‹ La route du TchadChapitre 12 sur 68 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le poste de Loudima. — Cultures. — Élevages. — Les ânes pourraient servir de bêtes de somme. — M. Bigrel malade retourne à Loango. — Les bords du Niari. — Un heureux coup de fusil. — Le poste de Comba. — Le poste de Bouanza. — La mission Fourneau attaquée. — Désertion des porteurs. — Mon nouveau chef d'escorte. — Le passage du N'Djoué.

Le poste de Loudima est situé au point où la rivière de ce nom conflue avec le Niari. Avant d'arriver, on est obligé de traverser la rivière Loudima dont le cours est violent. Un large chemin de débroussement nous a donné libre accès. Arrivé au bord de l'eau, je fais tirer deux coups de fusil, car c'est, parait-il, le signal convenu pour faire venir le piroguier. Nous prenons place dans une grande pirogue, large au milieu, pointue aux deux extrémités et C[ui est fixée après un câble en lianes qui traverse la rivière. En tirant sur celui-ci, on peut se déhaler sans risque d'être emporté par le courant. La pirogue est vieille et prend l'eau, le câble est peu solide, et tout cela sert chaque jour, sans que cependant il y ait d'accident à déplorer.

Il y a quatorze jours déjà que jai quitté le Loango, et ce n'est pas sans une véritable joie que je vois se présenter devant nous deux Français, M. Renault, chef de poste, et son adjoint M. Vadon. .le suis reçu de la façon la plus cordiale, et tout ce qui est au poste est mis à ma disposition. Nous habiterons des cases grandes et confortables, nos hommes eux-mêmes ont des abris pour la nuit.

L'ensemble du poste a un aspect de prospérité qui réjouit; les bâtiments bien tenus, les cultures soignées, tout montre ce que l'on peut faire dans cette région quand on veut s'employer utilement à la production du sol.

L'état de M. Bigrel a singulièrement empiré. La fièvre ne le

quitte plus et aucune médication n'en vient à bout. Les marches en forêt, avec les haltes obligées, ont réveillé chez lui une ancienne affection bronchique qui prend maintenant des proportions alarmantes ; nous l'installons dans une case spéciale en lui donnant tout le confort possible. Nous resterons au poste deux jours, et si, après ce temps son état ne s'est pas amélioré, je le ferai transporter dans un hamac jusqu'à la côte, où il pourra être mieux soigné.

Je mis à profit la journée de repos que je prenais au poste pour aller visiter des grottes cjui se trouvaient sur la rive droite du Niari. Pour y arriver, il faut remonter en pirogue la rivière sur un parcours d'environ deux kilomètres depuis le poste, mais le courant est tellement violent que, bien c|ue nous ayons pris dix pagayeurs, nous ne mimes pas moins de trois quarts d'heure pour franchir cette faible distance.

L'entrée des grottes est voilée complètement par des lianes immenses, suspendues après des arbres accrochés aux flancs des roches, d'où s'enfuit, à notre approche, en poussant des cris stridents, une grande bande de singes.

Il n'y a là c[ue la trace de récents campements laissés par des pêcheurs qui sont venus chercher abri. Je me suis muni de lanternes et je puis visiter le fond de ces cavernes qui forment de vastes voûtes. Mon approche fait s'enfuir des nuées de chauve-souris, qui trouvent là abri, et remplissent par place le sol d'un dépôt de guano. Mes recherches ne me montrent rien qui puisse se rapporter d'une façon précise à une habitation ancienne de l'honmie dans ces cavernes.

En revenant au poste , nous voyons, profondément empreintes dans la vase de la rivière, au grand étonnementde M. Renault, des traces de passage d'un hippopotame. Sa présence est là un fait absolument exceptionnel, paraît-il.

Le lendemain, je fis mes préparatifs de départ et je dus, constatant que l'état de M. Bigrel, loin de s'améliorer, devenait sans cesse plus mauvais, exhorter ce compagnon à accepter courageusement la nécessité d'une séparation. Je lui disais : « Restez au poste où vous serez soigné, et, si votre santé est moins bonne, allez vous refaire à Loango. De là, une fois que vous serez mieux, vous pour-

M. BIGREL RÉTOURNE AU LOANGO.

rez, en vous faisant porter, me rejoindre à Brazzaville, car je devrai, par la force des choses, y rester quelque temps avant de partir dans les rivières. » J'essayais ainsi de lui donner une confiance dans l'avenir que je n'avais pas moi-nienie. Il s'était, en efiet, tellement affaibli, qu'il ne lui était plus possible de marcher du tout.

Je le munis de lettres, qui devaient lui faciliter son séjour au Loango, et, si besoin en était, son retour en France. Ce ne fut pas

Fig. 1-2. — Bélier de Loudima, d'après une photographie.

sans une profonde émotion que je dus me séparer d'un de mes compagnons.

Il y avait si peu de temps que nous étions débarqués, nous avions fait si peu de route, et déjà nous payions un si lourd tribut aux difficultés du climat.

D'ailleurs, nos blancs n'étaient pas les seuls à souflrir de la fièvre et les tirailleurs sénégalais eux-mêmes en étaient atteints. La veille dans la soirée, je fus appelé auprès de mon sergent noir Samuel qui, à peine indisposé dans le courant de la journée, avait été pris le soir d'un accès tellement violent, qu'il gisait maintenant presque sans connaissance, le regard vitreux et éteint. Il était atteint d'un accès pernicieux d'une telle gravité, que chacun croyait qu'il n'en

échapperait pas. Mais grâce à une médication énergique, je parvins à le tirer de ce mauvais pas.

Il n'y avait pas longtemps que nous étions partis de Loudima, cheminant à travers les grandes herbes, lorsque soudain un de nos tirailleurs qui marchait en avant, vint à moi en courant et en disant : « Viens vite, viens vite, il y a une très grosse bète au bord de l'eau. » Jele suivis. Au pied des collines dont nous parcourions le faite, roulait le Niari, et, sur un petit îlot couvert d'herbes fraîches, paissait un hippopotame, accompagné de son petit. Je me saisis immédiatement du fusil Kropatchek de mon tirailleur et j'y logeai des cartouches.

Mais, bien que nous fûmes à environ 300 mètres de l'animal, il nous avait aperçus, et gagnait en hâte la rivière, suivi de son petit. Je visai l'animal à la tête et l'atteignis. Il était, à ce moment-là, à moitié plongé dans l'eau. Il fit alors culbute sur lui-même, mettant les c[uatre pieds en l'air. Il était mort. Son corps plongea peu de temps après, entraîné dans le fond par sa masse. Pendant ce temps-là, le jeune, ainsi que le mâle qui se montrait maintenant, avançant de temps en temps la tète hors de l'eau, fuyaient rapidement en s'aidant du courant. J'envoyai immédiatement quelques hommes au village, qui, me disait-on, n'était pas loin, pour essayer d'avoir une pirogue. Mais lorsque les indigènes surent de quoi il s'agissait, ils prétendirent n'en pas avoir, et il fallait remonter loin dans le Niari pour trouver un village qui en possédât, disaient-ils. La rivière était trop large et le courant trop violent pour que nous pûmes songer à la traverser à la nage. Dès que les indigènes surent que j'abandonnais le butin pour ne pas perdre un temps précieux, ils se précipitèrent à la recherche de pirogues, espérant ainsi bénéficier de notre chasse. J'eus du moins le soin d'envoyer un courrier à Loudima prévenir le chef de poste, afin qu'il pût prendre pour ses hommes la chair de l'hippopotame.

A partir de ce moment, je traversai un pays occupé par les populations Bassoundis, qui semblent plus travailleuses que celles que nous venions de quitter. Dans les villages, les cultures sont abondantes. Des champs de bananiers, hauts parfois de 5 et 6 mètres, entourent les cases. De toutes parts, pendent d'immenses ré-

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