DEPART DE FRANCE
Afin d'éviter toute perte de temps, je fis partir à ravance M. Bigrel pour le Sénégal. Il devait recruter là, avec l'aide de l'administration de cette colonie auprès de laquelle je l'accréditais, une quarantaine d'hommes ayant, autant que possible, déjà ser\i comme tirailleurs sénégalais, lesquels formeraient notre escorte.
Le 1"" mars, tout étant prêt; je fis partir M. Brunaciie pour le Havre, où toutes les charges avaient été centralisées. Il devait s'assurer que toutes portaient la marque de la mission et que leur embarquement se ferait régulièrement sur le steamer qui devait nous transporter. Celui-ci devait relâcher à Cherbourg et prendre là les armes, les munitions et l'équipement qui nous étaient destinés. Le 10, il serait à Bordeaux, où je le prendrais.
Le 10 mars, en effet, je m'embarquais à bord du bateau de la Compagnie des Chargeurs Réunis, Ville de Maranhao, sur lequel était déjà embarqué M. Brunache.
Ce ne fut pas, je l'avoue, sans un cruel serrement de cœur que je me séparai de ma famille et de mes amis. Je partais pour longtemps, pour deux années sans doute, et qui pouvait leur assurer la certitude de mon retour? Moi-même pouvais-je y compter et le garantir? Mais, du moins, j'avais devant moi le but à poursuivre, la tâche à accomplir, et je devais trouver là une compensation à tous les chagrins c[ue je laissais derrière moi.
Nous partîmes de France par une mer déplorable. Le départ avait déjà été retardé espérant que le temps s'améhorerait, mais nous avions à peine gagné le large qu'il nous fallut renoncer bientôt à gouverner. Ce n'est qu'après vingt-quatre heures que, le calme se rétablissant peu à peu, nous pûmes reprendre notre route.
Après avoir fait escale à Sainte-Croix-de-Ténérifîe, le 21 nous étions en vue de Dakar. Je ne connaissais pas encore la côte occidentale, et je fus surpris de voir combien ce qu'on appelle le cap Vert est triste et dénudé.
La jetée construite à Dakar nous permet d'approcher de la terre ferme. Une baleinière me met à terre et je retrouve là 31. Bigrel, qui vient me dire qu'il a recruté «quarante-deux hommes, lesquels
sont tous prêts à être embarqués. Nous nous rendons dans un des coins de la ville où un terrain a été mis à ma disposition et où sont campés tous nos engagés.
J'avoue que l'impression que je ressentis en les voyant n'était nullement favorable. Leurs costumes de toute couleur, mélange de vêtements européens et de boubous indigènes, le plus souvent sales et en guenilles, n'était pas fait pour donner de prime abord une heureuse impression.
Mais là encore, il ne faut pas se fier au costume. La plupart de ces hommes avaient déjà fait des années de service et étaient par suite exercés au maniement des armes, mais, libres de tout engagement, ils portaient des vêtements de travail, qui leur donnaient cet aspect peu séduisant. Je procédai aussitôt à leur embarquement. Ils étaient avisés que leur engagement était de deux ans, après quoi ils devaient être rapatriés à Dakar.
Dès qu'ils furent à bord, j'offris à chacun d'entre eux une avance d'un mois de solde, de façon à ce qu'il pût laisser cette petite somme à sa famille. Tous acceptèrent, et je vis la plupart donner ces avances à des femmes, à des enfants qui étaient venus les accompagner jusqu'à bord.
Désormais, ma mission était au complet, et nous n'avions plus qu'à faire route le plus rapidement possible vers Libreville, où je devais me mettre en rapport avec M. de Brazza, commissaire général du gouvernement au Gabon, et à Loango, où nous devions débarquer.
Mais la Compagnie des Chargeurs Réunis fait faire à ses bateaux de nombreuses escales tout le long de la côte occidentale. Je pus ainsi visiter, souvent avec quelque détail, nos arrêts étant parfois de deux à trois jours, plus d'un point présentant un intérêt réel à l'étude.
Après avoir relâché successivement à Grand-Bassam et à Kotonou, nous arrivons, le 3 avril, à Libreville. Avant que j'eusse pu songer à débarquer, la chaleur étant excessive, je reçus de M. de Brazza un mot fort aimable, me conviant à descendre chez lui. Je me rendis donc à terre et me présentai au Commissaire général. Il me dit alors qu'il avait reçu, du Sous-Secrétariat des colonies, communi-
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cation du programme qui m'avait été confié et, conformément aux avis qu'il avait reçus, il me déclare qu'il est disposé à nous donner Fappui le plus effectif et le plus large qu'il lui sera possible. Il m'assure que je puis compter trouver dans tous les postes de la colonie l'accueil le plus favorable, et que, conformément à un aviscirculaire qu'il fera tenir aux agents et dont il me donne copie, je devrai recevoir partout, pour moi, mes agents et mon personnel, l'hospitalité des postes. De plus, il compte pouvoir assurer le transport de mes bagages et marchandises, du Loango à Brazzaville, au moyen de porteurs, et, de ce dernier point à Bangui, à l'aide de bateaux à vapeur de la colonie.
Après trois journées de séjour que j'employai à visiter les environs, les essais de culture très timides encore entrepris par des Annamites déportés et le jardin d'essai dirigé par M. Pierre, je regagnai le bord pour repartir au Loango où j'avais hâte d'arriver.
Nous fîmes d'abord escale à l'Ile San-Thomé, la petite mais riche colonie portugaise qui tire toute sa prospérité de ses belles cultures de café et de cacao, et lorsque enfin, le 13 avril, le capitaine m'annonça que la terre que nous avions en vue était le Loango, je ne fus pas peu surpris. J'avais beau, en effet, m'armer d'une longue-vue et fouiller l'horizon, je n'y découvrais que quelques pauvres cases très éloignées les unes des autres et qui n'avaient guère l'aspect de maisons. Où était donc la ville? Un repli de terrain nous la cachait-il? Devions-nous ne l'apercevoir que plus tard? Mais point, nous approchions et nous ne découvrions rien de plus; et comme je m'informais, j'appris de la bouche du capitaine qu'en effet le Loango était réduit à ces quelques pauvres cases que nous apercevions là-bas.
Le bateau stoppa très au large, des bancs de sable empêchant l'accès de la terre, et venant môme former une sorte de lagune longeant la rive, dans laquelle on ne peut rentrer que par une passe accessible seulement aux pirogues et aux petites baleinières.
Bien que notre présence fût signalée par des coups de sirène, nous ne voyions que deux ou trois petites endjarcations se diriger vers le bord. Je profitai de la première qui se présentait pour me rendre immédiatement à terre et prier l'administrateur de me don-
ner Faide dont M. de Brazza m'avait assuré le concours, en me fournissant le moyen de débarquer mes très nombreux colis. Mais il me fut répondu que l'administration ne possédant pas de bateaux suffisants, il convenait de donner des ordres à l'entrepreneur de transports qui s'occupe du portage entre Loango et Brazzaville. Celui-ci ne possédait qu'une seule baleinière, et comme le steamer était à l'ancre, loin en mer, ce n'étaient là que des moyens tout à fait insuffisants, car on n'avait pas le loisir de faire plusieurs voyages. Il fallut donc réquisitionner tout ce que l'on put trouver d'embarcations, môme des pirogues indigènes, et mon débarquement se fît dans les conditions les plus déplorables que l'on puisse imaginer, car le bateau ne pouvait attendre, devant dès le lendemain faire route vers le Sud. Tous mes colis furent donc débarqués en hâte, jetés n'importe où sur la côte. Beaucoup d'entre eux étaient mouillés par l'eau de mer, et je devais craindre qu'ils ne fussent avariés. On ne put même pas mettre à ma disposition un nombre suffisant d'hommes pour recevoir tous ces colis, qui s'égrenaient en un long chapelet, ayant plus d'un kilomètre de long. Je dus donc employer mes Sénégalais, qui, bien qu'ils fussent engagés avec l'attribution spéciale de soldats, me fournirent cependant, sans se plaindre, un utile travail.
Nous étions débarqués depuis le matin. Je demandai que l'on voulût bien me fournir, pour mon personnel blanc et pour mes hommes d'escorte, la nourriture que, m'avait-on assuré, je trouverais dans tous les postes; mais il me fut répondu qu'il était impossible de me procurer des denrées. Il nous fallut donc nous mettre à la recherche d'aliments pour tout mon personnel. La factorerie de la maison Daumas et G'*' mit complaisamment des vivres européens à ma disposition. Il était moins facile de trouver surle-champ de quoi nourrir mes Sénégalais. Il n'y a pas au Loango de commerce de vivres. Les indigènes peuvent, lorsqu'ils sont prévenus, apporter, au bout d'un jour ou deux, la quantité de manioc qu'on leur demande, mais il ne faut pas compter trouver des provisions dès l'arrivée. Il n'y a pas davantage de bétail, et c'est une bonne aubaine lorsqu'on amène quelques chèvres ou un mouton de l'intérieur. J'arrivai, grâce encore à l'obligeance des factoreries, à