CHEF DE VILLAGE ET FETICHEUR
gimes, soutenus par une gaule terminée en fourche, et qui sert à étayer le fruit, sous peine de voir le pied tout entier s'effondrer sur le sol. Un homme a toute sa charge d'un semblable régime.
Tous les villages de cette région sont bien construits. Ils sont administrés par de petits chefs, qui en groupent sous leur autorité un certain nombre.
La femme vit dans un état social très élevé et qui semble dépas-
Fig. 13. — Planlation de bananiers, tl'après une pholograpliie.
ser même celui que nous lui attribuons chez nous. .1 ai vu, en effet, dans un de ces villages, l'autorité suprême être représentée par une vieille femme que sa sagesse ainsi que ses c[ualités administratives avaient désignée aux suffrages de ses concitoyens. Mais ces fonctions publiques qui leur sont parfois dévolues ne les éloignent pas des devoirs de la maternité. Une femme est d'autant plus vénérée et respectée qu'elle a plus d'enfants, lesquels constituent une véritable richesse pour le pays.
On me conta un fait qui prouve toute l'importance que l'on atta-
ROCTF, DU TCHAD. G
che au nombre des enfants. Un père avait marié sa fille et l'homme, en échange, avait payé le prix convenu. Celle-ci, en huit années, eut neuf enfants. Le père de la femme réclama et obtint quatre de ces enfants, se basant sur ce que, dans ces conditions, la femme n'avait pas été payée assez cher.
L'autorité du chef n'est pas aussi absolue qu'on pourrait se le figurer; il arrive fréquemment qu'elle est contestée, contre-balancée même parlinlluence du féticheur. Dans des villages que je traversai avant d'arriver au poste de Bouanza, je trouvai une certaine hostilité régnant entre deux tribus voisines. Le chef de celle où j'avais établi mon campement vint à moi en me suppliant de le protéger., me disant que, parce qu'il n'avait pas été le plus fort dans la lutte avec ses voisins, son peuple le menaçait de mort. Ne voulant pas trancher en matière relevant des pouvoirs de la colonie, j'engageai cet homme à me suivre jusqu'au poste français, où il s'expliquerait et où justice lui serait rendue. Sa joie fut telle qu'il ne put s'empêcher de la manifester à l'instant. Il rentra dans sa case, prit ce qu'il avait de plus précieux, en fit un ballot et annonça, en le criant bien haut, qu'il allait pouvoir s'en aller et quitter le village. Mais le parti qui lui était opposé ne l'entendait pas ainsi. Soudain, je vis, en effet, un homme, la tête coiffée de plume, la figure peinte en rouge avec des raies blanches, brandissant d'une main un couteau, de l'autre divers objets constituant des fétiches, parcourir le village en tous sens, en poussant des cris formidables, et se Hvrant à la gymnastique la plus incohérente.
Comme il voulait continuer ce même exercice au milieu de mon camp, je l'avisai que, s'il continuait, il recevrait une correction dont il souviendrait. Mes paroles eurent un effet encore bien plus magique que tous ses sortilèges. Il cessa immédiatement, mais il n'en est pas moins vrai que le lendemain matin lorsque je partis, le chef qui devait m'accompagner ne se présenta pas : il avait craint de braver le courroux des dieux et de son peuple.
Chaque jour, en arrivant au campement, je procédais à la visite médicale de tous mes malades. Bien des fois, des indigènes se présentaient pour être soignés et souvent le fait d'avoir acquiescé a leur désir me valut d'être littéralement assiégé par de soi-disant malades.
POSTE DE BOUANZA.
Tous voulaient que je les guérisse de quelque chose et plus d'une fois alors, j'obtenais les meilleurs résultats en me contentant de leur faire respirer énergiquement un flacon d'ammoniaque. La sensation désagréable que cette aspiration leur avait produite avait suffi pour les guérir de la maladie imaginaire et ils s'en allaient contents.
Dans un village, un chef m'avait amené sa fille pour la soigner d'un ulcère, et lorsque j'eus fini le pansement, il me demanda de lui donner un matabiché (pourboire) parce que le traitement avait fait beaucoup souffrir sa fille.
Sept jours après être parti de Loudima, j" arrivai, le 5 juin, au petit poste de Bouanza : situé sur une colline dominant une belle vallée, arrosée par les eaux claires d'une petite rivière poissonneuse. Une seule grande case d'habitation et un peu de culture constituent tout ce que nous possédons en ce point, et si l'on ne s'attachait pas à lui donner plus d'importance, c'est que, me disait-on, on se disposait à évacuer ce poste, et cela pour la raison qu'il manque d'agents au Congo, parait-il, et que l'on a hâte d'occuper des points plus éloignés.
Pendant la journée de repos que je pris à ce poste, je reçus un courrier de Loudima, par lequel j'appris que la santé de M. Bigrel s'était aggravée encore et qu'il était obligé de partir pour le Loango. Le pays que nous traversons devient plus accidenté, et nous suivons longtemps un chemin occupant une ligne de faites. Au pied de ces coteaux, s'étendent d'immenses vallées boisées, où coulent plus d'un ruisseau dont les eaux sont parfois d'un blanc laiteux. Cette coloration leur est donnée par la très grande quantité de paniers de manioc que l'on y fait tremper.
Les populations babembé, chez lesquelles nous sommes mainte-
rig. 14. — Quand j'eus fini le ])ansement, son père nie demanda un pourboire... (D'après une |>iiotograpliie.)
nant, se distinguent par leur coiffure, consistant en de longs cheveux qui retombent en mèches tout autour de la tête. Ces mèches graissées sont sales et remplies de poussière. Les hommes portent, dans la cloison nasale, un morceau de chaume, dont les extrémités dépassent les ailes du nez.
J'ai remarqué chez ces populations un fait tératologique qui se reproduit fréquemment. Il consiste en ce que les mains ont parfois un doigt supplémentaire, surajouté du côté du pouce. Ce second pouce est sans usage. Dans les quelques cas que j'ai observés, les deux mains étaient semblalîles. Par contre, les pieds étaient normaux.
La montée s'accentue encore, et du chemin élevé que nous suivons, la vue s'étend sur de superbes vallées, qui limitent seulement des coteaux qui apparaissent tout bleus dans les lointains embrumés. Lorsque nous campons sur un de ces sommets, les populations des environs qui connaissent notre présence, signalée longtemps à l'avance par les cris que poussent de temps en temps nos porteurs, et les sons bizarres de leurs sifflets, arrivent de tous côtés nous offrir des provisions, que nous achetons ainsi que chacun de nos porteurs, lesquels ont touché leur solde de route et doivent pourvoir eux-mêmes à leur nourriture. Pour nous, nous choisissons surtout des poules, des œufs, des patates, mais eux préfèrent le manioc, les bananes et divers produits indigènes. Je les vois tous acheter avec empressement un produit blanc et rond que je prenais pour une sorte de châtaignes. Ma surprise ne fut pas petite lorsque, regardant de plus près, je m'aperçus que ce que l'on se disputait avec tant d'avidité, c'étaient d'énormes larves d'un longicorne, qui vivent dans le tronc des palmiers et auxquelles les indigènes trouvent un goût délectable. On abat souvent de gros palmiers à l'huile pour rechercher les quelques vers qui s'y trouvent et dont la présence est signalée par des trous extérieurs. Plus d'une fois, j'ai profité d'un de ces arbres abattus pour lui enlever son gros bourgeon terminal, lequel constitue un légume d'excellente qualité. Les indigènes ne consomment pas ce chou palmiste. Cru, il peut être mangé en salade ; cuit, il est un des meilleurs légumes que l'on puisse se procurer. Son goût est très analogue à celui du fond d'artichaut.
Nous étions dans cette région de plateaux, lorsque je vis une