprit politique dont ils ne connaissaient pas eux-mêmes toute la valeur. Dès que les événements et les succès la leur révélèrent, ils ne conçurent plus d'autre forme à leur activité. Ces révolutionnaires heureux avaient fatalement gardé le goût des révolutions. Et lorsque, après la victoire, il s'agit d'organiser le pays, ils se résignèrent difficilement aux labeurs plus obs-
curs. De nouveaux partis se formèrent dont les désaccords théoriques assez insignifiants ne justifiaient guère la fureur, mais dont les passions prouvaient, en ce jeune royaume, une surabondance d'énergies que son autonomie enfin conquise avait abandonnées à elles-mêmes sans but et sans emploi. Complots , commencements d'insurrections, agitation antidynastique, bagarres dans les rues ou autour des scrutins, dilapidation des finances, renversements des ministères : tels furent les dangereux incidents dont ces hommes, qui s'étaient développés dans une atmosphère d'émeute, et que la sécurité n'avait pas encore assagis, défrayèrent et, en quelque sorte, dramatisèrent les vingt premières années de leur indépendance.
L'étranger ne saurait juger entre conservateurs et libéraux; mais il a cette impression que, contrairement à certains grands pays, comme la France, où la représentation nationale est inférieure au niveau de la nation, en Roumanie elle lui est très supérieure, j'oserais dire qu'elle lui est trop supérieure. Des hommes d'Etat, autrefois les Bratiano et les Lascar Catargi, aujourd'hui les Garp et les Také Ionesco ^ par la nature même de leur talent, sont amenés, pour remplir leur mesure, à se créer des
1. M. Také Ionesco est un des chefs les plus remarquables du parti conservateur, et son orateur le plus éloquent. 11 vient de rentrer au ministère, avec le portefeuille des Finances.
complications et des conflits qui n'ont ni cause ni objet dans la réalité.
— On nous reproche, me disait plaisamment un Roumain, de ne point posséder d'industrie nationale. Erreur! Nous fabriquons des politiciens, de quoi fournir l'Kurope !
— En etfet, lui répondis-je; et je regrette parfois que les nations amies ne s'approvisionnent pas chez vous. Songez quel intérêt il y aurait pour les peuples, que la médiocrité de leur Parlement oppresse, à pouvoir utiliser les éminentes énergies du marché roumain. Aurait-on besoin d'un orateur lucide, nerveux, habile et entraînant, toujours maître de soi comme de ses auditeurs : on appellerait M. Také Ionesco. Les finances seraientelles aux abois : vite, M. Sturdza prendrait le train. Et, si nous avions à résoudre avec bonne humeur quelque dure question sociale, vous nous prêteriez M. Carp.
— Bon, reprit-il, mais vous ignorez les déchets de cette industrie. Les creusets en absorbent tout ce que la nation produit de jeunesse et d'espérance, et, pour une œuvre d'art réussie, que de belle matière gâchée ! Encore si le chef-d'œuvre trouvait son emploi ! Nous sommes encombrés et pauvres. Comprenez-vous que, dans un pays où tout le monde s'entend sur la politique extérieure, sur le système de l'impôt et sur le régime administratif,
les partis passent leur temps à s'entre-déchirer? — Je comprends que dans un pays qui, depuis soixante ans, ne vit que par ses hommes politiques et qui n'a dû son salut qu'à ses hommes politiques, Ja fièvre de la politique ne soit pas facile à calmer. Vos berceaux vagissent de l'ambition des petits Bratianos futurs; et je ne m'étonne pas que la société roumaine soit presque uniquement composée de politiciens. Mais, entre votre oligarchie tumultueuse et vos paysans qui me paraissent bien silencieux, je vois une bourgeoisie naissante où s'agrègent chaque jour des hommes probes, laborieux, instruits, modestes, excellents. J'ai eu l'heureuse occasion d'en connaître que la seule force de leur intelligence et de leur travail avait élevés aux honneurs, et qui, du ministère môme de l'Instruction publique, regrettaient leur obscurité. Chez tous j'ai senti le désintéressement et cette somme de petits sacrifices quotidiens, la meilleure des caisses d'épargne pour un pays d'avenir. Récemment, ils ont montré ce qu'ils valaient, quand, du soir au lendemain, le ministère libéral réduisit de vingt à trente pour cent les traitements des fonctionnaires. Ils n'avaient point, comme vous dites, d'argent blanc pour les jours noirs. Ils durent changer d'existence, plusieurs même de fonctions. L'intérêt de la patrie l'exigeait. Ils n'ont pas murmuré et reprirent leur
tâche avec la même conscience et le môme dévouement.
— C'est vrai, fit-il, mais que deviennent nos fonctionnaires congédiés ? Le savez-vous?
— Ils organisent des bals dont les invitations portent gravées deux mains fraternellement unies. On ne saurait rêver de protestation plus pacifique.
— Oui, s'écria-t-il, et, les chandelles du bal éteintes, ils vont grossir les clientèles de nos futurs ministres, les bandes de nos agitateurs. Fonctionnaires dégommés et malheureux aspirants aux fonctions publiques sont les pandours de notre société moderne. Je maudis la politique : nos professeurs en font; nos maîtres d'école en font; nos officiers en font; j'en ai fait! L'air môme du Palais de Justice en est empoisonné. Tel avocat demandera mille francs d'honoraires, quand son parti est au pouvoir, et trois cents, quand son parti est tombé.
— La vénalité est de tous les temps et de tous les régimes.
— Et notre Roumanie vous semble le meilleur pays du inonde?
— Non; mais je m'émerveille qu'un peuple si mal préparé à la liberté et qui, hier encore, paraissait enlisé dans une demi-barbarie, vive, grandisse, se dilate et prospère sous une Gonstitu-
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tion que ses hommes d'Etat, pressés par les circonstances, lui ont rédigée...
— Dites bâclée !
— Soit... que ses hommes d'Etat lui ont bâclée en vingt-quatre heures, et la plus libérale de l'Europe. Certes, je soupçonne des faiblesses, des défaillances; je perçois des notes discordantes dans ce concert improvisé, mais je ne l'admire que plus dans ses larges harmonies.
Mon interlocuteur me regarda :
— Vous avez raison, fit-il avec un léger sourire. Les musiciens n'ont pas besoin de s'entendre : il leur suffit de regarder l'archet qui bat la mesure. Harmonieux concert! C'est cela, quelquefois... Cherchez maintenant le chef d'orchestre.