LA MISSION FOURNEAU
gos, s'ils sont timorés, sont avant toute chose avides, et ces promesses étaient le meilleur de tous les encouragements. Je ne pouvais, d'ailleurs, les faire surveiller par mes tirailleurs, car j'aurais éveillé en eux des craintes qui les auraient certainement déterminés à fuir. Le lendemain matin, je partis donc de Comba, ayant la joie de constater c[ue mon personnel était au complet.
Au premier village que je rencontrai, j'assistai à une scène de fétichisme qui me frappa par son étrangeté. Le chef était malade et l'on faisait des sortilèges pour essayer de le sauver. Il était là gisant, étendu sur une natte, sans mouvement. A côté de lui, le féticheur, l'œil gauche cerclé d'un gros trait blanc se prolongeant jusqu'à l'oreille, est accroupi devant un assortiment de débris de toute sorte : petites cornes de bouc, diverses pierres, quelques graines, des fragments de peau, des dents de carnassiers, etc. Il prend un à un ces fétiches, les tient de la main droite et les époussette avec une sorte de plumeau fait en belles plumes de coq. Devant lui est installé un dieu sculpté en bois et revêtu d'un pagne ; tout autour, une douzaine de noirs, faisant une musique étrange, les uns frappant des mains, d'autres battant sur un tambour, d'autres enfin secouant des calebasses pleines de cailloux et accompagnant cette musique de cris sauvages.
Derrière le féticheur, la sorcière qu'entourent quelques femmes toutes peintes en rouge. La féticheuse a une figure étrange, peinte qu'elle est de carreaux en damiers, alternativement rouges et blancs. Elle porte sur le dos, retenu par une courroie en peau de buffle, un jeune enfant. Et cette tête singulière toute à carreaux est secouée par un mouvement choréique d'avant en arrière, et la musique continue, et le féticheur époussette sans cesse. Le malade devra en guérir, car tout cela est fait avec une grande conviction.
La nuit, campé sur un plateau isolé, je suis réveillé par mon. boy Tali qui me prévient en hâte qu'une partie des porteurs a pris la fuile. Immédiatement, je désigne huit de mes tirailleurs sénégalais et un nombre égal de porteurs, et je les envoie ainsi par groupe de quatre, dans toutes les directions, pour essayer de rattraper les fugitifs, leur promettant de bonnes récompenses s'ils me les ramènent. Nous sommes éloignés de tout village, et je ne sais
vraiment ce que je pourrai faire si on ne retrouve pas mes porteurs.
Je procède au recensement des hommes et des charges. Il me reste exactement quarante porteurs, mes charges ont déjà dmiinué de nombre ; mes Européens, dont la santé s'est améliorée, pourront maintenant faire la route à pied, ce qui supprime le hamac et rend libres quelques hommes. Malgré toutes ces réductions, il me reste quinze charges de supplément que je ne saurais comment faire transporter si on n'arrive pas à rejoindre les fugitifs, car je ne puis espérer en ce lieu désert trouver des indigènes qui voulussent consentir à venir jusqu'à Brazzaville, où toutes les charges transportées par les précédentes caravanes doivent être maintenant accumulées. Faute de quelques hommes, je puis être ainsi retenu, car j'ai simplifié mes charges le plus possible, et je ne puis en abandonner une seule.
La journée allait se terminer sans que j'eusse reçu aucune nouvelle des hommes que j'avais expédiés à la recherche des déserteurs, lorsque je vis venir à nous une caravane suivant la même direction que nous.
Elle accompagnait un Européen. Celui-ci vint à mon campement et se présenta : il se nommait M. Briquez, venait de terminer son service militaire et se rendait à Brazzaville.
Il était désigné pour commander un des postes du Congo. Parmi les porteurs qu'il avait avec lui, la plupart se trouvaient sans charges, les marchandises et les vivres ayant été utilisés en cours de route. M. Briquez voulut bien me les oflVir pour transporter mes charges. J'acceptai de grand cœur, car je doutais que mes fugitifs pussent être rejoints. En effet, dans la matinée du lendemain, mes tirailleurs revinrent seuls; ils avaient été jusqu'au poste de Comba et me rapportaient une lettre de M. Renaud me disant qu'il ferait rechercher les fuyards, mais qu'il ne conservait que peu d'espoir de pouvoir les retrouver,car ils devaient avoir pris un chemin de traverse.
Nous repartons donc et j'atteignis bientôt un escarpement à la pente raide et difficile, auquel on donne le nom de montagne du Chien. Son escalade conduit à une série de plateaux, dominant un pays superbe avec des vallées boisées.
Enfin, le 17 juin, comme je marchais en tête de ma petite co-
ris;. IG. — Le malade devra en guérir... (D'après un croquis.)
r.OLTE DC TCHAD.
lonne sur des plateaux boisés d'acacias, au tournant d'un bouquet de ces arbres, j'aperçus, dans le lointain, une grande masse grise serpentant au milieu d'une forêt toute noire : c'était le Congo, audessous de Brazzaville. Avec quelle joie je saluai cette Vue! Bientôt nous serons au bord du grand fleuve dont nous remonterons le cours. En marchant bien, nous pourrons arriver à Brazzaville avant la fin de la journée, me disaient mes guides.
Nous sommes maintenant dans une grande plaine tourbeuse, où l'herbe serrée et rase fait sous les pieds un moelleux tapis tout vert et tout émaillé de charmantes fleurs. Des bandes d'alouettes s'envolent à notre approche, sillonnant l'air en tous sens en poussant de petits cris aigus.
Enfin, après avoir descendu une pente boisée d'arbres inmienses, nous nous trouvons au bord d'une belle rivière aux eaux claires : c'est le N'Djoué. Un batelier est là, qui, à l'aide d'une pirogue, va nous faire traverser le cours. Dix hommes avec leurs charges montent dans la pirogue, et s'accroupissent afin de ne pas la faire chavirer, car la barque est longue, étroite, et son fond est arrondi. Seul, debout à l'arrière, armé d'une longue pagaie, le batelier, profitant d'un contre-courant qui suit la berge, remonte, la rivière jusqu'à une centaine de mètres, et d'un seul coup le voilà au milieu du cours. Il se laisse aller alors, se contentant de diriger la frêle embarcation à l'aide de sa pagaie, vers la rive opposée, où le courant vient le déposer doucement. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, il est arrivé ainsi à franchir ce courant aux eaux si vives qu'il serait impossible de le traverser en ligne droite. Successivement, il nous transporte par petites fournées, d'une rive sur l'autre.
Mamtenant, une heure de marche encore, et nous serons à Brazzaville. Tous mes hommes ont réservé dans leur sac un costume de rechange qu'ils revêtent, et tous ensemble nous prenons la route élargie, déblayée, qui doit nous conduire au poste.
Un blanc vient au-devant de nous , notre présence a vaut été signalée c'est M. Thollon, que j'avais connu en France à l'École de Grignon.
Peu d'instants après, j'arrivai au poste de Brazzaville, où je fus reçu par M. Dolisie, administrateur principal.