FONDATION DE LA DYNASTIE
Le prince Charles — Ministères — Guerre de 1877 — Paix de San Stephano — Congrès de Berlin — Ministère Bratiano — Erection de la Roumanie en royaume.
Couza fut remplacé par le prince Charles de Hohenzollern, parent de Guillaume Ier ; il lut nommé « Domnitor »,le 8/20 avril 1866, à l’unanimité des suffrages.
En se créant ainsi une dynastie, les provinces valaque et moldave proclamèrent leur droit à l’unité, qui n’avait été encore admise que provisoirement, et la Constitution du 30 juin 1866 donna enfin à la Roumanie les privilèges el les libertés des grands Etats de l’Occident.
En novembre, Jean Ghika forma un ministère qui, malgré les efforts du prince Charles pour maintenir la paix entre les partis, fut renversé, et suivijl’une série de cabinets aussi agités qu’instables.
La conduite ferme et correcte du prince Charles lors de la guerre de 1870 fit la meilleure impression sur son entourage aussi bien qu’à l’étranger et le gouvernement, enfin calmé, put s’occuper avec plus de fruits du bien-être du pays.
En 1877, éclata la grande guerre Russo-Romano-Turque qui devait aboutir au Congrès de Berlin.
Le conflit qui existait depuis longtemps à l’état latent entre la Russie et la Porte au sujet des populations chrétiennes soumises à la suzeraineté turque, prit, vers le commencement de 1877, un caractère très aigu. Aussi, en prévision de toute éventualité, le 4/16 avril, le gouvernement roumain voulant sauvegarder la neutralité de la Roumanie, passa une convention avec la Russie.
Aux termes de cette convention, la Russie s’engageait à respecter les droits politiques de l’Etat Roumain et l’intégrité du territoire, en échange de l’assurance de la part du gouvernement de Bucarest, de ne pas s’opposer au passage des forces russes.
Cependant, le 11/23 avril, le vizir Saarfet pacha, au nom de la Turquie, avait invité le Pri nce Charles à se joindre au Serdar Ekrem Abdul-Kerim pacha, chef des armées ottomanes, pour défendre l’empire turc contre la Russie. Le 12/24 avril, la Russie déclara officiellement la
guerre à la Turquie, et, l’attaquant à la fois en Europe et en Asie, fit passer le Pruth à ses troupes pendant que l’armée du Caucase envahissait l’Arménie.
Pour toute réponse à l’appel fait par la Porte, le gouvernement de Bucarest soumit la convention intervenue entre lui et la Russie à l’approbation de la représentation nationale, qui la vota et la fit promulguer comme loi d’Etat le 21 avril/3 mai.
Les choses en étaient là et la Roumanie se considérait comme État neutre, quand les Turcs, ne rencontrant pas encore les Russes, dirigèrent leurs premières hostilités contre les populations pacifiques de la rive gauche du Danube. Le gouvernement la fit occuper militairement ; de plus l’attitude agressive de la Porte s’accentuant, la représentation nationale en prit acte comme d’une provocation à la guerre et le lendemain, 10/22 mai, déclarant rompue toute affinité avec la Turquie, proclama le prince Charles souverain indépendant.
A l’arrivée des forces russes sur les bords du Danube qu’elles devaient franchir le 15/27 juin, à Sistov, l’armée roumaine se retira en Oiténie.
A la suite d’une série d’opérations et d’alternath res de victoires et de défaites, les armées russes s’avancèrent sur Plewna, et dédaignèrent à ce moment les offres de services de la Roumanie, qu’elles ne tardèrent pas, par l’organe du général Krudner, à solliciter, sans succès d’ailleurs.
Mais le général Osman pacha, solidement fortifié dans la ville, résista aux efforts successifs des Russes, et, après les avoir repoussés victorieusement une première fois, leur infligea, à la deuxième attaque, un échec sanglant qui faillit se transformer en désastre.
C’est alors qu’on songea de nouveau à la Roumanie, et, dans une dépêche restée célèbre, le grand duc Nicolas adressa au prince Charles cette prière suprême : « Viens à notre secours. Passe le « Danube où tu voudras, et aux conditions que « tu voudras, mais viens à notre secours. Les « Turcs nous anéantissent, la cause de la chré- « tienté est perdue. »
Le prince Charles, sagement conseillé, décida d’entrer en campagne et se joignit à l’armée russe pour entreprendre le siège de Plewna.
Le 26 août/6 septembre commença le troisième bombardement ; dès le 27 août/8 septembre les Russes purent admirer la valeur militaire des Roumains qui se signalèrent par une éclatante victoire. Ce fait d’armes eut pour conséquence de faire tomber aux mains des alliés l’importante redoute de Grivitza n° 1 .
Le 30 août./ 11 septembre, le troisième assaut fut repoussé. A partir de cette époque l’investissement suivit son cours sans donner lieu à des phases remarquables jusqu’au 28 novembre/10 décembre, où, dans un élan furieux, les efforts combinés des deux armées eurent raison de la résis*
tance des Turcs. En cette occasion les soldats roumains montrèrent le plus grand courage et se couvrirent de gloire : l’honneur de s’être emparés d’Osman pacha leur revient, mais ce sont surtout les Curcani qui furent les héros de cette mémorable journée.
La prise de Plewna, suivie coup sur coup des défaites de Smardan et de Vidin, où brilla chaque fois la bravoure des Roumains, mettait la Porte à la merci de ses vainqueurs et* amena la fin des hostilités.
La paix fut conclue le 3 mars 1878, par le traité de San Stephano, qui imposait les conditions les plus dures à la Turquie, dont le pouvoir était anéanti en Europe.
Les grandes puissances n'étant pas d’accord sur certaines questions, Bismarck, au nom de l’Allemagne, les convoqua à Berlin pour un congrès qui dura plus d’un mois.
Le 13 juillet 1878, la principauté roumaine fut déclarée indépendante. Ses plénipotentiaires, MM. Jean Bratiano et Kogalniceanu demandèrent éloquemment que la cession de la Bessarabie, proposée au traité de San Stephano, n’eût pas lieu, qu’une indemnité de guerre et d’autres compensations fussent accordées à la Roumanie,
Ces prières ne furent pas écoutées. Le Congrès de Berlin autorisa la Russie à reprendre une portion de la Bessarabie, pays fertile, essentiellement roumain, où se trouvent les villes d’Ismaïl et de Bolgrad, et la Roumanie reçut en échange les marais de la Dobroudja, peuplés de musulmans, au nombre d’environ cent mille.
C’était une mince récompense pour les services rendus pendant la guerre, les dépenses qu’olle avait occasionnées, et dix mille braves laissés sous les murs de Plewna.
Si les clauses du Congrès de Berlin étaient peu favorables à la Roumanie, encore affirmaient-elles son indépendance ; ce vaillant pays ne se découragea donc pas, et trouva la consolation de certaines espérances déçues en voyant ses efforts couronnés par la conquête de son autonomie.
Le prince Charles, grâce au concours précieux du parti libéral dirigé parles frères Bratiano, alors au pouvoir, s’efforça, avec autant de mérite que d’intelligence, de développer le pays. Il augmenta les forces militaires et organisa un excellent système d’instruction publique complété par des établissements supérieurs destinés aux hautes études.
La noble ardeur du prince Charles pour améliorer le sort de la Roumanie ne fut point méconnue.
La îioümaNië
Le peuple sut la reconnaître et l’apprécier en proclamant la royauté, le 14/26 mars 1881.
C’est de ce moment que date la véritable entrée en scène de la Roumanie sur le théâtre européen, où sa puissance n’a cessé de s’affermir et de s’affirmer.
CHARLES /cr.
L'homme. — Le roi. — La reine Elisabeth.
Avant de parler du gouvernement de la Roumanie, il convient de rappeler l’histoire de son roi.
Charles de Hohenzollern est né au château de Sigmaringen le 20 avril 1839 ; nommé prince de Roumanie en 1860, il en fut proclamé roi en 1881.
En 1869, il épousa la princesse Elisabeth de W icd, en 1889, il adopta pour héritier présomptif son neveu Ferdinand de Hohenzollern (né le 21 août 1865), lils du prince Léopold, frère aîné du roi.
Si le roi Charles Ier est d’origine étrangère, et, par sa haute naissance, allié aux familles les plus puissantes de l’Europe, il a prouvé qu’en acceptant la lourde tâche qui lui était confiée, il en concevait aussi toutes les obligations, et en prenant en main la cause des Roumains, il devint Roumain lui-même.
Lors de son entrée à Bucarest, le 10/22 mai 1866, il montra toute la grandeur de sa pensée dans le discours loyal qu’il prononça :
« En mettant le pied sur cette terre sacrée, dit-
« il, je suis devenu Roumain. De ce moment, tout cc entre nous est commun; croyez-en moi comme « je crois en vous ! »
Et à son couronnement, quinze ans plus tard, le 10/22 mai 1881, en ceignant la couronne « taillée « dans le métal d’un canon trempé du sang des « braves et bénie par la Sainte Eglise », il disait :
« Pour la Reine et pour moi toutefois, la plus (( belle des couronnes, c’est encore l’affection et « la confiance du peuple pour lequel nous n’avons « qu’une pensée : sa grandeur et son bonheur. »
Dès lors, Charles Ie1 n’a cessé de consacrer son énergie et son talent au développement, soit de la politique, soit du commerce, qui a pris sous son règne une extension considérable. On a pu en juger lors de l’Exposition de Paris de 1889, où les produits de la Roumanie furent grandement admirés.
La prospérité croissante de la Roumanie démontre suffisamment ce qu’elle doit à son roi, dont la sagesse et la droiture lui ont justement acquis la popularité dont il jouit dans ses Etats, l’estime et la sympathie des autres puissances et en particulier de la France, qui a toujours porté un si vif intérêt au bonheur de la « Perle des Balkans. »
La reine Elisabeth, de son côté, s’occupe avec
autant de zèle que de charité d’œuvres philhanthropiques. Elle aussi a su gagner le cœur de son peuple qui l’admire et la respecte. Elle protège les arts et ne dédaigne pas de prendre elle-même la plume.
Chacun connaît le charme des poésies signées « Carmen Sylva », aussi bien que celui d'œuvres en prose qui ont beaucoup contribué à faire connaître le caractère roumain.