ORIGINES DE LA MISSION
le Comité était décidé à envoyer une nouvelle expédition, qui irait se joindre à celle de Grampei. Il m'indiqua à grands traits le programme qu'il conviendrait de remplir, et voulut bien m'assurer que, si je voulais en prendre la direction, elle me serait probablement confiée.
Ma décision fut vite prise : je répondis que j'acceptais. Nous devions donc nous rendre le lendemain matin au siège du Comité, où aurait lieu l'assemblée du Sous-Comité d'exploration, duquel je devais recevoir d'abord une première sanction. Ce Sous-Comité se composait des généraux de Galliffet, Borgnis-Desbordes, Derrécagaix, des capitaines Binger, Lechatelier et Caron.
Le programme me fut à nouveau soumis, et lorsque j'eus dit que je m'y conformerais, on m'annonça que j'étais agréé et que je serais, le lendemain, présenté à l'assemblée générale, laquelle ratifierait la décision prise par le Sous-Comité.
Le lendemain, je l'entendis, en effet, confirmer par le président, M. le prince d'Arenberg. J'étais donc désormais définitivement engagé.
Dès lors, il importait de se hâter. Le désir du Comité était de me voir mener très rapidement mes préparatifs, afin de partir, si cela était possible, le 10 mars, de Bordeaux.
On m'adjoignait, comme personnel européen, deux seconds qui partiraient en même temps que moi de France, et un agent commercial que je devais prendre au Congo, et qui serait en quelque sorts l'économe de la mission et s'occuperait des échanges des marchandises que nous emporterions, contre les vivres de toute sorte qu'il nous faudrait acheter en cours de route.
Je demandai et j'obtins de m'adjoindre, en plus, un préparateur qui m'aiderait dans la récolte de collections nombreuses que je désirais faire et qui, à mon sens, constituaient, dans leur ensemble , les renseignements les plus nets et les plus précis que l'on puisse rapporter d'une expédition, pour servir au progrès du commerce et de l'industrie. Ce préparateur était, dans mon esprit, déjà tout désigné : c était M. Charles Chalot, qui avait déjà rempli des fonctions analogues auprès de moi à l'École nationale d'agriculture de Grignon. Les autres collaborateurs étaient : M. Paul Brunache, adminis-
ROITE DU TCHAD.
trateiir adjoint des communes mixtes d'Algérie, lequel devait remplir les fonctions de second de la mission, et M. Charles Bigrel, qui se recommandait par une campagne qu'il avait déjà faite au Sénégal; il serait chargé de la conduite de l'escorte.
Tout, dans une semblable expédition, doit être prévu et organisé avant le départ. 11 ne faut rien compter trouver sur la côte occidentale. On doit donc emporter avec soi jusqu'aux choses de moindre importance, sous peine d'en être définitivement privé.
Le choix des marchandises est un des points les plus importants en môme temps qu'une des conditions d'organisation les plus difficiles à remplir. Tant que l'on doit demeurer sur le territoire dont les populations sont comiues, on peut bénéficier des renseignements acquis par ses prédécesseurs, agir avec j)i'écision et n'emporter que ce qui est utile. Mais le moment viendra bientôt où l'on se trouvera sur les territoires vierges de toute exploration et en contact avec des populations dont on ne connaît ni les besoins ni les exigences. Il faut alors emporter toutes espèces de marchandises, car l'on ne sait pas lesquelles d'entre elles seront le mieux acceptées. Il en résulte une augmentation très réelle dans les frais d'organisation, non pas seulement à cause des achats divers qu'il faut faire et cjui ne représentent, au total, qu'une aible partie des dépenses créées, mais surtout à cause des moyens de transport qui feront défaut et qu'il faudra payer très cher. On risque donc de faire transporter à grands frais une certaine partie de marchandises, qui peuvent se trouver n'être d'aucune utilité.
Cependant, ce sont là des exigences contre lesquelles on ne peut rien et qui montrent combien il pourra être important, en cours de route, de recueillir des renseignements précis, qui éviteront aux successeurs d'onéreuses écoles.
Je n'entreprendrai pas de décrire ou d'indiquer même, en une liste détaillée, les objets de toute sorte que j'emportais avec moi. L'énumération en serait fastidieuse, et je dois me contenter de mentionner les principaux dont je fis l'acquisition, en me basant sur les renseignements que je pus recueillir de tous côtés par les indications obligeantes des maisons de commerce ou par la lecture de relations de voyage.
PREPARATIFS DE DEPART n
Les étoffes formaient une partie importante des marchandises que j'emportais. Elles étaient de toute nature : cotonnades blanches, guinées, andrinoples, indiennes, draps légers, soieries, gazes de soie ; ces trois dernières marchandises étaient particulièrement destinées à la région musulmane que j'espérais atteindre. Le tout formait environ quatre-vingt-dix charges.
J'emportais trente charges de fil de laiton, lequel, coupé en barrettes de 30 centimètres de long, a cours dans presque tout le Congo. Puis c'étaient, en proportions variables, de petites glaces de divers modèles, de petites sonnettes en bronze, des couteaux, des cuillers, des gobelets enfer-blanc, des sabres d'abatis ou machettes, des boutons, des cauries (sorte de coquillages), des perles, etc.
Les perles constituent un objet d'échange très important; mais la difficulté de leur choix est réelle, car les unes ont cours en un point, et ne trouvent, par contre, aucune faveur dans une autre localité. Il faut donc emporter surtout un stock important de celles qui sont reconnues bonnes et un assortiment plus faible d'autres variétés que l'on essaiera de faire passer. J'emportais un grand nombre de charges de cette petite perle blanche en porcelaine qui sert à confectionner les couronnes mortuaires et que l'on appelle rocaille ou baïaka, laquelle, je le savais, jouissait d'une grande faveur dans l'Oubangui.
J'emportais encore de la bijouterie fausse et de l'orfèvrerie argentée, destinées l'une et l'autre aux cadeaux ou aux échanges à faire dans la région musulmane.
L'équipement de mon expédition était fourni par le mhiistère de la Marine. En plus de l'armement de l'escorte que je devais emmener et des munitions nécessaù-es aux fusils, j'avais avec moi deux canots en toile, démontables, qui devaient nous aider, sinon pour la na\àgation, du moins pour la traversée des rivières.
Pour ce qui est de notre propre équipement à nous autres Européens, je l'avais réduit au minimum. Il se composait de deux petites tentes et de grandes bâches, destinées aussi bien à servir d'abri qu'à protéger les marchandises contre les intempéries.
De petites malles é tanches renfermaient des costumes de rechange : vestes et pantalons de treillis, tricots de laine fine destinés
à remplacer les chemises, brodequins solides en cuir cousu, molletières et casques, tel était le costume que j'avais adopté pour la marche. Je puis dire dès maintenant que j'eus entièrement à me louer du choix que j'avais fait.
J'apportai un soin tout particulier à l'organisation d'une pharmacie que je voulais suffisamment complète pour me permettre de parer à toute éventualité, en même temps que simple, pour ne pas m'encombrer outre mesure.
Prévoyant les cas de chavirage, de vols ou de pertes accidentelles, je formai quatre caisses de pharmacie comprenant chacune un assortiment complet de médicaments et d'objets de pansement. Je donnai une importance particulière aux produits antiseptiques destinés aux usages internes et externes. Une petite trousse de chirurgie faisait également partie de mes bagages.
Pour ce qui est des vivres, il ne fallait pas songer à emporter tout ce qui constitue l'alimentation ordinaire des Européens : je comptais \dvre sur le pays. Mais encore fallait-il avoh* des aliments condimentaires : sucre, sel, etc., et une petite quantité de conserves de choix, destinées à relever les forces des malades.
Pour cette même raison, j'emportais avec moi quelques quarts de bouteille de Champagne. Je conseillerai à tout voyageur qui part avec quelques bagages de ne jamais manquer d'annexer à sa pharmacie un certain nombre de petits flacons de ce vin, qui peut, dans les cas graves, rendre les plus réels services.
Le matériel scientifique comprenait, d'une part, tous les instruments d'observation : chronomètres, sextants, horizon artificiel, boussoles Peignier, baromètres, thermomètres, télémètres, etc.; d'autre part, tout ce qui était nécessaù^e à la préparation et à la conservation des collections. Ace titre, j'avais tout ce qu'il fallait pour souder les caisses de collections et mettre celles-ci à l'abri et de l'humidité et des insectes.
La mission que je devais remplir était avant toute chose pacifique, et j'avais à m' efforcer par tous les moyens possibles de faire naître la confiance dans l'esprit des indigènes. Cependant, une petite escorte était indispensable pour pouvoir se défendre, le cas échéant, et nous mettre, dans tous les cas, à l'abri des déprédations et du vol.