‹ La Roumanie contemporaineChapitre 6 sur 28 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Je suis revenu au château de Sinaia. Ce berceau de la dynastie en est encore plus l'image. Ses pierres sont parlantes. L'histoire de l'homme qui l'habite se confond avec l'histoire de ses fondations. Pendant douze ans la terre roumaine s'est refusée h porter ce rêve allemand. Ce qui nous parait une fantaisie d'architecture et d'art est un triomphe de la persévérance et de la volonté. Contre les architectes et les terrassiers, les sources de la montagne s'étaient conjurées. La nuit, elles jaillissaient de leur repaire et balayaient l'œuvre des hommes. Les ruisseaux du Pelesh, avec une perfidie toute fanariote, bouleversaient les tranchées et sourdaient sous la pierre. On amena des commissions d'experts et d'ingénieurs : ce fut une débandade. Les spécialistes conseillèrent au Roi d'abandonner la partie. Le Roi tint bon et la gagna.

J'ai assisté à Sinaia au retour de Leurs Majestés qui rentraient en Roumanie après une absence de

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deux mois. Je^. connaissais déjà la Reine pour l'avoir lue d'abord, et pour avoir respiré, dans la gare de Vienne, un œillet qu'elle avait donné à un employé du chemin de fer. Il s'approcha du fonctionnaire avec qui je m'entretenais :

— Prenez-le, dit-il en lui montrant l'œillet maladroitement piqué à sa blouse, j'ai les mains trop sales. C'est Carmen Sylva qui vient de passer et qui me l'a jeté par la portière. Sentez-le, Monsieur, il embaume !... Ah, c'est une reine, celle-là !

Le fonctionnaire prit la fleur et lui ofl'rit un cigare :

— Merci, dit-il, un cigare, ça se fume, même quand on n'a pas les mains propres ; mais un œillet de reine, ça ne se garde pas.

Des yeux d'un iris extraordinairemont bleu et qu'une éternelle surprise des choses de ce monde semble illuminer, un sourire qui se pose sur tout et sur tous et dont chacun peut se croire encouragé ou consolé, un timbre de voix très jeune et des mains qui, même vides, ont toujours Tair de semer des fleurs : c'est le souvenir qu'on emporte de la Reine, la meilleure des femmes.

Le Roi, le collet de son pardessus à demi relevé, ressemblait à un officier en retraite ragaillardi par une longue villégiature. Le regard enfoncé sous un front volontaire, Taccent aussi germanique que s'il n'avait jamais parlé le français

et le roumain, il laisse deviner à son geste rare, presque timide, h son lent et froid sourire, qui n'est pourtant pas sans douceur, une énergie concentrée et habilement contenue. Et je me disais : (( Voici un homme qui, à l'époque des Rois en exil, s'est forgé une couronne de fer. Il est entré dans ce pays déguisé comme Louis XVI fuyant h Varennes. Il n'éprouva pas ce coup de fortune inespéré d'un Bernadotte qui de soldat devint roi ; mais, né prince, on l'assit sur un trône étranger qu'il dut ensuite conquérir. De ce qui pouvait n'être, selon l'expression de Bismarck, « qu'un brillant souvenir de jeunesse », il a fait la réalité de son âge mûr. Enfin il compte peut-être parmi les hommes exceptionnels qui ont le droit de penser qu'ici-bas ils furent nécessaires. »

Le roman qu'il a vécu, il a eu la tranquille audace de l'écrire. En 1894, parurent les Noies sur la vie du roi Charles de Roumanie par un témoin oeulairo ^ . Ce n'est ni un panégyrique ni une œuvre littéraire. C'est le journal le plus simple, le plus consciencieux, le plus méticuleux, le plus dénué d'artifice oratoire qu'un homme ait jamais tenu de sa propre existence. Lettres de famille, correspondance intime et politique, tout ce qui

1. {Notes SU7' la vie du roi Charles de Roumanie par un témoin oculaire. Bucarest, 189 1. 4 volumes.

est susceptible d'éclairer son rôle, ses sentiments et l'histoire moderne de la Roumanie, il Ta offert aux Roumains qui ne lui en demandaient pas tant. Il le leur a étalé sous les yeux avec l'imperturbable sérénité d'un homme qui s'est jugé soi-même et ne craint rien du jugement des hommes. Assurément, il n'a pas tout dit; mais, quand on l'a lu, on cherche ce qu'il a bien pu cacher.

En 1859, la Moldavie et la Valachie, appuyées par la France, malgré la Turquie et l'Autriche, avaient élu le même prince et réalisé ainsi une union que leur refusait encore, l'année précédente, la Convention de Paris. Le prince choisi, le colonel Gouza, ancien préfet déinissionnaire, fut ^certainement un des plus grands hommes, sinon le plus grand, de la Roumanie moderne. A des défauts peut-être excessifs, mais qu'il partageait avec tant de boyars, la vanité et surtout la légèreté des mœurs, il joignait un grave amour de son pays, un désintéressement absolu, une vigoureuse intelligence et Tintrépidité d'un homme d'action. Ceux qui voudront étudier l'âme roumaine, devront s'arrêter longuement devant la figure de ce prince aimable, chevaleresque, beau viveur et beau joueur, à qui ses ennemis ne pardonnent pas encore ses insolentes générosités, et qui, sous son masque de jouisseur élégant, secondé

d'un jouisseur comme lui, Cogalnitchano, imposa les trois réformes les plus hardies et les plus fécondes : l'expulsion des moines grecs, Témancipation des paysans, l'instruction gratuite el obligatoire. On dira que, soucieux des intérêts de sa patrie, il ne montra d'indifférence qu'à l'égard des complots qui se tramaient contre lui. Et l'on ajoutera que, s'il aima le pouvoir, il n'eut point la faiblesse d'en traîner dans l'exil la dangereuse et turbulente nostalgie. Car on l'exila. On n'attendit pas l'heure où il désirait lui-même se démettre en faveur d'un prince étranger. On le surprit en pleine nuit, et on le jeta dans un coupé aux stores baissés dont les chevaux fouettés à tour de bras partirent vers la frontière.

Sans doute les Roumains tenaient àdémontrer par une expérience irrécusable, qu'incapables d'obéir à l'un des leurs il leur fallait à tout prix un prince du dehors. Songez aussi que ce sont des révolutionnaires qui ont ébauché Téducation politique d'une partie encore infime de la population. Le bruit qu'ils mènent les empêche d'entendre le grand silence du pays. Les villes seules s'agitent, et, dans les villes, un personnel d'émeutiers recrutés par d'éternels conspirateurs. Lorsque les conjurés s'acheminèrent dans la nuit vers le palais de Gouza, l'un ayant répondu de l'armée, l'autre, de la magistrature, le troisième, du tiers état, le bon

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Blaremberg se tourna du côté de Rosetti, l'ami des bouchers, Tcnnemi des boyars, singulier mélange de gouailleur et d'illuminé : « Kt vous, Rosetti, lui dit-il, vous êtes sûr du peuple? » — « Le peuple? fit Rosetti. Le peuple? 11 dort. »

Un peuple endormi et qui ne se réveille que pour applaudir frénétiquement l'élection du Comte de Flandre^ ou de n'importe quel illustre inconnu, des émeutes, une armée indisciplinée, les finances à toute extrémité, des hommes politiques très forts, mais très divisés et qui, s'ils voient dans un prince étranger une garantie de paix et de sécurité, en escomptent Tinexpérience au profit de leurs ambitions ; telle est la situation oii courait le jeune homme, agréé par Napoléon III, conseillé par Bismarck, et qui, le 16 mai 1866, traversait les lignes autrichiennes sous l'incognito d'un proscrit ou d'un amoureux.

L'Autriche en rumeur se préparait à la guerre. Les gares étaient encombrées, le service des bateaux interrompu sur le Danube. Il fut bloqué deux jours à Bazias. Ses compagnons ne se parlaient pas, de peur d'éveiller l'attention. C'est là qu'il vit pour la première fois des costumes de paysans roumains. Dans la sale auberge où il

1. Le comte de Flandres, frère cadel du roi de Belgique, avait d'abord été élu ; mais Napoléon III lui conseilla de refuser cette couronne.

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s'était réfugié, des employés causaient, en mangeant, de son élection : « Cela ne durera pas longtemps, disaient-ils : les Valaques le chasseront^ » Il faisait froid; le vent soufflait. Le jeune homme, dont chaque heure sur cette terre augmentait les dangers, se sentaitFâme transie. Enfin, le dimanche de la Pentecôte, il put s'embarquer. Il se faufila en seconde classe, où, assis entre des sacs de marchandise, il écrivit à l'Empereur François- Joseph. Vers quatre heures de relevée, on aborda au débarcadère de Tourno-Severine. Poussé par Bratiano, il sauta sur la terre ferme, et Bratiano, le dépassant pour se retourner aussitôt, lui fit front et, chapeau bas, salua son prince. Alors la foule ébahie entendit le capitaine du bateau s'écrier dans une comique fureur : « Pardieu, ce doit être le prince Hohenzollern ! »

C'était bien lui, le second fils du prince Charles- Antoine de HohenzoUern-Sigmaringen, hier encore chef d'escadron du deuxième régiment des dragons de la garde. Il avait vingt-sept ans. Ce héros d'une entreprise fort hasardeuse, dont Taudace plut à la France, alors que les Allemands, <( toujours

\ . Le roi Guillaume n'était pas loin de penser comme les gens (le Bazias : « Si Tun de tes fils venait à être élu au trône de Roumanie, avait-il écrit, le 14 avril 1866, au prince Antoine, y a-t-il une garantie que cette monarchie, même constituée héréditairement, restât fidèle au prince élu? Le passé de ces pays atteste le contraire... » {Charles t% Roi de Roumanie, Chronique, Actes, Documents, publiés par Démètre A. Sturdza. Bucarest, 1899. t. \.)

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SOUS Tempire des objections et des considérations », se réservaient à la juger, nous apparaît d'abord comme une âme délicate, très simple, avec un fond de timidité sentimentale. Il a reçu, le cœur serré d'une indicible émotion, la bénédiction de ses parents, le vendredi, matin de son départ. Il monta à cheval et s'élança des hauteurs du Jakerkof, tandis que son père et sa mère, aux fenêtres du manoir, suivaient des yeux « leur fils si beau, si alerte. » (L'ouvrage fourmille de ces traits d'une candeur toute allemande.) Il a presque pleuré en quittant son uniforme des dragons prussiens, et, quand il endossera pour la première fois l'uniforme de général roumain, u qui ressemble à l'uniforme français», «il ne s'y sentira pas à .l'aise». C'est l'homme du monde le moins cosmopolite, le plus attaché à sa race, à sa famille, à son foyer. Le sang latin lui inspire d'invincibles défiances, et il ne résistera pas au plaisir de nous rapporter cette confidence de Napoléon : III « que rien n'est aussi difficile que de gouverner un peuple de race latine ». Les années n'atténuent guère sa poignante douleur d'être séparé des siens. « Ah ! écrit-il à ses parents, fixer mes yeux sur vos chers regards!... N'être autre chose qu'un enfant!... » Il ne se console pas qu'on ignore en Roumanie les fêtes de la Noël allemande. Ce regret lui revient à la fin de chaque décembre avec la mélancolie

d'un vieux lied^ La solitude lui pesé, surtout la solitude des dimanches. Il éprouve toute la détresse de Tétranger au milieu d'un peuple qui s'amuse. A son entrée dans Bucarest, il aperçut une garde d'honneur devant une maison morose. « Quelle est cette maison? » demanda-t-il. Le général Golesco lui répondit d'un air gêné : « C'est le palais. » Sous les fenêtres de l'appartement qu'avait habité le prince Couza, des Bohémiens campaient et des cochons se vautraient dans la vase. On comprend le brouillard de tristesse qui surnagea longtemps à ses premières im.pressions. Il est sensible aux beautés de la nature. Il aimera « les grands roseaux qui murmurent si paisiblement dans les eaux bleues de Gernica ». Mais, sans les joies du foyer, son âme languit. Il ne conçoit que le bonheur domestique. L'immoralité de Couza lui causa une répugnance qui efface presque à ses yeux les mérites de ce prince. Les conjurés l'avaient surpris en tête à tête avec sa maîtresse, la princesse Marie Obrenovici, pendant que sa femme vivait reléguée dans une aile du palais. Le prince Charles ne l'a pas oublié et ne manque point de nous en rafraîchir la mémoire. D'ailleurs il n'insiste pas, car nul n'afiiche moins de préten-

1. « C'est la veille de la Noël allemande... Mais cet anniversaire est aussi un jour de tristesse pour les êtres chéris qui sont restés dans la patrie,.. » (T. I, p. 75.) Ainsi parlerait un ex^é.

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tion h la vertu, mais nul n'est plus foncièrement vertueux. Il l'est jusque-là que tous ses sujets en conviennent.

Mais, dès la première entrevue qu'on lui ménagea, dans un jardin de Cologne, avec la princesse Elisabeth de Wied, elle le conquit avant môme d'avoir soupçonné sa conquête. Pourquoi réfléchir? Un regard, un sourire l'ont à jamais fixé. C'est une explosion de jeunesse dans une âme sérieuse. Sur-le-champ il demande à la mère la main de sa fille; et un quart d'heure s'est h peine écoulé, qu'impatient il envoie son confident Henri de Werner s'enquérir de la réponse. Et la nuit suivante, où le train l'emportait vers Paris, il ne put fermer l'œil, hanté délicieusement de la toilette bleue qu'avait la jeune princesse, lorsqu'elle ouvrit la porte du salon.

Et quel soleil sur Bucarest, quand il l'y amena entre des haies de paysans à cheval qui tenaient à la main de petits sapins ornés de fils d'or ! Désormais il pourra fêter la Noël sous les lumières et l'odeur résineuse de l'arbre familial. Il sera père, hélas! père jusqu'au jour, où, brisé de douleur, il sortira de la nursery avec un cercueil dans les bras. Cette enfant, dont il avait salué la naissance h l'instant même que le drapeau de sa famille se déployait sur l'Allemagne unie, dort pour l'éternité dans la terre

roumaine. Racine de souffrance par où il tient à cette terre plus fortement encore que par les pierres de son château! La veille, le devoir seul l'attachait h sa nouvelle patrie; de celte heure d'agonie, toute son âme s'y prend. Le ton des Mémoires change. 11 ne considère plus les Roumains comme un peuple étranger dont les coutumes lui rappellent celles des Orientaux, mais comme son peuple. Les intrigues, les injures, les calomnies, le déchaînement des passions politiques ne parviendront plus à l'ébranler de ce sol où il a pleuré et où le peuple a pleuré avec lui. Il est grave, il restera grave. (( Le Roi, dira la Reine, sourit rarement. »

Cet homme familial au point d'en être féodal n'a jamais eu de familiarité. Grande force chez une nation très exubérante où deux hommes ne peuvent se rencontrer sans tomber dans les bras l'un de l'autre! On l'a longtemps méconnu. Ses meilleures intentions étaient dénaturées. S'il donnait un bal, Bratiano accourait le lendemain et lui reprochait son bal comme un oubli des mauvaises récoltes. Le parti qui n'était pas au pouvoir s'arrogeait le droit de censurer ses moindres actes, et le parti qui gouvernait voulait rogner h sa place. Mais ce ne furent point ces désenchantements qui le replièrent sur lui-même. Il était né distant des autres hommes. Saint-Simon no se

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sentait pas plus duc et pair qu'il ne se sent, lui, Hohenzollern. Les hommes au service des HohenzoUern et les Hohenzollern au service de Dieu : c'est un axiome de la Providence qui veut le bonheur des uns et la gloire des autres. Il a une prodigieuse confiance non pas en lui, mais dans les vertus du sang qui coule en lui. On frémit à la pensée qu'un Hohenzollern pourrait n'être qu'un pauvre homme !

De cet orgueil si périlleux, l'intelligence et le culte du devoir font un admirable rempart contre les désillusions, l'isolement et l'ingratitude. Secoué pendant près de dix ans par tout ce que la folie politique souffle d'injustice et de haine, le prince ne dut son salut qu'à cette haute fiction d une supériorité native que, du reste, sa patience et son énergie transformèrent en réalité. L'honneur de sa lignée d'ancêtres lui créait une responsabilité qu'il assuma jusqu'à l'abnégation. Du matin au soir il donna l'exemple à tous les fonctionnaires du pays, et montra qu'il savait le prix de l'argent par la conscience qu'il mit à gagner sa fortune. Catholique, il assiste scrupuleusement aux moindres fêtes du rit orthodoxe. Un Hohenzollern supporte douloureusement d'être le vassal d'un Turc. Lorsqu'en octobre 1866, il entre chez le Sultan, il repousse la chaise qui lui avait été préparée près du sopha impérial et s'as-

sitîd délibérément à côté de son suzerain. Beau geste, et qui venge la Roumanie de ses humiliations séculaires ! Un HohenzoUern a la religion du serment. Il a juré fidélité h la Constitution : « Lorsqu'on a le choix, lui disent les Roumains toujours révolutionnaires, entre une feuille de papier et la ruine d'un pays, on déchire la feuille de papier.» «Pas quand on Ta signée!» répond-il. Et le pays est sauvé. Un HohenzoUern menacé n'accepte pas l'intervention étrangère. Mais on ne le renverse point comme « un prince parvenu », un Couza. 11 se retire, et son mouvement de retraite est empreint dune telle dignité que ses adversaires intimidés baissent pavillon^. Un HohenzoUern nourrirait volontiers des rêves d'absolutisme et prendrait volontiers une attitude cassante, s'il n'avait eu pour père le chef du parti libéral de Prusse et pour maîtres les hommes les plus déliés, les plus politiques, des modèles de parlementaires : les Jésuites.

C'est par là surtout que ce Roi me semble original et sa correspondance instructive. On extrairait de ses lettres et des lettres de son père un excellent traité de politique constitutionnelle* Durant vingt ans, le Prince Charles-Antoine, du

1. <f On se déshonore soi-même quand on ne sait pas rcspeCtei" ce qu'on a soi-même créé. » (T. II, p. 54.)

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château de Sigmaringen, s'est passionnément intéresse aux choses de la Roumanie, en même temps qu'il suivait et jugeait heure par heure la situation européenne. Malgré son mépris évident des races latines et sa perpétuelle animosité contre la France, il soutient, dirige, excite et modère son fils avec un tact, une sagesse, un libéralisme, une pénétration du cœur humain que les événements ont rarement démentis. Et son fils entre h merveille dans ses vues et ses pensées. Il apprend « h se plier aux circonstances qu'on ne saurait dominer ^), à ne pas trop espérer des hommes, mais à n'en jamais désespérer, et à ne se servir d'eux que dans la mesure où il peut les servir en se servant lui* même. De mois en mois, de jour en jour il se fait la main.

Les cinq premières années de son règne ne sont que froissements et malentendus. La Roumanie se démène sous l'habit trop large de sa Constitution. Le jeune prince ne comprend pas plus ses sujets que ses sujets le comprennent. Il n'a pas assez déguisé son désir de régénérer cette « nation latine » et « d'implanter la civilisation allemande en Orienta » Et, par un coup d'essai

i. Napoléon s'était vite aperçu que son protégé essayait de lui éciîapper : « l.a France veille à ce qu'aucune influence prussienne ne prédomine en Roumanie ; et plus particulièrement la façon de gouverner du prince na pas son assentiment ; aussi

mallieureux, c'est à un notable fripon prussien, Strousberg, que, sur son insistance, les Chambres roumaines ont accordé la concession des chemins de fer. Cette affaire désastreuse exaspère les partis et angoisse le prince, également engagé d'honneur vis-à-vis de ses anciens compatriotes et de ses nouveaux sujets. « Combien de milliers de personnes en Allemagne n'ont-elles pas placé leurs économies dans les papiers des chemins de fer roumains à cause de mon nom ! » s'écrie-t-il. Bismarck, qui n'est pas fâché de faire sentir sa dure poigne même aux HohenzoUern, appuie les actionnaires allemands et presse à la gorge les finances exténuées de la Roumanie. Rien de plus pénible que ces miasmes de banqueroute oii le prince HozenzoUern, «d'un bois si précieux», comme l'écrit son père, commence à dépérir et h se décoaronner. Il est las de « ces jeux cruels » ; il ne rêve plus qu'abdication. « ... J'espère que vous me trouverez une petite place où je pourrai reposer ma tête fatiguée... Oh, s'en aller, redevenir un citoyen libre!... »

tous les mécontents roumains trouvent-ils à Paris une oreille prête à les écouter. » (T. I, p. 74.) La crainte de se brouiller avec Hon protecteur modérait un peu Tlmpatience du prince : « Que deviendrait la Roumanie, s'écrie-t-il, si Napoléon lui retirait sa protection et s'il était donné libre carrière aux convoitises de la Knssie?;> (T. 1, p. 96.) « La France est actuellement Tunique soutien de la Roumanie, c'est pourquoi il ne faut pas Tolfen^

'^fU'. »(T. I, p. 102.J

Il le fût redevenu sans la guerre de 1870^ Le même jour que les Chambres roumaines déclaraient à l'unanimité que toutes les sympathies de la nation étaient là où flottaient les drapeaux de la France, le prince, <( isolé dans son palais», écrivait au Roi Guillaume : « Mes sentiments seront toujours là où flotte la bannière blanche et noire ! » L'enthousiasme des Roumains est indescriptible. Le prince n'y veut voir qu'une manifestation contre sa dynastie. A la nouvelle de nos revers, on pleure dans ces maisons roumaines où vous trouverez encore suspendu le portrait de Napoléon III. Ne nous étonnons pas qu'il comprenne mal ces pleurs : il ignore peut-être que, chez d'autres peuples d'affinités moins instinctives avec le peuple français, des pleurs semblables coulèrent. J'en ai retrouvé la trace, en Amérique comme en Europe, dans des yeux même qui ne semblent plus avoir pour nous le même regard amical. Ne nous

1. Ces années 1870-1811 Furcnl les pins dnrcs ponr le prince Charles. L'affaire Slrousber^ « le met hors de Ini. » Jamais les dissentiments entre son penple et lui n'avaient atteint une telle violence. Bratiano lui déclare qu'il s'est aliéné la nation. Des désordres éclatent; les élections sont ensanglantées. A Ploiesti on proclame la Républicpie, échauffourée où sont conii)romis Bratiano, Rosetti, Golesco, « ces élèves de Mazzini ». L'anarchie gagne. « Les Roumains, écrit le prince, ne peuvent se flatter de posséder aucune des vertus civiques qui appartiennent à cette constitution quasi républicaine qu'ils se sont donnée. » (T. Il, p. 54.) Mais en 1873, les choses ont bien changé ! « Grâce à Dieu, tout va maintenant pour le mieux et la bonne harmonie entre le gouvernement et la Chambre persiste. » (T. Il, p. 173.)

étonnons pas qu'il comprenne mal ces pleurs, quand, des millions d'yeux braqués sur le théâtre de la guerre, l'écrasement de la Prusse n'eût pas tiré une seule larme.

C'était à la bienveillance de Napoléon 111 qu'il avait dû son trône, ce fut à la ruine de Napoléon 111 qu'il dut de le garder. L'orage passé, son prestige de Hohcnzollern accru, ses projets d'abdication évanouis, enfin délivré du contrôle de la France^ plus mûr et plus informé, il entreprend alors silencieusement et méthodiquement de réduire les combats du parlementarisme en jeux inoffensifs. Les parlementaires roumains sont d'incomparables escrimeurs. Toute sa politique s'efforcera de substituer à leurs épées tranchantes des sabres de bois. Le sabre de bois, c'est le sentiment de la liberté : il n'y faut pas toucher. L'épée, c'est la liberté, terrible aux mains d'un peuple qui n'a fait qu'un saut du despotisme dans un régime quasi républicain. Un prince n'a besoin ni d'être aimé ni d'être craint. On ne fonde rien de durable sur de tels sentiments. Sa force est dans le respect qu'il inspire. Déjà, en 1870, Gogalnitchano avait émis cette pensée profonde : (( Le prince n'a personne pour lui dans le pays,

1. Son père lui écrivait : « L'humiliation militaire et nationale (le la France doit être assez profonde pour que tout désir de se môler des affaires des peuples étrangers lui soit enlevé à tout janinis, ^> Ce n'est pas moi qui souligne.

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et c'est précisément à cause de cela qu'il restera sur le trône. » Il continuera de n'avoir de partisans assurés que ceux qu'il appellerai la direction des affaires, résigné aux attaques des autres que sa dignité et son absence de rancune lui rendent singulièrement puériles^ Il emploiera de petits moyens, parce que le petit moyen est Tâme même du parlementarisme, jamais de moyens bas. u Ce n'est pas dans sa manière d'exprimer impérieusement sa volonté ni même formuler son avis d'une façon précise. » Son âme est noble, mais son esprit se plaît aux mécanismes ingénieux.

Peut-être hésita-t-il lorsqu'en 1876 la question se posa de l'intervention des troupes roumaines dans la guerre russo-turque. Peut-être la foi presque mystique de Bratiano le décida-t-elle à tenter la fortune. L'armée qu'il avait créée et disciplinée lui valut, aux tranchées de Plevna, sa couronne de fer et la joie d'offrir au pays qui l'avait élu l'indépendance.

Mais après cet intermède héroïque, où s'arrêtent les Mémoires-, le nouveau Roi reprit la tâche de

1, « Gogalnitchano est venu... J'ai reçu très amicalement cet homme d'esprit... 11 m'a quitté avec mille protestations de dévouement, et je suis persuadé qu'il me servirait fidèlement dès qu'il serait mon ministre; mais c'est ce que tous feraient, à peu d'exceptions près. » (Lettre du prince à son père, 30 novembre 1874. T. II, p. 171.)

2. Les deux derniers tomes traitent surtout de la guerre avec la Turquie de 1878 et de l'érection de la Roumanie en royaume.

l'ancien prince, avec une autorité plus indiscutable et une habileté encore plus sûre. Désormais, toutes les réformes qui lui sembleront urgentes, il les fera faire par ceux qui, dans l'opposition, s'en montreraient d'implacables adversaires. La loi électorale refondue, en élargissant le premier collège, y noierales résistances des grands propriétaires. Le Gouvernement sera le maître absolu des élections et le Roi sera le maître du Gouvernement. Toutes les formes de la liberté seront sauvegardées ^ . Les conservateurs pourront ferrailler contre les libéraux et les libéraux contre les conservateurs. Mais les uns ou les autres ne pourront s'emparer du plat(3au des ministères avant qu'une petite chiquenaude du Roi n'ait retiré le déclic de cette bascule perfectionnée. Système admirable, où se satisfait innocemment le goiH du parlementarisme que le prince Charles hérita de son père. Système dangereux aussi, car il suppose, chez celui qui l'emploie, une intelligence et une habileté dont on peut craindre, sans trop de pessimisme, que ses successeurs ne soient pas également pourvus. Et qu'arri-

Gependanl le tome IV renferme encore bien des détails curieux, notamment sur les démêlés de la Roumanie et de F Allemagne, toujours au sujet des chemins de fer. Le Gouvernement allemand ne s'est jamais montré très tendre à Tégard des Roumains. Et le prince, malgré ses intentions de germaniser Fesprit roumain, n'a jamais eu à se louer autant de Bismarck que de Napoléon III! 1. «Le roi ne s'afTranchit jamais extérieurement des obligations constitutionnelles. » (T. IV, p. 217.)

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verait-il si Tun d'eux avait la main trop lourde?

— Enfin, disais-je à un ancien ministre, expliquez-moi comment tombe un ministère en Roumanie. Les paysans donnent toujours leurs voix aux candidats de l'administration.

— Oui, toujours.

— Les fonctionnaires vous appartiennent.

— Evidemment et pour trois raisons : la première, que nous dépensons tous plus que nos revenus; la seconde, que la peur universelle s'exagère le pouvoir du Gouvernement ; la troisième, qu'on s'arrange de façon que les indépendants oublient de voter.

— Eh bien ! si le ministère a toujours une écrasante majorité, pourquoi s'en va-t-il ?

— C'est très simple : un ministère ne disparaît jamais du fait des Chambres. Il remplit sa mission, et, quand il l'a remplie, il commet des fautes. Alors le parti adverse organise des réunions publiques et, au sortir de ces réunions, des rencontres avec la police : l'ordre de la rue est un instant troublé. Le ministère se retire.

— Cependant il ne tiendrait qu'à lui que l'ordre fût rétabli.

— D'accord, mais le Roi intervient et conseille la retraite.

— Tout dépend donc du Roi?

— Vous l'avez dit.

Je réfléchis et lui demandai :

— Quel est, selon vous, le plus grand homme politique de la Roumanie ?

Il se mit h rire.

— Vous me gênez, fit-il, vous me gênez diablement. Enfin, je vous l'avouerai : c'est moi... après le Roi.

Qu'on se représente un Conseil des ministres roumains préside par ce grave et subtil Hohenzollern. 11 est entouré d'hommes dont la valeur est incontestable; mais des hommes d'une valeur aussi incontestable attendent dans l'ombre que la sagesse du Souverain leur remette ces portefeuilles tant convoités. Nul d'entre eux ne se sent l'homme qu'on ne remplace pas. Les 'plus vieux sont peutêtre les moins indépendants. « Vous, pourrait leur dire le Roi, vous avez jadis comploté contre Notre Personne. Vous, mon cher ministre, on prétend que, dans un moment de sauvage éloquence, vous avez même dévoué ma tyrannie au poignard d'un libérateur. Et vous. Monsieur, ne vous souvientil plus des pamphlets dont vous m'assassinâtes? Je les ai tous dans ma bibliothèque, troisième rayon, à gauche. Et vous, hier encore, ne m'avezvous pas accusé de duplicité? Ne vous êtes-vous pas plaint que je vous ai trahi? Ah, je me garderais bien de vous le reprocher! Je n'ignore pas ce que vous valez et quels services vous rendrez,

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pendant un certain temps, à notre Roumanie. Je compte en ce pays excellent plus de vingt hommes d'Etat toujours disponibles et capables de m'apporter, du soir au lendemain, le plus précieux concours. Le malheur voudrait que vous ne fussiez pas là, j'en souiïrirais assurément, mais j'ose espérer que la nation n'en souffrirait pas trop. Nous aimons tous le pouvoir : vous surtout Tapparence et la faveur, moi plutôt la réalité. D'ailleurs, nous lui préférons l'intérêt de notre patrie, et nous ne balançons pas à faire des sacrilices. Je soupçonne que de nouveaux politiciens grandissent qui, pour n'avoir jamais eu la faiblesse de m'invectiver, essaieront de se dérober à mon ascendant. Mais j'ai confiance dans l'autorité que hn'assurent mes victoires et quarante ans de dévouement h la cause roumaine, et j'ai confiance aussi dans notre régime de monarchie parlementaire où j'ai tout doucement amené le parlementaire à graviter autour du monarque. C'est mon chef-d'uîuvre. Je reconnais qu'il y faut de la dextérité et du tact, beaucoup de tact, car vous êtes très susceptibles et très fins. Mais si les Hohenzollern se couronnent de fer, ils se gantent de velours. Messieurs. Travaillons. »

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