LA FORÊT DU MAYOMBÉ
surpris du mouvement de folle hilarité qu'il produit sur nous. Nous avons bien peine cependant à en retenir l'élan devant la singularité de son accoutrement. Il est vêtu d'un pagne, au-dessus duquel flottent, tout raides, les pans d'une chemise en cotonnade neuve. Sa tête est couverte d'un grand chapeau haut de forme à bords plats qu'il met en arrière. Il porte à la main une grande canne. Il
Fig. 9. - Calaos de diverses espèces, d'apn-s des spécimens emi.aiUés.
a évidemment mis, en notre honneur, tout ce qu'il avait de plus
beau.
Son accueil est cordial : il nous offre des poules et une chèvre, et, suivant la coutume à laquelle je m'habitue maintenant, il ne quitte pas ses cadeaux avant que je lui aie remis les miens qu'il soupèse et examine pour bien voir si leur valeur est suffisante. Satisfait, il se retire chez lui.
La traversée de la forêt du Mayombé ne se fait pas sans difficulté.
Dès le second jour, nous escaladons les flancs à pic du mont M'Foungou. La montée est pénible; les pluies ont détrempé le sol. Les pieds glissent et manquent à tout moment. Il faut s'aider des mains, se retenir à toutes les petites branches qui se présentent, monter et monter encore, et tout cela dans une atmosphère chaude, humide, où la respiration manque sous un dôme intense de verdure qui vous écrase ; et du sol, montent les exhalaisons des feuilles en décomposition dont Fliumidité constante de l'atmosphère entretient la fermentation. Et lorsque enfm nous redescendons le versant opposé, la marche est plus difficile et plus périlleuse encore. Seules, les énormes racines qui courent sur le sol donnent un peu de sécurité à nos pas ; elles ont retenu la terre et forment des sortes de poches où l'eau se mélange à la boue détrempée dans laquelle nous pataugeons. Plus d'un homme glisse et tombe et sa charge dégringole entre les roches, où on a toutes les peines du monde à l'aller chercher? Cette pénible descente est enfin terminée; mais alors nous nous trouvons en présence d'un torrent grossi par l'eau qui a tombé toute la nuit et dont il nous faut suivre cependant le lit, car c'est là le chemin. Lorscj[ue nous en sortons, c'est pour marcher maintenant dans un sous-bois envahi par les eaux, où nous enfonçons dans la boue jusqu'à mi-mollets, et toute la demijournée se passe ainsi dans une marche épuisante. La caravane est toute débandée maintenant. Chacun est préoccupé de l'endroit où il peut poser le pied, se retenir aux branches pour ne pas glisser et tomber dans cette vase infecte.
De temps en temps, nous traversons des emplacements où devaient exister des villages. Leur présence est signalée encore par quelques arbres fruitiers : manguiers et papayers.
Après avoir pataugé dans tous ces marais, nous aboutissons à la petite rivière Kaba, qui coule au pied du mont de ce nom. L'escalade de ses pentes glaiseuses, glissantes à l'excès, ne se fait qu'au prix dune fatigue bien réelle. La montée est tellement pénible, que nous n'arrivons à atteindre le sommet de ces pentes que com plètement trempés de sueur, au point que notre premier soin est de faire allumer de suite de grands feux pour pouvoir nous sécher et nous réchauffer un peu, car nos vêtements se refroidissent main-
VILLAGES DU MAYOMBE.
tenant et nous grelottons, et il fait 26 degrés, mais l'ombre est toujours épaisse et pas un rayon de soleil ne vient jusqu'à nous.
La descente n'a pas été plus facile que n'était la montée. A tout moment le pied manque, et ce sont encore des charges qui dégrin-
golent dans les précipices, se brisant sur les rochers.
En bas de ces pentes, nous trouvons la petite rivière de M'- Vouti qui suit un cours tellement capricieux, que pour continuer
•Jà:
Fig. 10. - Maintenant le clieniin, c'est le lit de la rivière... (D'après une photographie instantanée.)
notre chemin et atteindre le village du môme nom, nous traversons ses méandres neuf fois de suite. L'eau en est claire, des plantes superbes l'ombragent de toutes parts, mais le courant est violent. Le plus souvent nous n'avons de Feau que jusqu'aux genoux, cependant par deux fois il nous faut résolument nous enga-
ger complètement dans l'eau qui nous envahit jusqu'aux épaules.
Avant d'arriver au hallage de iM'Vouti, nous traversons un petit cimetière et sur les quelques tombes qui le composent, les indigènes ont déposé, en façon d'offrandes aux dieux, bon nombre de vases en faïence grossière de fabrication européenne : assiettes, pots à eau, cuvettes, qui tous sont percés d'un trou afin que les impies n'aient pas l'idée de 'se les approprier pour s'en servir.
Le chef du village, avec des démonstrations d'une politesse exagérée, m'apporte un bouc et un régime de bananes; puis il me donne quelques noix de kola, accompagnant chaque cadeau de saints jusqu'à terre. La noix de kola semble être en ce point le cadeau destiné aux chefs ; un indigène qui m'en a apporté s'est mis à genoux pour me l'offrir.
Enfin, après une dernière étape dure et fatigante, mes guides m'annoncent que nous allons sortir tout à l'beure de la forêt. En effet, les arbres diminuent de grandeur et soudain nous voilà arrivés en plein soleil; sa clarté nous inonde de toutes parts; et nos yeux se sont tellement habitués à la demi-obscurité qui règne dans la forêt, que nous sommes véritablement éblouis et que nous avons peine à nous faire à cet excès de lumière. Mais c'est avec joie que nous saluons cette fin de la marche sous bois qui a été tellement pénible. Chacun de nos Européens, et plus d'un de mes tirailleurs sénégalais, ont déjà payé un lourd tribu à la fièvre. Celui dont la santé est le plus cruellement éprouvée est encore M. Bigrel, mon chef d'escorte. Dès l'entrée dans la forêt, il a été pris d'accès qui, résistant à toute médication, n'ont été cpi'en s'aggravant chaque jour. Il me tarde d'atteindre le poste de Loudima, où il sera possible de lui faire prendre quelque repos, car l)ien que je l'aie fait, depuis ces derniers jours, porter en hamac, la course n'en est pas moins très fatigante, d'autant que plus d'une fois les chemins deviennent tels qu'on est bien forcé de mettre pied à terre. Le seul moyen de portage, en effet, consiste dans l'enqjloi de ce qu'à la côte on appelle un lipoï. C'est un hamac dont les cordes sont fixées sur une très longue tringle de bois, portée par deux hommes vigoureux.
Après un repos pris à un village, situé non loin du bord de la