VIII. — Cavezier De LA SALLE
Tandis que dolliet, Marquette et les Jésuites s’efforçaient d'étendre le champ des missions, Cavelier de la Salle projetait la conquête du bassin du Mississipi et l’établisssement d’une chaîne de forts reliant Cataraconi au golfe du Mexique. Il voulait non-seulement ouvrir à notre commerce un champ immense, mais nous mettre en état de résister avec avantage aux Anglais et aux Espagnols qui nous avoisinaient les uns à l'orient, les autres à l’occident.
Ce hardi projet, longtemps étudié, n'avait rien de chimérique.
Les Sauvages faisaient généralement bon accueil aux Français ; les obstacles naturels de la route étaient connus de Cavelier de la Salle qui savait très-bien comment les surmonter. Le danger imminent, certain, venait des trafiquants qui craignaient pour leur monopole, surtout des Jésuites qui voyaient s’évanouir leur projet, longtemps caressé, d'un Paraguay septentrional.
Pour soutenir la guerre à mort qu'il entrevoyait, le jeune normand se mit sous la protection du comte de Frontenac, homme de grande valeur, esprit juste et clairvoyant, ferme, peu sympathique aux Jésuites dont il repoussait hautainement le joug.
Sans s'inquiéter des plaintes et des cabales, Frontenac jeta les fondements du fort de Cataraconi, sur le lac Ontario, à l'embouquement du St-Laurent, puis écrivit à Colbert, le 13 novembre 1678, que ce fort et un navire, alors en construction, suffiraient pour contenir les tribus iroquoises et intercepter
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leur trafic avec les Anglais; qu’un autre fort à l'embouchure du Niagara et un autre vaisseau sur le lac Erié nous donneraient la haute main sur les grands lacs. C'était l’amorce du vaste projet de Cavelier de la Salle, une preuve que le fier général et le jeune Rouennais s’entendaient parfaitement. A l'automne de 1674, au moment où le gouvernement métropolitain, travaillé par des influences souterraines, hésitait encore sur la conservation de Cataraconi, la Salle se rendit à Versailles avec une pressante recommandation de Frontenac (1).
Il demanda deux choses qui lui furent accordées le 13 mai 1675 (2) : des lettres de noblesse pour les services qu'il avait rendus comme explorateur; le don, à titre de seigneurie, du fort de Cataraconi, des îles voisines et d’une bande de terre de quatre lieues de longueur sur une demi-lieue de proïondeur.
Cette concession lui donnait droit de seigneurie sur les forêts avoisinantes, le faisait commandant de la garnison, fondateur de la mission, patron de l’église, souverain de l’un des plus beaux domaines du Canada (3).
Sa famille, le voyant ainsi favorisé de la fortune, lui vint largement en aide. Il résulte de papiers de famille que M. Mario de la Quesnerie a bien voulu me communiquer, qu'elle ne lui a pas avancé moins de cinq à six cent mille livres, soit deux millions à deux millions quatre cent mille francs d'aujourd'hui.
Comme l’observe très-bien M. F. Parkman (4), si la Salle
(1) Lettre à Colbert du 14 nov. 1674.
(2) Découvertes et établissements de Cavelier de la Salle, app., pp. 360-62. — Extrait des archives du Conseil d'Etat, du 13 mai 1675 (Arch. du Min. de la Marine). — Ms. communiqué par M. Mario de la Quesnerie.
(3) M. F. PARkMAN, The discovery of the Great West, p. 115. (4) M. F, PARKMAN, 0p. cit,, p. 90.
avait voulu simplement faire fortune, il était pour cela en belle voie, car il pouvait inettre la main sur la meilleure partie du trafic canadien ; mais les profits commerciaux étaient pour lui un moyen, une nécessité, non un but.
Revenu en Canada, il fut mis en possession de sa seigneurie (1), qu’il baptisa du nom de son protecteur Frontenac. Il remplaça par des fortifications en pierre les ouvrages en bois du fort de Cataraconi, fit des défrichements, éleva des bâtiments, créa un groupe de inaisons françaises et un village indien, construisit des barques, dressa des canoteurs, fonda une mission, ouvrit une école commune aux enfants des Français et des Iroquois (2).
La prospérité croissante de Frontenac, la vaste perspective qu’elle semblait ouvrir à Cavelier de la Salle étaient, pour les adversaires du jeune normand, une cause d’irritation, bruyante
(1) Cette remise eut lieu le 12 octobre 1675, suivant acte dressé par le comte de Frontenac. Une copie de cet acte, que je crois de la main de Cavelier de la Salle, m’a été communiqué par M. M. de la Quesnerie. #
(2) Ces travaux ne lui ont pas coûté moins de 34,426 1. (environ 140,000 fr. de notre monnaie), outre le remboursement d’une somme de 10,000 1. dépensée par Frontenac pour la première construction. Estat de la depense faite par Monsieur de la Salle, gouuerneur du fort de Frontenac, tant pour le remboursement des frais faits à La construction dud. fort que pour les fortiffications nouuelles, deffrichements et ouurages qu’il a fait faire y compris le paiement de la nourriture et des officiers, soldats et trauaillants dud. fort. …— Communication de M. M. de la Quesnerie).—HENNEPIN, Voyage ou nouvelle découverte d'un très-grand pays, dans l'Amérique, entre le Nouveau Mexique et la Mer Glaciale; Amsterdam, 1704, pp. 32-35. — CHARLEVOIX, Journal d'un voyage fait par l'ordre du Roi dans l'Amérique septentrionale ; Paris, Rollin, 1744, t: V, p. 287 de l’éd. in-12°. — Lettres patentes pour la découverte de la mer de l'Ouest, du 16 mai 1678. (Déc. et établ, de Cavelier de la Salle, app., pp. 364, 365.
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chez les uns, sourde, et d'autant plus active, chez les autres. Chacun ne voyait que ses petits intérêts personnels ou de coterie et méconnaissait la réelle importance de ce poste pour l'avenir commercial et militaire de la colonie. La Salle était poursuivi avec acharnement à Québec, à Montréal, en France, et, il faut le dire, bien que ce soit profondément triste, même chez les Iroquois que l'on s’efforçait de soulever contre lui (4).
Les P.P. Louis Hennepin et Zenobe Membré en savaient long sur les embûches, les piéges, les chausse-trapes tendus sous les pas de Cavelier de la Salle; ils lèvent un coin du voile, timidement, n'osant plus, l'ennemi est si puissant (2) ! Cependant, le rayon de lumière qui perce entre leurs doigts permet de distinguer parfaitement les groupes qui travaillent dans la nuit, et de donner un nom à la plupart de ces ombres qui glissent et s’agitent autour du fort de Frontenac.
La Salle est attentif et déjoue avec une merveilleuse dextérité les tentatives de ses adversaires. Il y eu avait une cependant-qu’il ne soupçonnait pas et qui faillit terminer d’un coup sa vie et ses projets.
Nicolas Perrot, le voyageur, constamment dévoué aux Jésuites, et dont le P. Tailhan fait presque un héros (3), l’empoisonna avec de la ciguë et du vert-de-gris (4). La Salle ne survécut à cette tentative que grâce à la vigueur exceptionnelle de sa constitution.
Il résulte d’une lettre qu’il écrivit au prince de Conti (5),
(1) Histoire de M. de la Salle ; Ms. cité par M. Parkman.
(2) HENNEPIN, Voyage ou nouvelle découverte, p. 38. —- ZENoBE MEMBRE, ap. CHRISTIAN LE CLERCQ, Premier établissement de la foy dans la Nouvelle-France ; Paris, 1691, ch. xx.
(3) NicoLas PERROT, Memoire sur les mœurs, coustumes et relligion des Sauvages de l'Amérique septentrionale, p. vi.
(4) Histoire de Mr de lu Salle, Ms.
(5) Lettre de la Salle au prince de Conti, du 31 octobre 1678
que Perrot agit de son propre mouvement, sans en avoir été prié par les Jésuites.
Il est à remarquer toutefois que ces Pères ont toujours feint d'ignorer le crime de Perrot et couvert cet homme de leur protection.
Au moment où la Salle écrivait à Paris pour détourner les soupçons qui pesaient injustement sur eux, ils lui envoyèrent, avec une lettre de recommandation, un nommé Deslauriers. Est-ce hasard ou fatalité ? ce Deslauriers s’occupa tout spécialement de porter à la désertion les hommes de Cavelier de la Salle (1) Il réussit beaucoup mieux dans cette tâche que la femme du receveur des revenus du roi de Québec ne réussit dans la sienne (2).
A la fin de 1677, la Salle revint en France avec de nouvelles recommandations du comte de Frontenac pour le roi et pour Colbert. Malgré les bruits mensongers répandus sur son compte, il fut jugé très-favorablement et obtint ce qu'il demandait : l'autorisation de découvrir la partie occidentale de la Nouvelle-France. Il devait, avec sa compagnie, supporter les frais de l’entreprise; comme compensation, le roi lui accordait le monopole des peaux de cibola (buffle) et la possession, au même titre que le fort de Frontenac, de tous les forts qu'il jugerait utile de construire (3).
(1) M. F. PaARkMAN, The discovery of the Great West, p. 112.
(2) Avec l’autorisation ou par l’ordre de son mari, cette dame essaya de se faire séduire par Cavelier de la Salle, mais elle échoua malgré les plus consciencieux et les plus hardis efforts. Quand la Salle s’échappa des étreintes passionnées de la dame, il trouva le mari caché derrière la porte. Il donne sur cette affaire des détails très-complets, très-édifiants. (Histoire de M. de la Salle. Ms.).
(3) Lettres patentes pour la découverte de la mer de l'Ouest, du 12 mai 1577. (Déc. et établ, de Cavelier de la Salle, app. pp. 364, 365.)
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Il revint à Québec, le 15 septembre 1678, avec 80 hommes, (marins, charpentiers, ouvriers divers) et le brave Tonty « le « seul officier qui ne l’abandonna pas. »
Il se met à l’œuvre aussitôt. Quinze hommes sont envoyés aux Illinois, avec des marchandises, pour faire la traite et lui ouvrir la route. Henry de Tonty, la Motte, Hennepin et seize hommes partent pour le Niagara, passent la cataracte et commencent, près de la Cayuga Creek, sur le territoire des Iroquois-Tsonnontouans, la construction d’un fort qui devait porter le nom de Conti et d’un navire qui fut appelé Le Griffon.
Ces travaux rencontrèrent de grandes difficultés.
La route était longue, l'hiver rigoureux, les transports extrêmement pénibles; le pis, c’est que les Sauvages, défiants, hardis, rusés, prêts à tout, firent plusieurs tentatives contre les Français. Ils avaient décidé, pour en finir, d'attaquer le camp pendant la nuit, à l’improviste, d'incendier le navire et de massacrer les hommes. Plusieurs Français avaient heureusement profité de l'absence du chaste de la Salle pour faire l'amour aux sauvagesses. L'une d’elles prévint son amant du complot et la petite colonie fut sauvée, c’est-à-dire qu’elle n’eut plus à lutter sérieusement que contre la disette et un certain gredin, probablement Deslauriers, qui poussait à la désertion.
Tonty redoubla de ruse, de promptitude, de vigilance et réussit à mener à bonne fin son entreprise. Le Griffon, qui jaugeait quarante-cinq tonneaux, fut terminé, béni, lancé, armé au grand étonnement des Iroquois, qui déclarèrent les Français des esprits perçants.
Le P. Hennepin donne à croire que ia malveillance des Sauvages contre la Salle fut en grande partie l’œuvre des jésuites Raffeix et Garnier.
Il est certain que ees Pères n’ont pas mis au service de la Salle l'influence qu'ils avaient sur les Irequois; mais il est également certain que ces derniers n'avaient besoin d'aucune excitation pour s'opposer à la Salle. Ils voyaient parfaitement,
malgré les beaux discours du jeune explorateur et. de son lieutenant la Motte, qu'un fort sur la Cayuga Creek et un navire sur le lac Erié tueraient leur commerce avec les Anglais et les Hollandais (1).
Un fait plus grave : les ennemis de la Salle soutenaient obstinément que la découverte en cours d'exécution était une folie et devait finir par un désastre. Ses créanciers eurent peur, engagèrent des poursuites, et la justice, habituellement d'une majestueuse lenteur, fut pour cette fois d'une vivacité juvénile. Tout ce que la Salle possédait à Québec et à Montréal fut saisi et vendu avant même qu'il ait vu l'ombre d'une feuille de papier timbré. On savait que la seigneurie de Frontenac offrait une garantie plus que suffisante, mais on avait des raisons pour ne pas s’en souvenir, La Salle répondit à ces poursuites en partant pour le Niagara, d’où il était revenu depuis peu, à pied, dans la neige, presque sans vivres, avec un chien pour seul compagnon.
Aussitôt arrivé à l'habitation qui remplace le fort Conti, il complète l'armement du Griffon, le fait conduire à l’entrée du lac Erié (qu'il nomme Conti) et met à la voile le 7 août 1679. Le 10, il entre dans le canal de Détroit; le 28, dans le lac d'Orléans (Huron), où il essuie une violente tempête, et le 27 il arrive à Michillimackinac.
Il apprend là que plusieurs des hommes qu’il a envoyés
(1) ZENOBE Memwsré, apud. Cu. Le CLErcQ, Premier établissement de la foy, ch. xx1. — Tonry, Mémoire, dans les Relations et mémoires inédits pour servir à l'histoire de France dans les pays d'outre-mer, par M. P. Margry ; Paris, Challamel, 1867. — Tonry, Dernières découvertes dans l'Amérique septentrionale de M. de la Salle ; Paris, 1697, p. 35. — HENNEPIN, Voyage ou nouvelle découverte, pp. 81-96. — Description de la Louisiane nouvellement découverte au sud-oùest de la Nouvelle-France par ordre du Roy; Paris, 1683, pp. 37-46, 73. — M. FRANCIS PARKMAN, The discovery of the Great West, p. 124-138.
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aux Illinois ont déserté en emportant ses marchandises et que les autres ont réuni une grande quantité de pelleteries. Il charge le Griffon de ces pelleteries et le renvoie au fort Conti avec ordre de revenir immédiatement. C'était le 18 septembre. Un jour ou deux après, le pauvre navire n'existait plus. Les hommes qui le montaient l'ont pillé et coulé ou tout au moins livré aux fureurs de la tempête qui soulevait alors le lac. La Salle assure qu'on a vu ces malfaiteurs sur le haut Mississipi, avec du Lhut, chef de coureurs de bois (1).
Le 19, la Salle s'engage, avec quatorze hommes dans quatre canots, sur le lac Dauphin (Michigan). Le lac était tourmenté, le temps affreux, les Sauvages (Outouagamis ou Poutouatamis) hostiles. Le 1* novembre seulement il atteint la petite rivière des Miamis (Saint-Joseph). En attendant Tonty, qui a poursuivi les déserteurs au saut Sainte-Marie, et le Griffon qui, malheureusement, ne doit pas revenir, il construit un nouveau fort pour relier celui de Conti à ses futures découvertes,
Le 3 décembre, quand la Salle a réuni tout son monde, trente-trois hommes, il s'embarque sur le Miamis, passe sur la Kankakee (nommée par Jolliet Za Divine), arrive à l'Illinois et s'arrête au lac Pimetouï ou Pimedy, maintenant Peoria où campent 4,000 Illinois avec lesquels il fait alliance.
La nuit même de son arrivée, Monso, chef miamis, vient secrètement le dénoncer comme ami des Iroquois, c’est-à-dire comme un ennemi très-dangereux qu'il faut tuer. Dans le même temps, plusieurs de ses. hommes désertent, mais après l'avoir empoisonné. On le « tira d'affaire », dit Tonty, « avec » du contre-poison qu'un de ses amis lui avoit donné en » France ».
La Salle, sans rien affirmer, croit que Monso fut envoyé
(1) Lettre de la Salle à la Barre du 6 juin 1683.
par le P. d'Allouez (1); Tonty (2), Hennepin (8), Zencbe Membré (4) accusent des Français. Cette discrétion, ce me semble, ne trompe personne.
Quant à cette seconde tentative d'empoisonnement, les deux moines la passent sous silence. Il est impossible qu'ils aient ignoré un fait aussi considérable, mais il est possible qu'ils aient eu de puissantes raisons pour le taire. Cependant, lé P. Membré dit un mot grave: les déserteurs, au nombre de six, ont été corrompus à Michillimackinac (5). de dis que ce mot est grave, parce qu’il désigne les ennemis de Cavelier de la £alle.
Celui-ci entrevoit alors le sanglant dénouement de son entreprise, mais l’idée de reculer n’effleure même pas sa pensée ; il restera dans sa voie jusqu’à la réussite, ou jusqu’à la mort. Il commence la construction d’un nouveau fort qu'il nomme Crèvecœur, met en chantier un navire, envoie au nord dans le pays des Sioux, sur le Mississipi, Michel Accau (6), du Gray, dit le Picard (7), et le P. Louis Hennepin, puis il part à pied, avec six hommes, par un hiver très-
(1) Mémoire de la Salle joint à la lettre du 9 novembre 1680, de Frontenac au Ministre de la marine (Arch. du Min. de la mar.).
(2) Mémoire, édit. Margry.
(3) Description de la Louisiane, p. 153. — Voyage ou nouvelle découverte, p. 206.
(4) Cu. Le CLERCQ, Premier établissement de la foy, ch. xxi,
(5) Cu. Le CLERCQ, 0p. cit., ch. xxrv.
(6) Dans les documents contemporains, le nom de ce est écrit Accau, Acau, Daccau, d’Accau, d’Accault The discovery of the Great West, p. 230, n. 1.)
(7) Hennepin lui donne aussi le nom d'Antoine ,uguette :t dit
qu’il était neveu de M. de Cauroy, procureur général des |’ -6montrés. (Description de la Louisiane, p. 257.)
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rigoureux, pour aller chercher à Frontenac les agrès, apparaux et approvisionnements dont il a besoin pour continuer son expédition.