CHAPITRE VIII
De Sinaia, je suis reparti cette fois à travers les montagnes et les forets de hêtres, par de belles routes neuves et des ponts de pierre et des ponts de bois, dans un silence où les chevaux se grisaient du carillon de leurs sonnailles claires.
Personne sur les chemins; mais, près d'un lit de torrent, nous rencontrâmes un campement de tsiganes : une dizaine de huttes, faites de branchages et de boue, gardées par des chiens, des porcs et des enfants nus. Les hommes déguenillés y tressaient des paniers et creusaient dans le bois ces sortes de petites auges oii les paysannes bercent leurs nourrissons. Ils étaient laids et sales, avec d'admirables yeux profonds et fourbes. Les enfants avaient la prunelle fauve des oiseaux rapaces.Une hideuse folle, serrant contre son sein flétri un petit hydrocéphale à la langue pendante, rampait comme un cul-de-jatte sur les pierres de la route. Et, assise à l'ombre d'une cabane, une jeune
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mère de quinze ans, aux traits lins et mélancoliques, promenait autour d'elle le plus charmant sourire du monde.
J'ai toujours retrouvé dans ces campements, au milieu d'affreuses sorcières, un visage gracieux et qui semblait modelé pour la caresse. Et j'y ai retrouvé aussi la folle ou l'hystérique rôdant en liberté, pareille à ces horribles betes, d'ailleurs inoffensives, que les peuplades sauvages nourrissent de leurs superstitions. 11 y a près de deux cent mille tsiganes en Roumanie. Quand y vinrentils, et d'où venaient-ils? De l'Inde, probablement. Parias émigrés, on en fit des esclaves. Ils ne sont affranchis que depuis soixante ans. Ils apportèrent avec eux le violon, d'origine orientale, la cobza, mandoline à dix cordes, un instrument nommé le canonn^ et qui ressemble au psaltérion des Hébreux, des musiques et des chansons bizarres, des bols magiques où plus d'un boyar et plus d'une boyarine lurent leur destinée. Fart d'évoquer les morts et de duper les vivants, une étrangeté indéchiffrable, une incroyable capacité de souffrance, ot de riches thèmes pour les poètes romantiques et les maîtres du feuilleton. Ils ne se doutent pas de leur gloire. Cette espèce nomade a gaspillé au cours des âges des trésors de beauté. On ne peut se défendre d'une tristesse poignante u la pensée que la nature façonna dans
ses moules mystérieux tant de jolis visages et de corps adorables, qui ne servirent qu'à engraisser le fumier des vices ou à faire de la douleur.
L'endroit était silencieux : pendant que nos chevaux soufflaient, nous déjeunâmes sur l'herbe, séparés par la route de cette humanité primitive qui préfère à la terre battue des enclos le tapis somptueux des feuilles mortes. Et nous redescendîmes la pente des montagnes. Des hameaux apparurent, des maisons de paysans dont les murs de bois reposent sur un soubassement de pierres sèches et dont le toit de lattes en saillie abrite une galerie circulaire. Et nous aperçûmes à travers les hauts feuillages des toitures de fer-blanc et des dômes de cuivre qui étincelaient comme des bosses d'argent et d'or. C'était le bourg de Pétrochitza.
La voiture s'arrêta devant la voûte basse d'un gros beffroi. De la petite pente verte qui entourait l'église vous eussiez dit une toile impressionniste peinte au couteau, tant la foule qui s'y pressait, assise ou debout, était bariolée. On célébrait les funérailles d'un seigneur paysan. J'entrai dans l'église toute bleue et or, pleine d'encens, de chants et du multiple zigzag des signes de croix. Les assistants debout se signaient dix et vingt fois de suite avec le pouce rapide de l'orthodoxe qui semble décrire un éclair et vous fait cligner
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des yeux. Au milieu de la nef, devant l'iconostase, oi^i chantaient cinq ou six popes revêtus de chapes éclatantes, le mort était couché dans sa bière ouverte. C'était un vieux maigre paysan dont le visage grimaçait, comme s'il fût tombé dans une ornière et qu'une paralysie subite Feût empêché de se relever. Son chapeau mou avait glissé sur son épaule. Ses mains aplaties tenaient, sans la presser, une sainte image, et je distinguai entre ses doigts la pièce de monnaie blanche dont ses lointains aïeux de Rome avaient coutume de payer le passeur du Styx. Derrière lui, dans un panier, on avait déposé un grand gâteau, une carafe aux deux tiers remplie de vin, et des cierges. Cette cérémonie avait un air barbare.
L'homme qui entrait ainsi dans la mort était un moshneane^ et ce furent des moshnéni qui, au sortir de l'église, nous conduisirent chez eux. Si vous demandiez à un tsigane ce qu'est un moshneane^ il vous répondrait : « C'est un campagnard qui, pour aller aux champs, enveloppe le fer de sa houe dans son mouchoir de poche. » On ne saurait mieux dire. Le mo%hncane^ paysan noble^ se sert de la houe, mais il aime à lui donner l'apparence désintéressée d'une canne de gentilhomme.
La Roumanie n'a pas de noblesse plus authen-^ tique ni plus roumaine que ces paysans, comme
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rotaient nos hôtos qui, depuis trois cent soixantedix ans, se transmettaient dans ce canton montagneux des terres achetées, conquises, ou obtenues en recompense par leurs ancêtres. Tandis qu'autour d'eux les paysans roiimani ou vecini aliénaient peu à peu leur personnalité juridique, et que, afin de les attacher à une terre d'oii les vexations et les indignes traitements les poussaient à s'exiler, des mesures politiques les réduisaient au servage, les moshnéni gardaient leur propriété sur laquelle les boyars n'avaient aucun droit réel. Mais ils étaient tenus de s'équiper en temps de guerre et de servir à leurs frais dans la cavalerie. Et beaucoup d'entre eux, ruinés par une trop longue absence, se vendaient, eux et leurs biens, aux seigneurs et aux monastères. Ceux qui échappaient à cette dévastation, nombreux encore, formaient des communautés, où les propriétés se léguaient toujours indivises, et qui rappelaient le 7nir russe^ avec cette différence toutefois qu'en Russie la terre appartient à la commune et qu'ici elle appartenait à la famille.
Je ne conçois guère de plus belle noblesse que celle des gens qui, pendant trois ou quatre siècles^ Ont rempli la même tâche. Si humble qu'il soit, leur métier leur devient une magistrature. Les moshnéni sont l'honneur de la glèbe et de la montagne roumaines. Ils n'ont point quitté lé cos^
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lume national. Le mari portait Tétroit veston noir par-dessus la chemise tombante; la femme, le corsage, la jupe et le double tablier enrichis de broderies eu laine rouge et bleue. Un long voile blanc pailleté d'or, rejeté sur son dos, découvrait sa figure un peu grasse, d'une beauté tout italienne. Son beau-pcre vint aussi, vieil homme souriant et de noble prestance, la peau de mouton brodée suspendue à ses épaules comme une pelisse de hussard. Leur intérieur, aux plafonds bas, était tendu de tapisseries. On ne voyait et l'on ne foulait que des travaux faits h la maison, des fantaisies traditionnelles que de belles mains potelées avaient tissées durant les jours d'hiver. Les brebis avaient donné leur toison ; le lin des toiles écrues, la douceur de ses reflets nacrés ; et la gerbe de blé, son or. Des générations avaient usé le rebord des escaliers de bois. Et l'on sentait partout la probité des anciens labeurs. Leur politesse n'avait rien d'obséquieux; et, bien que la personne que j'accompagnais appartînt h l'aristocratie la plus illustre du pays, ces descendants de francs tenanciers la traitaient d'égal à égal, avec une aisance parfaite.
Ils nous menèrent visiter la plus antique des trois églises que possède ce bourg de quinze cents âmes, — les habitants en désireraient même une quatrième, — et quand nous eûmes admiré de
vieilles peintures murales, où les débauchés pris en flagrant délit sont traînés de leur lit h l'enfer, la femme du pope nous introduisit dans son logis également tapissé de broderies et de beaux tissus. Le long des rues, les enfants s'en retournaient des funérailles, un cierge dans une main, et, dans l'autre, un morceau de pain, de ce pain du mort qu'après la cérémonie on leur avait distribué. Nous repartîmes.
— Vous avez vu, me disait quelques jours plus tard un des rares Roumains dont les papiers de noblesse remontent au xw"" siècle et qui accuse les révolutionnaires d'avoir ignoré les traditions du pays, vous avez vu dans ces moshnéni les déplorables victimes de nos erreurs. L'exemple de ces communautés qui, pendant des siècles, ont respecté le droit du plus faible, devait nous éclairer, lorsque nous avons si sottement entrepris de faire passer notre peuple du servage à la propriété individuelle. La loi agraire de 1864 a surexcité chez le paysan l'appétit de la terre et l'a rendu insatiable. Et nous avions cependant sous les yeux des propriétés indivises oii s'étaient conservées, a travers toutes les tempêtes, les plus solides vertus familiales et campagnardes. Mais dans notre vieux droitcoutumier, que nous tenons des Slaves, nos doctrinaires ont enfoncé, comme un coin, le code français et l'espèce de civili-
sation napoléonienne. Le cœur même de notre vie morale a éclaté. Regardez ces moshnéni : la plupart ont cru se civiliser en sortant de Findivision. Ils ont voulu qu'on délimitât leurs propriétés dans la plaine. Seulement dans la montagne, — rochers, forets, pâturages, terres arables, — le partage était impossible. Alors un homme d'affaires s'est présenté, leur a payé comptant le morceau de montagne ou la montagne elle-même. Et nos gens ont vendu leurs traditions, leur force et leur indépendance.
— Cependant, lui dis-je, au moment où vous détruisez ces communautés si vivaces et si naturelles, vous instituez à coups de décrets, pour contenter vos artisans, des corporations factices ! Cela vient, je crois, de ce que les révolutions sont toujours faites par des ignorants et des superbes qui prétendent substituer les chimères de leur raison aux instincts méconnus du vrai peuple.
De Pétrochitza, les collines s'abaissent, et leurs lignes onduleuses vont estomper àThorizon l'immensité de la plaine. Les routes sont bordées ça et là de petites huttes ouvertes h tous les vents, où de saintes Images attendent le baiser des passants ; et, de distance en distance, s'élèvent, comme un mât et sa vergue sur la mer, les deux perches croisées qui servent à retirer l'eau d'un puits. Des femmes se promènent dans les champs, leur
quenouille à la main. Mais les maisons semblent moins coquettes et plus pauvres à mesure que nous nous enfonçons dans la richesse des blés et des maïs. Nous traversons une petite station thermale (il y en a partout) que le fer de nos chevaux éclatant sur les pavés réveille de sa somnolence. Et, un peu avant le déclin du jour, nous entrons dans Tergovitche, Tancienne capitale des Princes roumains au xiv' siècle, le Damas de la Roumanie.
Des ruines de briques sans grandeur, des chemins à demi défoncés, des cabanes miséreuses, une vieille église envahie par la mousse et le lichen, une préfecture éblouissante, des villas et des jardins, et, au centre, quelques rues pavées et propres, où des affiches de théâtre annoncent pour le soir môme la Nuit d'Octobre de Musset, monologue. Les villes déchues ne se relèvent jamais. Et les palais administratifs qu'on y construit me font TefTet de mausolées tout neufs dans un cimetière où Ton n'enterrerait plus personne.
Enfin, nous voici dans la plaine libre, sous un ciel de plomb fondu et de rose. Le crépuscule monte comme la buée d'un lac invisible. Des feux s'allument au bord de la route, autour desquels les jeunes gens, les jeunes filles et les vieilles femmes aussi se réunissent pour écouter des joueurs de flûte ou des diseurs de contes, car les Roumains sont friands de musique et de légendes. Ils
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aiment à rire, dans leurs fabliaux, des sots Bulgares, des matamores hongrois, des tsiganes effrontés, des Grecs paillards, des Juifs patelins et voleurs ; mais ils préfèrent à ces contes leurs ballades passionnées, leurs idylles mélancoliques, et leurs bergers qui meurent de ne plus entendre la voix de leurs brebis, et les âmes des fiancées qui se brisent au dernier baiser d'amour comme les rondes de la hora^ lorsque les violons cessent. Poésie populaire tout imprégnée des parfums de l'acacia, mais que traverse parfois l'éclair rouge du poignard de l'heiduque ! Ses longues souffrances ont poli la race l'oumaine. On s'étonne de rencontrer chez des êtres qui furent si constamment malheureux et si ployés par l'épouvante une inspiration si délicate. Ces misérables s'arrêtaient dans leur fuite pour respirer l'odeur d'une fleur sauvage. « Une étoile est tombée à l'endroit où tu chantes », dit le Cobzar à l'amoureuse dont les larmes scintillent comme des gouttes de rosée sur les violettes de ses yeux. La plaine roumaine, dans les larges nuits tièdes, s'épanouit en douceur et en beauté. Les fuseaux de noisetier se sont échappés de la main des fileuses. Sous les bouquets d'arbres, le bruit des bracelets au poignet des jeunes filles tientles oiseauxéveillés. De beaux costumes errent avec une grâce indolente devant le seuil des chaumières. Et sur la monotonie des
maïs endormis les saules rêvent toute la nuit du regard de la lune.
Que ces saules étaient merveilleusement solitaires, oii nous fîmes boire les chevaux au grincement de la flèche du puits ! Les puils roumains ont une âme qui répond dans Tombre au bêlement des troupeaux, à la flûte des pâtres, aux caravanes cheminant sous les étoiles. Ne vous imaginez pas que ces routes silencieuses soient désertes! Nous étions à peine sortis de la lisière d'une forêt, que nous croisâmes une file interminable de chariots. Les attelages de bœufs accroupis sommeillaient, les naseaux dans la poussière. Sur les voitures chargées de bois et de fourrage, les hommes et les femmes, face au ciel de minuit, dormaient. J'ai passé bien des nuits en voiture à courir les champs roumains : j'ai toujours vu les routes pleines de ces convois assoupis. Ils se remettent en marche, puis reprennent leur somme, et l'interrompent de nouveau, et s'avancent encore, et quelquefois un paysan, qui ne dort pas, chante d'une voix très douce et très lente à côté de ses bœufs. Roumanie du crépuscule et du soir, si nonchalante et si persistante, paysans qui semblez venir de très loin à travers les âges et qui gardez sous la brillante canicule le bonnet de fourrure où neigea l'hiver russe, paysans, vers quelle aube allez-vous?