FÊTE DU 14 JUILLET
joindre l'oreille, après leurs invocations accompagnées de cris gutturaux poussés dans d'immenses calebasses destinées à en augmenter le son, le calme s'établit. Soudain une bande de noirs fait irruption dans le cercle et s'apprête à la danse ; ce sont les Loangos. Après avoir installé des tambours sur lesquels ils frappent un air monotome et lent, ils dansent un pas maniéré, qui accompagne cette mélopée sans caractère. Chacun, à tour de rôle, se sépare de la bande et s'efforce, par ses grimaces et ses contorsions, de faire rire l'assemblée. En Afrique, les danses constituent une des caractéristiques les plus nettes de l'esprit entier de la tribu.
Les Loangos, peuple avili, lâche et peureux à l'excès, race chétive et ratée chez laquelle les trafiquants de la côte ont implanté les vices les plus honteux, et qui n'ont pris de la civilisation que ce qu'elle a de mauvais, ne sont capables que de faire des grimaces, qui laissent deviner leur mollesse et leurs vices.
Puis ce sont les M'Fans ou Pahouins, vrais sauvages ceux-là, encore quelque peu anthropophages, mais du moins ce sont des hommes soUdes, énergiques, guerriers, courageux. Dévêtus, ceints seulement dune gerbée d'herbes, ils font trembler le sol sous leur pas cadencé, qu'accompagne un chant guttural, rauque, sauvage, mais puissant. Ils se pressent les uns contre les autres, ils frappent le sol avec plus d'énergie encore, et leurs gestes vifs, désordonnés dcgà, deviennent bientôt violents et brutaux, véritables sauvages, mais véritables mâles aussi.
Maintenant, ce sont les Sénégalais qui s'avancent, rangés correctement et armés de l'élégante carabine Gras, dont les cuivres brillent au soleil et qui est chargée de cartouches à blanc. L'un d'eux se détache du groupe, court en avant, cherchant du l)0ul de son fusil un ennemi imaginaire, s'accroupit, rampe, se relève brusquement, court encore et tire une cartouche. Un couteau est planté en terre, c'est le défi. Deux camps se sont formés, un homme de chacun d'eux s'en détache ; ils se cherchent, s'évitent, se menacent; puis soudain, les deux camps entiers prennent part à la lutte, car un des deux champions a été tué; 1 attaque est générale maintenant, les coups de fusil partent de tous côtés, et, grisés par l'odeur de la poudre, nos hommes se livrent à une
fantasia brillante, où apparaissent toutes leurs qualités de vigueur, de souplesse et d'agilité. Un des camps est victorieux, alors les fusils sont lancés en l'air et toujours habilement rattrapés avant de toucher terre. Plus d'un des tirailleurs fait le saut périlleux et au milieu de sa course fait partir son fusil. Quel beau spectacle, et comme on est rassuré d'avoir en mains une poignée de semblables gaillards!
L'avis l'ut unanime : de tous les tam-tams, le plus brillant avait été celui des Sénégalais; ils eurent la plus haute récompense.
Le cours de cette fête, si singulière, si étrange, mais aussi si pleine de caractère et de pittoresque, fut brusquement interrompu par la venue de l'évêque de Brazzaville, 31=' Aughouard. Il vint à nous et dit qu'il avait à nous apprendre une fatale nouvelle, qui me touchait directement. Ils descendait le Congo à bord de sa chaloupe à vapeur le Léon XIII, lorsqu'il fut rejoint par le bateau de la colonie rOubangui, cpii avait à son bord M. Nebout. Celui-ci revenait à Brazzaville et apportait la triste nouvelle du massacre de Crampel, Saïd et Biscarrat, et de la mort de Lauzière. Il ne pouvait d'ailleurs nous fournir aucun détail, n'en- possédant pas.
Ce fut pour moi un coup terrible, dont chacun comprendra aisément toute la cruauté. Quelques jours avant, en effet, les nouvelles que m'avait données M. Pondère m'avaient permis d'espérer qu'il me serait possible de rejoindre bientôt Crampel. Et maintenant, soudain on venait me dire que tout était fini et que la mission entière était anéantie, et cela juste au moment où nous donnions une fête, où tant de pavillons déployés, où tant de gaieté répandue de toutes parts nous avaient donné l'illusion de croire que nous étions moins loin de la terre de France.
Cependant, il ne convenait pas, nous semblait-il, d'ébruiter l'effroyable nouvelle, tant que nous n'en aurions pas la confirmation absolue pai les renseignements que pourrait nous fournir M. Nebout. Rien ne nous prouvait, en effet, que ces renseignements fussent exacts, et que nous devions considérer le désastre comme définitif et irrémédiable. Nous savions que M. Nebout occupait l'arrièregarde. Avait-il donc été attaqué lui-même, ou bien la nouvelle de la mort de Crampel lui avait-elle été rapportée par quelque in-
ARRIVÉE DE M. XEBOUT. 65
digène ou par quelque homme de la mission? Et rien ne pouvait nous laisser deviner si elle était vraie ou fausse. JNous n'en dîmes donc rien et nous attendîmes pour aviser jusqu'au lendemain matin, jusqu'à l'arrivée de la canonnière.
Mais comme nous avions hâte de voir ces fêtes se terminer! et quel lamentable contraste il y avait entre tous ces chants, ces cris, ces joies bruyantes et les sombres pensées qui nous hantaient l'esprit et l'âpre douleur qui nous poignait au cœur! Le soir vint. Sans regret, nous laissâmes partir nos invités. Nous discutions encore la possibilité d'une nouvelle non fondée, tant nous avions de peine à nous faire à l'idée de ce désastre. Nul cependant n'osait conserver d'espoir, et de longs et tristes silences interrompaient notre conversation, faite de phrases menteuses dont chacun essayait de rassurer les autres, sans y ajouter foi soi-même.
Les heures de cette nuit qui ne voulait finir passèrent lentes et tristes. Enfin l'aube vint, et dès que ses premières lueurs parurent, je postai, au sommet de ce grand talus se terminant en un vaste plateau qui était la cour du poste, et au pied duquel venaient rouler les eaux du Congo, des tirailleurs chargés de venir me prévenir en hâte quand ils verraient sur la grande plaine liquide du fleuve la fumée de la canonnière qui devait ramener M. Nebout. X neuf heures, VOubangui est signalé sur le Pool. Vingt minutes après, il accoste et M. Nebout met pied à terre. Je me présente à lui et lui demande de me dire ce qu'il sait de la mission Crampel. Il me dit qu'à son sens la mort de Crampel et de tous ses compagnons ne faisait aucun doute, et c'était précisément parce que cette conviction s'était ancrée dans son esprit qu'il était revenu. Il me raconta comment les événements s'étaient passés. Je donne ici les pages extraites du propre carnet de notes de M. Nebout, qu'il voulut bien me confier et dont je pris copie. Je lui laisse donc la parole :
« Le 1" janvier 1891, M. Crampel quittait le village banziri de Bembé, pour rejoindre Biscarrat à notre campement d'avant-garde de Makobou, situé à 18 kilomètres de l'Oubangui. Il emmenait avec lui M. Lauzièrc, ingénieur de la mission, chargé des études scientifiques; Saïd, médecin; Ischekiad-Ag-Kali, targui emmené d'Alger
IVOITE DC TCHAD. 9
et devant servir de guide, et la jeune Pahouine Niarliinzeu. Je restai près de la rivière avec M. Orsi, qui, déjcà atteint par la maladie qui devait l'emporter quelques jours plus tard, était trop faible pour nous suivre. J'étais chargé de l'arrière-garde. M, Crampel devait aller au Nord prendre contact avec les musulmans qui, au dire des indigènes, devaient se trouver à environ six jours de marche de là. Il espérait pouvoir obtenir d'eux des animaux de bât ou tout au moins et à défaut de ceux-ci, une forte équipe de porteurs, dont il avait un besoin absolu, puisque nous avions avec nous 230 charges et que nous ne possédions que 78 porteurs.
« Au camp de Makobou, M. Crampel acheva un courrier pour ■l'Europe et, le 3 janvier, en me l'envoyant, il me dit de rallier Makobou aussitôt que l'état de santé de M. Orsi le permettrait.
« Le 5 janvier, notre campement de l'Oubangui est évacué et avec M. Orsi je rejoins M. Biscarrat à Makobou. M. Crampel était déjà parti, continuant sa route vers le Nord.
« Au village du chef Langouassis, Balao, à 40 kilomètres de Makobou, il établit un deuxième campement, y laissa M. Lauzière, et, continuant toujours, fit un troisième campement à 36 kilomètres de Balao, au bord de la petite rivière Zanvouza, près du village d'un chef N'Dakoua, nommé Zouli.
« Le 12, M. Biscarrat part avec nos porteurs rejoindre M. Lauzière.
« Le 15, les porteurs reviennent prendre de nouvelles charges et le contremaître me remet une lettre circulaire de M. Crampel. Pour obéir aux instructions de cette lettre, je quitte Makobou le 16 et vais rejoindre M. Biscarrat au camp de Balao. M. Lauzière avait quitté le campement, le 13, pour aller rejoindre M. Crampel.
« M. Orsi, trop affaibli pour marcher en avant, dut rester au campement de Makobou, qu'il gardait avec 14- Sénégalais. Le 17, je recevais de nouvelles instructions de M. Crampel.
« Le 18, M. Biscarrat part avec 25 porteurs pour rejoindre M. Crampel aux bords de la Zanvouza. M. Lauzière seul l'attend à ce campement. M. Crampel était déjà parti à un jour plus loin, laissant l'ordre verbal de l'attendre à la Zanvouza, M. Lauzière seul devant faire sa jonction avec lui.
Le -20 janvier. M. Lauzière m'informa qu'il quittait le campement de la Zanvouza pour rejoindre M. Crampel et que leur absence durerait 20 jours environ.
« Aussitôt qu'il est rejoint par M. Lauzière. M. Crampel poursuit sa marche sans retard. Son personnel se compose de MM. Lauzière et Saïd. Ischekiad et Niarhinzeu. neuf Sénégalais d'escorte et 35 porteui^ avec environ 30 charges de marchandises diverses.
(( Entre temps, le transport s'effectue entre Makobou et Balao. Le 28, deux Sénégalais venant de Makobou m'informent que M. Orsi. très malade, est dans l'impossibilité de me rejoindre. Confiant la garde du camp au caporal sénégalais, je pars secourir M. Orsi, mais j'arrive trop tard, et j'apprends le 29. à Makobou, que, notre camarade était mort au village de Benibé, sur le bord de l'Oubangui. où il s'était fait transporter.
« Un billet de M. Pondère, chef du poste de Bangui, m'informait en même temps que le corps de M. Orsi avait été dirigé sm' le poste de Bangui pour y être inhumé. Je retourne aussitôt, et. revenu à Balao. j'envoie un courrier à M. Crampel pour l'informer de ce triste événement. Pendant douze jours, nos hommes transportent nos bagages de Balao à Zanvouza, où j'arrive moi-même le 1* février.
« Depuis le 22 janvier. M. Biscarrat. que je venais de rejoindre, n'avait reçu aucune nouvelle de M. Crampel à qui il n'avait pu d'ailleurs faire parvenir mon courrier, le jugeant trop éloigné maintenant.
« Jusqu'à la fin du mois de février, nous attendîmes le retour de M. Crampel. sans inquiétude sinon sans impatience, car nous avions pu nous convaincre que les musulmans étaient plus éloignés qu'on ne le supposait d'abord.
« Mais dans les premiers jours de mai's. surpris de ce long silence et de cette absence si prolongée. M. Biscarrat est décidé à ne pas attendre davantage et, le 10 mars, il part sur les traces de M. Crampel. emmenant dans cette reconnaissance 18 Sénégalais et IG j)orteurs. Je demeure au camp de la Zanvouza avec ce qui reste de marchandises.
« Enfin, le 21 mars, le Sénégalais d'escorte Samba-Sako, suivi
de cinq porteurs, arrive au camp et me remet une lettre de M. Crampel. Elle m'annonce la prochaine arrivée de M. Lauzière, qui devait venir me rejoindre suivi d'une équipe de porteurs musulmans. Le Sénégalais me donne plusieurs renseignements : Après 25 jours de marche, M. Crampel était arrivé à un village nommé El Kouti, situé à environ 500 kilomètres de la rive de rOubangui. Ce petit village, établi depuis peu en cet endroit, était occupé par des musulmans. Leur chef Snoussi se disait vassal du Sultan du Ouadaï ; près de lui étaient trois marabouts qui passaient leurs journées en prière. Seuls ces quatre personnages étaient originaires du Ouadaï, tandis que les hommes qu'ils avaient avec eux étaient un ramassis d'esclaves volés en tous pays et convertis à l'islamisme. Ils sont vêtus de costumes arabes faits avec des étoffes européennes. Pour armes, ils ont des fusils doubles de chasse, à piston, et quelques carabines se chargeant par la culasse pouvant tirer la cartouche Gras. Enfin, ceux qui n'ont pas d'armes à feu portent des lances de haste dont le fer énorme est emmanché à un très long bambou.
« M. Crampel est reçu avec honneur. Les musulmans l'accueillent par des salves, puis leur chef, les ayant placés sur un seul rang, les présente à M. Crampel. Us ont un pavillon blanc dont la hampe est ornée d'un fer de lance. L'étoile est. couverte d'une longue incription en caractères arabes et au-dessous est dessiné en rouge le croissant de l'Islam.
« Pendant trois jours, ils apportent des vivres ; mais, passé ce temps, ils déclarent qu'étant très pauvres, ils ne peuvent nourrir plus longtemps la caravane, et les privations commencent.
« L'homme d'escorte avait quitté El Kouti le 25 février. M. Lauzière devait se mettre en route 15 jours après lui, attendant un courrier que M. Crampel préparait pour l'Europe, quand un événement vint précipiter son départ. Le 27, qualre hommes d'escorte, déjà découragés par ces privations, désertent avec armes et bagages. Sans plus attendre, M. Lauzière part le même jour à leur poursuite, suivi d'environ 12 porteurs et de plusieurs musulmans qui avaient offert leurs concours. Il })eut rejoindre les fugitifs, mais sans réussir à les capturer. Il ressaisit deux fusils et
les bagages que ces misérables ont abandonnés dans le trouble que leur a causé rapproche de la petite troupe.
« Apres avoir retourné à M. Crampel les objets saisis, M. Lauzière continue pour venir me joindre, mais atteint de fièvre et de dysenterie, il est obligé de s'arrêter au village de Makorou, vers le 9 mars. M. Biscarrat, parti le 10 de la Zanvouza, a dû s'arrê'er le 17 mars, en prenant connaissance d'un ordre remis par M. Crampel à riiomme d'escorte Samba-Sako. Il était alors au village du chef N'Gapou, Yabanda, à l'entrée d'une grande brousse, courant du Nord au Sud, entre le village de Yabanda et celui de Makobou, sur une largeur de plus de 100 kilomètres.
« M. Biscarrat , en apprenant la maladie de M. Lauzière, envoie immédiatement vers lui deux Sénégalais, mais ceux-ci reviennent trois jours après, s'étant perdus en route. Il en envoie deux autres qui, huit jours après, reviennent lui apportant les plus tristes nouvelles.
« Notre malheureux camarade, foudroyé par la terrible maladie, était mort quelques jours après son arrivée à Makobou. Le corps fut enterré par les soins du chef du village, et la tombe recouverte par une sorte de toit de case. Dans cette occasion, comme par la suite, les indigènes fétichistes ont fait preuve des meilleurs sentiments envers nous.
« Les porteurs, à l'exception de deux, atteints de variole, retournent vers M. Crampel, emportant les bagages et les papiers de service.
« C'est le 30 mars que je reçois de M. Biscarrat la sombre nouvelle de la mort de notre excellent camarade.
« Supposant que M, Crampel, aussitôt la connaissance de ce malheur, enverrait des ordres, 31. Biscarrat se rend à Makobou pour y attendre la réponse au premier courrier. Le 4 avril, le caporal sénégalais, Amadi-Samba, accompagné de l'homme d'escorte, Lamin- Ifra, suivis de neuf porteurs, arrivent à Makobou apportant une lettre de M. Crampel. Ces hommes, partis d'El Kouti le 20 mars, n'ont pas rencontré les porteurs de M. Lauzière qui s'en retournaient vers M. Crampel.
« M. Biscarrat écrit à M, Crampel pour lui annoncer la mort de
M. Orsi et de M. -Lauzière, et lui dire que les porteurs des bagages de M. Lauzière sont retournés vers El Kouti; Lamin-Ifra retourna, accompagné d'un autre homme d'escorte, porter la lettre, tandis qu'Amadi-Samba continue vers la Zanvouza où il me rejoint le 13 avril.
« Par de nouvelles lettres, M. Crampel, lassé des retards que mettent les musulmans à lui procurer des porteurs promis depuis si longtemps, me donne Tordre de transporter les bagages vers El Kouti.
« Avec M. Lauzière et Amadi-Samba, M. Crampel avait envoyé environ 25 hommes. Il ne conservait donc près de lui que 12 hommes, et bientôt la désertion réduisit ce chifTre de moitié.
« Ajiiadi-Samba me complète les renseignements que m'avait fournis Samba-Sako. Depuis le jour de son arrivée à El Kouti, jusqu'au moment du départ d'Amadi, M. Crampel avait toujours conservé de bonnes relations avec les musulmans. Ceux-ci venaient chaque jour pour s'entretenir avec lui au camp et lui apporter de petits cadeaux. M. Crampel avait eu tout d'abord l'intention de pousser encore plus au Nord et d'arriver jusqu'au sultan dont Snoussi lui parlait; mais celui-ci l'en dissuada, prétendant que le sultan se fâcherait si on entrait dans ses États sans autorisation. C'est alors que M. Crampel envoya trois courriers : le premier au sultan du Ouadaï, le deuxième au sultan de Baghirmi, et le troisième, à destination d'Europe, était adressé au gouverneur de l'Algérie. Il assista lui-même au départ de ses courriers, puis se résigna à attendre la réponse, tout en réclamant chaque jour l'équipe promise. Snoussi avait envoyé tous ses hommes en razzia, et il aflirmait à M. Crampel qu'il lui donnerait autant d'hommes qu'il voudrait lorsque ceux-ci seraient de retour de leur opération.
« Quelques mois auparavant, les musulmans avaient ramené du Nord un certain nombre de chevaux, de chameaux, de bœufs et d'ânes. Toutes ces bêtes étaient mortes pendant un hivernage, à l'exception d'une vingtaine d'ânes que Crampel demanda, mais qui lui furent refusés sous divers prétextes. De loin en loin, des caravanes viennent prendre à El Kouti le produit du commerce ou plus sûrement du brigandage des hommes de Snoussi. Quelques
pauvres villages de fétichistes sont restés près d'El Kouti et paient aux nnilsulmans un tribut consistant en mil et en miel; mais la majorité des indigènes s'est enfuie, s'cloignant de ces redoutables
voisms.
« Le li avril, au lendemain de la réception des ordres qui me prescrivaient de marcher en avant, je fais mes préparatifs pour partir, et le 16, j'expédie trois porteurs vers M. Crampel avec une caisse de conserves et des médicaments. Je les fais escorter par deux Sénégalais. Je fis Fimpossibie pour aller vite, car je comprenais combien était critique la situation de notre chef, mais pour 200 charges qui restaient, je n'avais que 48 porteurs. Ce nomI)re fut porté à 55 quand tous les hommes renvoyés par M. Crampel m'eurent enfin rejoint; car, épuisés par les privations, ils s'étaient échelonnés sur la route. Le nombre de volontaires indigènes dont j'essayais de me servir était toujours restreint, et ils ne consentaient guère à porter à plus de 15 à 20 kilomètres de leur village. Enfin, le 30 avril, je rejoignis M. Biscarrat au village de Yabanda, à l'entrée de la grande brousse. Procédant par étapes successives de transport, j'avais dû établir cinq campements et mettre IG jours pour parcourir 90 kilomètres.
« Le lendemain 1" mai, M. Biscarrat part avec tous nos porteurs et 3i, indigènes, et le 5 il arrive à Makobou.
(( Dans la soirée de ce jour, le jeune domestique Kokoleu, attaché au service de M. Crampel, vint me rejoindre à mon campement. Après une correction motivée par sa mauvaise conduite, Kokoleu avait déserté le 25 mars. Repris, il abandonne de nouveau son maître le 1" avril ; mais il est arrêté à Makobou par les indigènes. Il s'enfuit une troisième fois, mais vient se rendre cà moi. Un peu de morale le rend cà de meilleurs sentiments, et il me promet de retourner avec moi vers M. Crampel sans chercher à s'enfuir.
« Il me donne sur la santé de M. Crampel des détails alarmants. Il m'affirme que, le 30 mars, un courrier était venu vers .M. Crampel, envoyé par le sultan du Ouadaï. Ce chef ouvrait la route et invitait M. Crampel à venir le trouver ou à lui envoyer un de ses blancs.
<( M. Biscarrat, à son arrivée à iMakobou, trouve une troupe de
50 musulmans commandés par un lieutenant de Snoussi, Ali-Diaba. Ils venaient à notre rencontre prendre des charges, mais ils s'étaient arrêtés, n'ayant pas voulu traverser la brousse. M. Biscarrat me renvoie nos porteurs et cherche à décider les musulmans à pousser jusqu'à mon campement pour enlever en un seul voyage tout le bagage. Mais Ali-Diaba ne lui donna que 12 hommes, commandés par un sous-chef nommé Tom.
« M. Biscarrat m'écrit pour me faire part des bruits que font courir les indigènes. Ils disent que M. Crampel aurait été assassiné ainsi que M. Saïd par les musulmans, et que les Sénégalais qui lui restaient auraient été tués ou enchaînés. C'est le 10 mai que je reçois ces nouvelles par le retour de nos porteurs, en même temps qu'arrivaient les 13 hommes de Snoussi. Tom me remet une lettre de M. Crampel, qui m'annonce son départ d'El Kouti pour se rendre chez un sultan dont l'empire est au Nord, et en même temps la venue de l'équipe de porteurs que devra accompagner le caporal sénégalais Demba-ba. Je demande pourquoi Demba-ba n'est pas venu. Il me répond qu'il ne sait pas. Pais il me raconte que Snoussi lui aurait donné une femme et qu'il serait resté auprès d'elle. Je lui demande aussi si M. Crampel a reçu les deux courriers envoyés par M. Biscarrat. Il me dit que les Sénégalais ont dû s'arrêter en route, l'un d'eux étant très malade, et il aftîrme n'avoir pas rencontré les cinq hommes qui portaient les médicaments destinés à M. Crampel.
« Le 12 mai, je renvoie vers Makobou nos porteurs chargés, mais les musulmans n'ont pas voulu partir avec eux. Ils prétendent qu'ils vont réussir à recruter des indigènes pour enlever le restant
lig. 24. — M. Crampel, d'apies une pliotograi)I.ie.
des charges. Depuis leur arrivée, ils parcourent, en effet, tous les villages des environs. Dans cette même journée, le chef dos villages fétichistes, Yaljanda, et nomJ^re d'indigènes viennent me confirmer les sombres nouvelles envoyées par M. Biscarrat. Ces gens m'affirment que les musulmans cherchent à soulever les indigènes contre moi, leur promettant une partie des marchandises, et que Tom se vante de me tuer aussitôt que je serai à Makobou. Ils insistent avec force et paraissent désolés de mon incrédulité.
'c Les 13 mai, des IN'Gapous venus de Makobou affirment aussi que les deux premiers courriers envoyés par M. Biscarrat ont été saisis en route par les musulmans, de même que les porteurs retournés après la mort de M. Lauzière. Les cinq hommes envoyés par moi auraient eu le même sort et le bassa Sibry, cherchant à s'évader, aurait eu la mâchoire fracassée d'un coup de feu.
<( J'étais bien un peu inquiet de l'absence inexpliquée de Dembaba, mais je ne pouvais, je ne voulais croire à ces épouvantables nouvelles. La dernière lettre de M. Crampel, datée par erreur du 3 mars mais écrite le 3 avril, ne m'est parvenue que le 10 mai. Je demande à Tom le motif de ce retard ; il me répond qu'au moment où M. Crampel se mettait en route, Ali-Diaba était encore en razzia avec la troupe et que ce n'est qu'au retour qu'il a pris la lettre confiée à Ischekiad pour me l'apporter.
« Le 13, des N'Gapous venus de Makobou affirmèrent avoir vu entre les mains des musulmans des couvertures blanches ayant appartenu à M. Crampel.
« Enfin, le li mai, les treize musulmans se décident à partir pour Makorou après avoir pris charge. Je les fais escorter par quatre Sénégalais.
« Le chef Yal)anda me déclare qu'il envoie deux hommes à Makorou pour inviter les N'Gapous de ce village à ne se mêler en rien aux ajffaircs des musulmans et de ne pas prendre parti pour eux. Il me conseille, puisque je ne veux pas le croire, d'arrêter du moins tous les bagages à Makobou, et d'aller à El Kouti avec tous mes hommes armés nous convaincre de la vérité.
« La persistance de ces bruits, la quantité de détails qu'on en donne commencent à ébranler ma confiance et mes huit Sénéga-
riODTE DU TCHAD. 10
lais qui d'abord accueillaient ces nouvelles avec des railleries, commencent à s'inquiéter.
« Le 22 mai, nos porteurs reviennent et me remettent deux lettres de M. Biscarrat me disant que les bruits alarmants continuent toujours.
« Le 2i, à cinq heures, je quitte le village de Yabanda avec le reste du bagage. Nous avançons rapidement et, le 2C, j'étais déjà près de Makobou, quand à 2 heures je vois, venant à notre rencontre, le bassa Thomas, cuisinier de M. Biscarrat. Il me raconte aussitôt que la veille, à 8 heures du matin, les hommes de Snoussi avaient assassiné M. Biscarrat. Je l'interroge et j'apprends les événements terribles que je me refusais de croire : la mission détruite, puis la mort de mon camarade :
« Le 23, un jeune Loango nommé Bouiti, domestique de M. Saïd, était venu se réfugier à Makobou. Il venait d'El Kouti et apprenait à M. Biscarrat l'assassinat de M. Crampel.
(c Peu après que notre chef, décidé à aller chez le sultan, eut écrit la lettre qui m'annonçait son départ et l'eut confiée au targui Ischekiad, il fut appelé dans le village par Snoussi. Il s'y rend accompagné de Saïd. Frappés traîtreusement à coups de couteau, ils sont achevés à coups de fusils, puis dépouillés de leurs vêtements. Les corps, entièrement ouverts, sont entraînés dans la brousse par les assassins et abandonnés là. Le domestique Bouiti est fait prisonnier. Ischekiad, courant au village au premier coup de fusil, est saisi et enchainé. Les Sénégalais Demba-Ba et Sadio veulent prendre leurs fusils, mais tombent frappés avant d'avoir pu en faire usage. Les porteurs sont enchainés. Ali-Diaba s'empare de la lettre remise à Ischekiad.
« Après plusieurs jours de captivité, Bouiti parvient à s'échapper et à gagner Makobou où il apporte la nouvelle de ces crimes. Il prévient aussi M. Biscarrat qu'une nombreuse troupe de musulmans armés est cachée non loin de là.
« M. Biscarrat cache Bouiti dans sa propre case et lui recommande de ne pas sortir afin de n'être point aperçu des hommes de Snoussi.
« Les Sénégalais, apprenant ces événements, viennent demander
à leur chef de surprendre et d'attaquer ces bandits ; mais M. Biscarrat leur répond que ce serait folie de vouloir avec dix hommes attaquer plusieurs centaines de guerriers armés de fusils et possédant des carabines prises au camp d'El Kouti. Il les force, au contraire, de ne pas paraître se tenir sur leurs gardes afin de ne pas éveiller les soupçons des musulmans dont le plan devait être d'attendre mon arrivée avec les dernières marchandises.
« Dans la nuit du 2ï au 25, Bouiti sort un instant. Il est aperçu des musulmans. Mon arrivée était imminente, aussi sans plus tarder, ils précipitent les événements.
« Le 25 mai, vers 8 heures du matin, ils s'approchent au nombre d'une vingtaine de la case de M. Biscarrat, tandis que le reste des hommes d'Ali-Diaba se dirige vers les Sénégalais. Avant que M. Biscarrat eût pu se mettre en défense, il tombait frappé d'un coup de couteau au côté gauche par un N'Gapou, le seul qui ait pris part à cette affaire. Puis les musulmans, tirant aussitôt, criljlent de coups le corps de notre camarade. En même temps, les Sénégalais sont entourés et leurs fusils accrochés dans les cases sont enlevés. Seul le clairon Sidi-Sliman, qui allait partir pour la chasse, avait son fusil près de lui; il se lève, en voyant tomber son chef, mais il est terrassé sans avoir pu faire feu. De tous côtés arrivent des bandes armées qui entourent le camp. Bouiti cherche à s'enfuir, mais il est tué aussitôt. André Loemba, boy de M. Biscarrat, peut se jeter dans la l)rousse, mais du côté opposé au chemin. Il a disparu. Les Sénégalais ne sont pas enchaînés. Au contraire, les musulmans les traitent avec considération. « Bestez avec nous, leur disent-ils, nous vous rendrons vos fusils et nous vous donnerons des femmes; nous ne voulons aucun mal aux noirs, mais nous voulons tuer les blancs. Quand le dernier sera tué, nous retournerons avec les marchandises, et vous serez libres comme nous. » Thomas, sur la promesse de ne pas s'enfuir, est laissé en liberté. Vers 5 heures du soir, il s'approche des Sénégalais et les exhorte à fuir avec lui. « Nous sommes des soldats, lui répondirent-ils, nous ne partirons que si nous pouvons recouvrer nos fusils; nous aurions honte de retourner désarmés. » Thomas se jette alors dans la brousse. En arrivant à une rivière qui coupe le chemin, à deux heures de Makobou, il
aperçoit une troupe qu'xVli-Diaba avait envoyée pour surveiller la route du côté où j'étais attendu. Tous étaient déjà armés de carabines Gras et de fusils Kropatchek pris à El Kouti et à Makobou. Thomas se cache; puis vers minuit, quand ces gens furent rentrés à Makorou, il poursuit sa route et ne s'arrête que le lendemain à notre vue.
« Quand le bassa eut fini de me conter cet épouvantable drame, je rassemblai mes huit Sénégalais et leur demandai s'ils voulaient me suivre à Makobou. « Mes amis sont tous morts, leur dis-je, vos camarades sont prisonniers, voulez-vous venir les venger, les délivrer ou partager leur sort. Je pourrais vous forcer, mais un soldat se bat mal s'il ne le fait pas de bon cœur. Je vous laisse libres de prendre une résolution. Pour moi, je serais heureux d'aller en avant ».
« Ils se concertent et, dix minutes après, me disent qu'ils sont trop peu nombreux, et veulent retourner à la rivière (l'Oubangui), c[ue cependant, si je l'exige, ils me suivront, et qu'alors ils sauront mourir.
« En dehors des Sénégalais, la caravane se composait de 57 porteurs dont 32 armés. Beaucoup suivent avec peine, blessés par une longue marche.
« Le 28, nous sommes de retour au village de Yabanda et le k juin sur les bords de l'Oubangui.
« Les assassins restaient maîtres de tout le matériel et de tout l'armement de la mission soit :
Fusils à tir rapide 50
Fusils à piston 175
Uovolvers avec cartouches IZ
Cartouches Gras 30.000
Barils de poudre, 30 kilog. chaque 10
Tonnelets d'amorces de guerre 2