DESERTION DES PORTEURS
mes Européens avec une petite escorte visiter un certain nombre d'affluents de TOubang-ui dont il pouvait m'être utile de connaître le cours. En effet, si j'avais la bonne chance de réussir dans ma marche sur El Kouti, mon intention n'était pas de continuer ma pénétration par cette voie. Le massacre de la mission Crampel, les justesreprésailles que nous devrions peut-être exercer étaient des causes suffisantes pour me faire préférer prendre comme base d'opérations définitive une autre voie de pénétration.
Je pensais qu'il pouvait être avantageux d'essayer de remonter un des affluents de l'Oubangui si celui-ci se dirigeait vers le Nord, le transport des marchandises étant plus simple et plus rapide par voie d'eau, et les postes que je créerais se trouveraient ainsi plus commodément reliés à ceux de la colonie.
En étudiant les cartes, existantes, j'en étais venu à tirer cette conclusion, toute naturelle, que pour que l'Oubangui fit soudain un coude si brusque vers l'Est, il devait y avoir au Nord, du point où son cours change ainsi subitement de direction, un massif montagneux, peut-être de quelque importance et tout montrait que ce devait être là que la ligne du partage des eaux entre le bassin de l'Oubangui et celui des affluents du Tchad était la moins éloignée. Si donc, à l'aide d'une rivière, je pouvais remonter ne serait-ce qu'à cent kilomètres vers le Nord, je n'aurais peut-être que peu à parcourir pour passer dans le bassin du Chari.
Il convenait, en effet, de songer aussi au lendemain des choses et d'assurer dès maintenant, si cela était possible, ce qui avait été la première partie du programme qui m'avait été dicté et dont j'espérais encore mener l'accomplissement à bien si je réussissais dans mon expédition sur El Kouti.
La carte, qui avait été dressée par M. Lauzière, du coude nord de l'Oubangui, indiquait le nom de deux affluents de la rive droite, dont le cours n'avait pas encore été reconnu et qui tous deux se trouvaient situés au-dessus de la région des rapides de l'Oubangui : c'étaient les rivières Ombella et Kémo ; il m'importait d'en reconnaître le cours, ainsi que celui de la rivière M'Pokou, dont l'embouchure est située en dessous de Bangui, afin de voir laquelle des trois pourrait me conduire vers le Nord.
ROUTE DU TCUAD. 11
Les préparatifs de départ n'avaient pas été sans semer Féponvante au milieu de ce qui me restait de personnel loango ; aussi, sans plus tarder, ils désertèrent jusqu'au dernier et, le lendemain de la venue de M. Nebout, il ne me restait même plus un seul boy; Tati luimême, le fils du chef de Moukoulim-Bouali, avait pris la fuite.
Pour ce qui était de mes tirailleurs, ils m'étaient tous restés fidèles et je pouvais compter sur eux. Leur nombre s'était même accru de six des hommes qui étaient revenus avec M. Nebout et que j'avais réussi à réengager. Leur concours me serait précieux, car ils me serviraient de guides, connaissant déjà le chemin. Mon personnel de portage se trouvait donc réduit aux 33 esclaves liljérés, aux 18 Pahouins et aux Balalis c[ui, je l'espérais toujours, viendraient avec moi. C'était absolument insuffisant et il me fallait, par tous les moyens possibles, essayer de recruter des porleurs, car je ne pouvais songer à marcher en T ^K\ avant sans ressources. N'était-ce pas là qu'avait ^ été la principale cause de l'échec de la mis-
sion Crampel?
Je demandai à la factorerie française s'il ne lui serait pas possible de me céder du personnel, mais elle n'en avait même pas un suffisamment nond^reux pour ses propres besoins. Le chef de la factorerie hollandaise était en ce moment en voyage dans le Congo; il devait venir prochainement et on me laissa espérer qu'il lui serait possible de me procurer un certain nombre d'hommes.
Le 20 juillet, le bateau à vapeur le N'Djoué partait de Brazzaville ayant à son bord MM. Brunachc et Bobichon, chef de poste de la colonie, lequel m'était adjoint pour le temps que durerait mon expédition, et 21 Sénégalais. Il était chargé de 150 colis.
Dans quelques jours, un second bateau serait prêt et remonterait à son tour lOubangui.
En effet, le 28 du même mois, le petit vapeur VAlima partait de Brazzaville ayant à son bord, ou dans un bateau en fer qu'il traînait à sa remorque, M.M. Briquez et Nebout, 12 hommes d'escorte
Fig. '25. — M. Bobichon, d'après une ptiotographie.
DÉPART DE M. BRUNACHE. 83
et les :î3 esclaves libérés. Il emportait 165 nouvelles charges. J'avais, lors de leur départ, donné à chacun des membres de ma mission des instructions précises. Au terme de ces prescriptions, chacun d'eux devait utiliser son temps pour visiter les abords de la région dans laquelle je devais pénétrer plus tard.
Dès qu'il serait possible de recruter des pirogues, M. Briquez devait se rendre dans la région haute de l'Oubangui et, à l'aide des hommes libérés, procéder à l'édification d'un petit poste qui devrait être situé sur les bords de la grande rivière entre les embouchures des rivières Ombella et Kémo. Lorsque des abris seraient construits, les marchandises, que les bateaux transportaient jusqu'à Bangui, seraient, de là, par pirogues dirigées vers le nouveau poste, lequel servirait de base d'opérations, d'une part pour notre marche sur El- Kouti, de l'autre pour le départ définitif vers le Nord.
M. Brunache était chargé, prenant avec lui quelques porteurs et sous escorte d'une quinzaine de tirailleurs, de visiter les rivières Ombella et Kémo jusqu'au point où la pénétration pourrait s'en faire facilement et pacificpement. Je lui recommandai rigoureusement de n'engager d'hostilités sous aucun prétexte, et si l'accueil qui lui serait réservé était peu favorable, de revenir vers le poste du bord de l'Oubangui.
Je chargeai M. Nebout d'aller visiter la rivière M'Pokou en se faisant accompagner, lui aussi, d'une petite escorte. Je lui prescrivis la môme attitude pacifique.
M. Bobichon resterait à Bangui et s'occuperait du recrutement des pirogues et du transport des marchandises.
Enfin, dans tous les cas, et quels que fussent les résultats de leurs voyages, MM. Brunache et Nebout devraient faire tous leurs efïorts pour qu'un mois après le jour de leur arrivée à Bangui, ils fussent de refour à ce poste.
J'espérais,. en effet, que ce temps suffirait pour que le troisième bateau de la colonie, rOubangiii, fût réparé, mis à ma disposition et que je pusse pendant ce temps-là recruter quelques nouveaux porteurs et regagner moi-même le poste de Bangui pour y prendre toutes nos dispositions de marche sur El-Kouti.
On me promettait le vapeur V Oubangui ^ouv le 15 août. Jusque-
là, il me fallait à tout prix essayer de me procurer des porteurs, 3Ialheureusement le bateau qui devait m'emmener n'était pas réparé et je dus attendre encore, et ce n est que le 19 août qu'enfin je partis emmenant avec moi, M. Chalot, mon préparateur, les 12 tirailleurs restant et 17 Balalis que j'étais arrivé à recruter. J'emportai aussi non pas tous mes bagages, mais du moins ce qui m'était indispensable. Le reste serait transporté plus tard lorsque les Bassas viendraient me rejoindre.
A l'aube, tout était prêt, et, dès 6 lieures, tout ce qu'il y avait
Fig. 20. — Le départ de VAlima, d'après une photographie instantanée.
d'Européens à Brazzaville s'était rendu au bord du Congo pour nous serrer une dernière fois la main. Ce n'e.st pas sans une très sincère émotion que nous nous embrassâmes iM. Dolisie et moi et que nous primes congé les uns des autres. C'était comme un dernier lambeau de terre française que je quittais : là était mon vrai départ. Chacun nous souhaitait bonne chance, mais l'on devinait dans l'émoi de leurs paroles que ce succès qu'ils nous désiraient, ils osaient à peine l'espérer.
Le bateau siffla, et le groupe de blancs ([ui agitaient encore leurs mouchoirs en signe d'adieu, devenait à chaque instant plus petit et bientôt la brume du matin qui s'élevait au-dessus des eaux du Pool nous voila définitivement la vue du poste et de ses habi-
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tants. Nous étions maintenant sur le grand lac, voguant vers l'inconnu.
Le bateau rOubangui, sur lequel j'avais pris passag"e, était commandé par le capitaine Pouplier, un des agents les plus dévoués et les plus utiles que la colonie possédât. Il avait fait partie des premières expéditions de M. de Brazza et avait successivement pris part à toutes les pénétrations en avant. Plusieurs fois déjà, avec son bateau, il avait remonté la Sang-a et l'Oubangui. Un Européen lui était adjoint en qualité de mécanicien.
Avait pris passage aussi à bord, un nouvel agent de la colonie, i\I. Presse, qui s'en allait commander le poste de Bangui. Nous étions donc cinq blancs. Ce bateau, qui n'avait de canonnière que le nom, puisqu'il n'avait jamais porté les canons qui primitivement lui avaient été destinés, était construit sur le même type que les deux autres vapeurs de la colonie. Ce sont de petits bâtiments ayant 17 à 18 mètres de long sur 3™, 50 de large au milieu. Leur tirant d'eau n'est que d'un mètre environ, ce qui leur permet de passer dans les rivières même aux eaux basses. Ils sont mis en mouvement par deux hélices. La machine qui les commande est située au centre du bateau. Le chauffage se fait à l'aide de ])ois que l'on coupe sur les rives. La vitesse moyenne obtenue est de \ à 5 nœuds à l'heure. A l'arrière se trouve une plate-forme large de 3 mètres, profonde de 2, qui va successivement se transformer pour les Européens en salon de repos, en salle à manger, en chambre à coucher, suivant c[u'on y aura mis des pliants, une table ou de petits lits de camp. Le bateau tout entier est recouvert d'un toit plat sur lequel on met l'excédant de bois qui ne peut être logé dans les soutes, et sur lequel aussi s'installent les noirs que l'on transporte.
Si tout allait bien dans les conditions normales, nous devions être arrivés, après vingt-deux à vingt-trois jours de navigation, à Bangui où je devrai procéder à une organisation nouvelle, car des rapides barrent la rivière et on ne peut les franchir que dans des pirogues conduites par des pagayeurs habiles.