CHAPITRE YII
La grande ile du Pool. — Le Congo. — Les Afourous. — Commerce, mœurs et coutumes. — Bonga. — Incendie à bord. — L'embouchure de la Sanga. — Le canal do Licouandji.
Après avoir quitté les rives boisées du Congo, au point où les bateaux viennent atterrir à Brazzaville, nous suivons la grande île qui s'étend sur une dizaine de kilomètres dans le Stanley Pool. La possession de cette île a été à un moment réclamée en même temps par la France et l'État indépendant. La question de possession n"a pas été tranchée. Malgré la vaste surface qu'elle occupe, cette ile n'offre, en somme, qu'un intérêt assez secondaire, puisqu'une bonne part de ses terres restent submergées aux eaux hautes. En droit strict, il n'est pas douteux qu'elle doive nous appartenir, étant sensiblement plus rapprochée de notre bord que de la rive gauche. Elle était couverte de ces beaux palmiers borassus aux larges feuilles en éventail, qui sont rares maintenant aux environs de Brazzaville. Les indigènes de M'Pila et des villages voisins ont, par leur avidité à forer le tronc de coups de tarière pour en faire écouler le vin de palme, amené la mort de tous ces beaux arbres. Et ce qui en reste offre un aspect désolé; ce sont de gros troncs noirs, renflés à la partie supérieure, se dressant vers le ciel, mais dénudés maintenant et sans une seule feuille. Sur certains d'entre eux, restent encore adhérentes des lianes, qui avaient été disposées en échelle pour permettre la récolte régulière du liquide dont les indigènes sont si avides.
Une herbe abondante et haute couvre toutes ces terres et de longs bancs de sable jaune se prolongent sur les bords, servant de refuge à des nuées d'oiseaux aquatiques : pélicans, canards, oies de toutes
sortes, ibis, tantales, etc. Les hippopotames viennent pâturer dans ces herbages, et, au bruit que fait notre bateau, ils sortent rapidement de l'herbe, s'avancent sur les bancs de sable et disparaissent dans un formidable éclaboussement. Je n'aurais jamais cru que des animaux d'un tel poids fussent capables de mouvements aussi agiles.
Vers une heure, nous sortons du Pool et nous nous engageons dans le Congo. Bientôt après, ayant fait choix d'un emplacement où, sur la rive, on aperçoit de grands arbres morts, nous y allons jeter l'ancre. La pirogue que nous traînons à notre remorque nous sert à descendre à terre. On a mis bas les feux, et tout l'équipage, et tous nos hommes aussi, s'en vont sous bois avec des cognées et des scies passe-partout, abattre les arbres morts et les débiter en grosses bûches. Ce travail va se prolonger jusque pendant une partie de la nuit, car il nous faut beaucoup de bois. Nous brûlons environ 800 kilos à l'heure, ce qui montre quelle est la quantité énorme qu'il faudra charger pour pouvoir marcher chaque jour huit à dix heures.
Le soir, après le diner qui nous a réunis sur la petite plate-forme d'arrière, après la table enlevée, on dresse les lits de camp, on installe les moustiquaires et l'on en borde tout autour les pans pour essayer d'être à l'abri des légions d'insectes qui viendraient nous assaillir. Mais bientôt un vent impétueux se met à souffler, enlevant les rideaux, les moustiquaires et nos couvertures elles-mêmes. Puis la pluie tombe à torrents, et, fouettant obliquement, vient nous tremper dans nos couchettes. Il faut se lever, mettre son caoutchouc et chercher abri sur un des côtés du bateau qui danse dans tous les sens, attendant ainsi patiemment que la bourrasque veuille bien finir.
Les rives du Congo, que nous suivons, sont boisées d'un peuplement intense. Souvent les berges sont à pic, laissant voir de grandes roches noires mises à nu et qui montrent leurs Hgnes de stratification. Çà et là, de grands éboulis de roches viennent se répandre jusque dans les eaux du fleuve; puis, alternant avec ces forêts, des plaines herbeuses, au-dessus desquelles de superbes palmiers borassus, vivants ceux-là, élancent leur tronc droit por-