MARCHE DANS LES HAUTES HERBES
forêt, nous reprenons notre marche. La joie que nous avions eue en quittant le Mayombé, et qui provenait de l'espoir de voir les difficultés les plus grandes terminées, fut bientôt déçue, car, pour être d'une nature différente, elles n'en restaient pas moins bien réelles.
Ce ne sont plus ces pentes glissantes, ce ne sont plus ces arl)rcs eflbndrés par la foudre, ces enlacements de lianes, ces marais; le terrain devient désormais presque plan . se relevant seulement çà et là en de petits monticules dont les \ pentes sont aisées à gra-
\ir ; mais tout cela est recouvert par les grandes herbes. Des herbes tellement hautes, tellement toutfues, tellement impénétrables, que qui ne les a vues a quelque peine à
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se les figurer. Elles ont [>artout dans les vallées 3 et \ mètres de haut, et lorsque la cara\ane s'y engage, elle y disparait totalement. C'est à peine si la marche successive de tous les porteurs qui font annuellement ce parcours a tracé dans ces roseaux un faible sillon.
Lorsqu'on s'y engage, ce n'est cju'au prix d'une gymnastique continuelle qu'on arrive à s'y frayer un passage. Des brins brisés vous poignardent, vous frappent la figure, vous aveuglent; des feuilles coupantes vous lacèrent les mains et la face, et la poussière que laissent retomber ces herbes vous enflamme les yeux. La caravane tout entière a disparu maintenant au milieu de l'herbe; marchant à la file indienne, on voit seulement l'homme qui esdevantt soi, et immédiatement le sillon
Fig. 11. — Marche dans les hautes herbes, d'après un croquis de l'auteur.
se referme. Du sommet d'un mamelon où l'herbe est moins haute, je devine à peine dans la vallée, jiar l'ondulation des chaumes, la présence de tout ce long serpent de caravane qui y est englouti. Parfois, soudain, des animaux surpris par notre présence, que le bruit seul pouvait leur faire deviner, bondissent devant nous; ce sont des buffles ou des antilopes.
Lorsque ces grandes herbes sont sèches, les indigènes de tous les villages des environs se réunissent et les enflamment, produisant ainsi d'immenses incendies. Le feu ayant été allumé suivant des lignes prévues à l'avance et venant converger vers un point, les flammes chassent devant elles tous les animaux qui trouvaient là leur refuge, et qui sont obligés de passer devant les indigènes, lesquels, armés de fusils à pierre, les attaquent et en tuent un grand nombre. On ne brûle ainsi les grandes herbes que quartiers par quartiers, et nul village n'a droit d'agir pour son compte exclusif et sans entente préalable avec ses voisins. On prolonge ainsi la période de ces chasses, qui fournissent toujours des produits fructueux.
Les passereaux de toutes sortes sont extrêmement abondants dans toute cette région des prairies, dont les herbes qui sont souvent des millets leur fournissent une abondante nourriture, et c'est un spectacle charmant que de voir tout autour de soi sur chaque brin d'herbe, le courbant à peine tant leur poids est léger, toute cette série de ravissants oiseaux que nous sommes habitués à voir dans nos volières, mais combien plus jolies et condncn plus éclatantes aussi sont leur couleurs dans cette vie de liberté ; ce sont des astrides, des bengalis, des nones, des cordons bleus. Et puis de temps en temps quelques veuves au collier d'or s'envolent, semblables à des comètes, ou bien c'est un ignicolore au plumage pourpre qui, gonflant ses plumes, vient, en poussant des cris perçants, défendre le nid où couve la femelle.
J'ai la barbarie, je le confesse, de tuer quelques-uns de ces jolis oiseaux pour les faire préparer et les envoyer en Europe.