CHAPITRE IX
On m'a montre dans la gare de Siatina, qui, déjà fermée de trois côtés, Test entièrement à l'arrivée du train, l'endroit où, en 1899, les soldats firent feu sur les paysans massés. Affolés, ils se précipitèrent hors de la gare et se débandèrent dans les champs de maïs : h l'époque de la moisson, on y retrouva des cadavres. Ce ne fut pas la seule émeute réprimée, — de 1888 à 1900, on en compte au moins quatre, — mais ce fat la plus sanglante. Or, je suis frappé de voir que ces petites jacqueries commencent presque toujours de la môme façon : les paysans accourent à la mairie et demandent si l'ordre du Gouvernement est venu de partager les terres.
Voici près d'une semaine que je sillonne la plus riche province roumaine, l'Olténie. J'ai vu, à la limite des steppes baignées par le Danube, des paysans à cheval, le visage rasé sauf les moustaches, le bonnet de peau enfoncé sur une cheve-
lure mérovingienne, aborder leurs ci-devant boyars avec une dignité de citoyens libres. On ma dit qu'aux dernières enchères des terrainsque l'Etat avait mis en vente, les mômes hommes avaient poussé, jusqu'à mille et onze cents francs, l'hectare qui en vaut six et sept cents. Un propriétaire normand, que j'ai rencontré dans un train et qui regagnait la France, emportait cette impression que le paysan, roumain, toujours possesseur de son lopin de terre, était plus favorisé que le nôtre. Les caisses d'épargne que le ministre de l'Instruction publique, M. Haret, a récemment établies dans les campagnes, ont fait sortir de la vieille cachette farouche des économies insoupçonnées. Les dimanches de la Roumanie auraient enchanté le bon vigneron Paul-Louis Courier. On danse dans les auberges, on danse sur les routes. Partout danseurs et danseuses se prennent par la main et forment autour des musiciens tsiganes un cercle qui, tour à tour, lentement se rétrécit et s'élargit et frappe la terre. Je ne prétends pas que ce soit une folle danse ! Tant il y a que leur mélancolie s'amuse. Les femmes et les jeunes filles ont des colliers de pièces d'or, toute leur fortune au cou. Les grappes de broderies leur montent et leur descendent des pieds à la tête. Leur ceinture est aussi rouge que le sang de leurs lèvres. Et l'air est parfumé des œillets rouges qu'elles
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piquent dans leurs cheveux, au coin de l'oreille. (( Si tu passes devant mon seuil, a dit le Cobzar, laisse tomber la (leur de tes cheveux : elle y prendra racine. » Leurs cérémonies des hançail/es, du mariage et de Tenterrement, leurs fêtes traditionnelles dénotent une imagination qui se plaît aux symboles dramatiques. Ils sont beaux; ils ont naturellement grand air, comme les gens d'Orient. Quand ils rencontrent la femme de leur maître, ils lui disent : « Je vous baise les mains, ma jeune dame. » Leurs maisonnettes en bois ou en terre, trop basses, mal aérées, etquin'ouvrent sur la route et les champs que des yeux timides et clignotants, sont joliment ornées, à l'intérieur, de serviettes brodées. Les lits servent de banquette ou de canapé ' pendant le jour. Un tapis éclatant recouvre la malle de mariage. On devine chez les plus pauvres le goût du luxe et de la couleur. Les hommes s'enivrent, mais sans excès, battent leur femme quelquefois, et plus souvent la trompent. Ils sont moins paresseux que résignés. Leurs popes, qui fréquentent les auberges, sont des paysans comme eux et qu'ils aiment, parce qu'ils les sentent tout près d'eux. Ces prêtres ne leur demandent que des génuflexions et des signes de croix : ils ne leur élèvent pas l'âme, mais ils ont des larmes pour les mauvaises récoltes. Vous ne trouverez pas dans leur poésie populaire un seul élan du cœur vers Dieu.
Les paysans roumains n'ont vu en Dieu qu'un boyar, aussi terrible que les autres boyars, mais si éloigné qu'il suffisait de faire le geste de lui payer la dîme. Fidèles à leurs traditions, ils n'aiment vraiment ni Dieu ni leurs maîtres ; ils n'aiment que l'amour et la terre.
Habitués à labourer cette terre depuis des siècles, ils ont toujours considéré qu'elle était leur lot. La loi rurale de 1864, qui bouleversa l'organisation sociale de la Roumanie et qui distribua trois millions d'hectares h quatre cent cinquante mille paysans, établit en môme temps les rapports de ces paysans et de leurs anciens boyars. Mais il arriva que, d'une part, l'accroissement des familles morcela bientôt les petites propriétés ; de l'autre, que le métayage, adopté en Valachie, parut souvent plus dur au paysan que ne Tétait jadis l'obligation de la dîme. Les grandes propriétés du Danube, qui se composent de dix mille hectares, sonten général affermées par des Grecs. Sous l'administration de ces étrangers, désireux de rafler une grosse fortune et de quitter le pays, les humbles métayers subissent douloureusement la loi draconienne et compliquée des contrats agricoles. Ils possèdent leurs bœufs, leurs charrues, tout l'outillage, sauf la machine à battre; ils ont le sentiment de leur valeur qui manque aux paysans de Moldavie, simples ouvriers ruraux.
Mais ils n'en éprouvent que plus vivement Tinjustice elles torts du propriétaire. L'État, de 1864 à 1898, fut forcé de procéder plusieurs fois à de nouveaux partages. Et des hommes politiques ont déjà proposé l'achat de propriétés privées, pour satisfaire aux exigences de cette population « qu'on peut entraîner, dit un historien, à la plus épouvantable jacquerie, en lui promettant un champ. »
C'est là le point névralgique de la Roumanie moderne. Que de fois j'ai surpris, quand nous passions au milieu des paysans pauvres, si indolents et d'apparence si placide, des regards de défiance et d'animosité, courts éclairs jaillis d'un impassible masque et aussitôt éteints ! L'étranger y est plus sensible que l'indigène. Il me semble bien qu'il y a dans ces campagnes dormantes des éléments d'émeutes qui n'attendent, pour s'organiser et se déchaîner, que l'imprudence d'un politicien ou l'ambition d'un avocat. L'école et la presse amincissent chaque jour la couche de résignation orientale, sous laquelle j'entends sourdre un furieux appétit de nouvelles lois agraires.
Du reste, la Roumanie a déjà ses socialistes, et, précisément, je rencontrai le plus notable d'entre eux dans un des beaux paysages de l'Olténie.
Nous parcourions des vallées charmantes qui me rappelaient la Creuse, des vallées d'ombre et de soleil, oii la nature d'une main légère prépare
ses vendanges d'automne. Aux balcons des maisons de bois, les quenouilles luisaient dans l'air rose. Le souple mouvement des hanches, que les femmes vêtues de broderies ont en marchant, faisait courir des lueurs de mosaïques sous le clair-obscur des vergers. Çà et là, une vieille maison roumaine massive, carrée, grande muraille blanche percée d'une petite porte, sa galerie appuyée sur de hauts piliers de pierre, semblait encore surveiller h l'horizon les invasions des Turcs. Et les images des Saints, peints aux murs d'une église, apparaissaient soudainement dans les cimes vertes des arbres, comme si leur cortège enluminé voyageait entre ciel et terre.
Nous avions visité le monastère de Horez, devenu un asile de vieillards, oii les nonnes qui n'ont plus d'âge écossaient des haricots et faisaient sécher des oignons autour de leur chapelle et dans une forêt d'arbres centenaires. Enfin, après avoir traversé la ville épiscopale de Romnik, toute scintillante de ferblanteries et de chaudronneries, nous étions arrivés aux gorges de l'Oit, où l'on vous montre encore le rocher sur lequel l'empereur Trajan, fort incommodément, se fit servir à déjeuner.
Nous étions là, h Callimanesti, et nous allions imiter l'empereur Trajan, mais avec un sentiment du confortable dont ce grand homme était dépourvu, lorsque le premier député socialiste de la Rou-
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manie descendit de voiture, le Temps à la main.
Il s'avança vers nous. La propriété est comme le César de Sliakspeare : elle ne se délie que des socialistes maigres. Et les Q!bamps,les vergers, les jardins, les villas des propriétaires, les scieries et les hôtels des capitalistes, toute la nature civilisée lui prodiguait ses sourires et se reflétait en son aimable rondeur.
Nous déjeunâmes sous les tilleuls, non loin des gorges sinueuses que les flots de l'Oit emplissent de leurs bouillonnements jaunes. Les campagnards qui tenaient ce restaurant d'été avaient, si je ne me trompe, leur fille institutrice dans une des premières écoles et leur iils officier; et ce nous fut un prétexte de parler des paysans.
• — Je suis socialiste, me dit notre député, et même en 1895 le parti socialiste, composé de jeunes gens d'anciennes familles libérales, gagnait du terrain à Galatz, à lassi, à Ploiesti, à Bucarest ; mais, reconnaissant loyalement que le socialisme était encore prématuré en Roumanie, nous nous sommes fondus dans le parti libéral, dont nous formons l'avant-garde. Nous marchons en ce moment à la conquête du suffrage universel, et notre ambition est d'organiser la Roumanie en démocratie rurale...
— Les beaux mots ! m'écriai-je.
— C'est l'avenir, reprit-il. Nous nous séparons
des conservateurs en ce que les conservateurs n'ont pas la même confiance que nous dans le paysan roumain. Et cependant nous n'avons rien de meilleur en Roumanie. Le paysan est notre grande réserve ethnique, notre source d'énergie, notre salut. C'est parce qu'ils ont eu foi en lui que les Bratiano et les Golesco, les hommes de 48 et ceux de 78, ont réalisé la double merveille, d'intéresser l'Europe et d'assurer notre indépendance. Qui nous a conservé notre langue? Le paysan. Qui est mort dans les tranchées de Plevna? Le paysan. Or, ce paysan est malheureux. Certes, nous avons fait beaucoup pour lui, si l'on se reporte au passé, mais bien peu, si l'on songe à tout ce qui reste à faire. Nous avons commencé h l'instruire. Nos cantines scolaires, à l'usage des enfants qui demeurent trop loin de l'école, nos caisses d'épargne sont d'excellentes institutions. Remédient-elles aux maux dont il souffre? Non. N'attribuez pas ses révoltes à l'excitation des hommes politiques. Tous les hommes politiques, gros propriétaires, en ont peur. Quand leurs paysans leur demandent pour qui voter, nos braves terriens s'empressent de leur répondre : <( Pour le candidat du préfet! » tant ils redoutent que ces paysans, rompant la discipline, ne viennent un jour aiguiser leurs houes aux portes de la Chambre...
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— Comme autrefois, lui dis-je, dans vos fameuses journées, les bouchers de Rosetti y aiguisaient leurs couteaux. Vous ave/ toujours grand soin, au milieu de vos discussions, de mettre les paysans hors de jeu. « N'y touchons pas! )> répètent vos politiciens. Cela dit, ils allument des feux sur la lisière des maïs et s'en jettent les brandons à la tête.
— Oh! fit-il, nos mœurs politiques se sont améliorées. Je vous concède pourtant que nos appels h la rue et aux faubourgs sont des procédés dangereux. Mais si parfois les paysans se cabrent, ce n'est que sous l'éperon de la misère. On vous montrera des contrats agricoles qui vous paraîtront justes et môme bienveillants; seulement, il
. faut savoir comment ces contrats sont appliqués! Toutes les clauses concernant les propriétaires sont respectées : on escamote les autres. Par exemple, les redevances du métayer ne sont pas prélevées au moment opportun. Le puissant fermier laisse les choses traîner en longueur, afin que les hasards de la saison qui s'avance livrent le paysan pauvre à son entière discrétion. Notre malheur, c'est que beaucoup de propriétaires roumains ne résident pas sur leurs terres et ne régissent pas eux-mômes leurs propriétés. Ajoutez le déplorable état sanitaire de nos campagnes, sauf dans cette riche Olténie d'où partit jadis le mouvement révolutionnaire de Tudor Vladimiresco et qui fut vingt
ans sous la domination de l'Autriche. Les médecins des districts ne suffisent pas encore à enrayer la mortalité des enfants : quant aux grandes personnes, elles meurent comme elles veulent, et comme le veulent surtout les promiscuités où elles vivent, leur médiocre alimentation, et les baisers aux saintes Images qui propagent les maladies, car la religion...
Ici, le petit couplet obligatoire sur l'affranchissement des consciences par la science et sur le bonheur paradisiaque que les chimistes sont en train de nous élaborer dans leurs cornues.
— Enfin, conclut-il, rappelez-vous notre proverbe que l'eau passe et que les cailloux restent. Les iniquités passeront, et avec ces paysans, sur lesquels ont roulé tant de Ilots torrentiels, nous édifierons la cité future, la démocratie rurale.
La douceur des vallées olténiennes ne permet pas qu'on soit pessimiste. Et d'ailleurs, je goûtais assez ce socialisme sans rhétorique et sans haine. Tout en devisant, nous nous enfonçâmes dans les gorges de TOlt, jusqu'aux scieries de Lotru, où, par cette belle journée de la lin d'août, l'orage nous surprit et la grêle nous mitrailla, avec la soudaineté et heureusement la brièveté d'une révolte de paysans.