CHAPITRE YI
Le départ est décidé. — Envoi de dépêches en France. — Désertion du reste de mes porteurs. — Recherche d'une voie de pénétration vers le Nord. — Travaux préliminaires. — Mon départ. — Les canonnières de la colonie.
Tel était le récit que m'avait fait M. Nebout. Mais si sa conviction à l'égard du massacre de la mission était absolue, je ne pouvais pour mon compte croire d'une façon aussi définitive à la réalité de tous ces événements. En effet, le récit avait été rapporté simplement par Thomas, le bassa, qui le tenait du boy loan§o Bouiti. Or, ce dernier avait déjà déserté une fois, comme me l'avait dit M. Nebout. Qui donc pouvait me certifier l'exactitude de leur dire et me garantir qu'il n'était simplement imaginé par ces noirs pour masquer leur désertion? Peut-être s'étaient-ils enfuis du camp de Crampel et venaient-ils faire des récits fantaisistes et mensongers pour trouver grâce auprès du chef de l'arrière-garde, au camp duquel ils avaient été obligés de venir se réfugier, n'ayant j^lus de moyens d'existence. Et puis, quand bien même tout cela fût vrai, pouvais-jc vraiment me désintéresser de la cause de mon prédécesseur, sans faire d'enquête sur les circonstances qui avaient amené sa mort, sans essayer de retrouver de précieux documents et en laissant planer un éternel doute sur les causes et les résult<its de cette effroyable tragédie? Puis, qui sait? peut-être un Européen restait-il encore vivant, peut-être tout au moins quelques braves tirailleurs attendaient-ils de nous leur délivrance, et je me désintéresserais de la cause parce qu'elle devenait mauvaise? Et je passerais tranquillement mon chemin en détournant la tète? Je ne saurais jamais y
consentir.
Ils revinrent à ma mémoire les souvenirs de cet autre massacre
de mission, accompli là-bas dans le Sahara, il y avait dix ans déjà, et dont nous avions porté sans cesse les lourdes conséquences : l'assassinat de Flatters et de ses compagnons avait pour une longue période d'aiinées fermé le Sahara à l'influence française. Il me souvenait combien tous nous avions insisté pour que Ton nous permît de partir sur ces traces glorieuses et essayer de rétablir notre légitime influence un moment ébranlée.
Toute cela me hantait l'esprit et je me disais qu'il ne fallait pas hésiter et que je devais me hâter de partir, de me transporter jusque dans les régions où avait eu lieu le massacre, faire une enquête minutieuse, et si les événements me laissaient voir clairement qu'il y avait des coupables, essayer de les rejoindre et leur montrer que ce n'est jamais impunément que l'on porte la main sur un des nôtres.
Cependant, si d'instinct je me sentais entraîné à courir vers le lieu du sinistre, la réflexion me ramenait à tenir compte du programme que l'on avait bien voulu me confier. On m'avait dit de remonter d'abord le Congo et l'Oubangui, de franchir les régions qui séparent cette rivière de celle du Chari, d'établir notre influence dans ces contrées d'une façon définitive en y fondant des postes et lorsque la première partie du programme serait remplie d'essayer par tous mes efforts de prendre contact avec la mission Crampel. Et il me souvenait qu'cçn prenant congé d'un des ministres dont le département avait contribué à organiser ma mission, je lui avais dit :
« J'espère qu'avant la fin de l'année j'aurai pu vous faire parvenir la nouvelle que la première partie de mon programme est accomplie. »
Or si je marchais vers El Kouti, le fait seul de me lancer dans une semblable aventure pouvait compromettre à tout jamais les résultats que l'on attendait de moi. Avais-je le droit vraiment de modifier ainsi non seulement le programme confié, mais aussi les engagements pris?
Toutes ces pensées se pressaient en mon esprit et le torturaient. Que n'aurai-je donné pour avoir près de moi un ami sûr qui m'éclairât de ses conseils? Je passai une nuit cruelle.