‹ La route du TchadChapitre 26 sur 68 · SUR LE CONGO · texte numérisé non relu

SUR LE CONGO

tant d'abondantes feuilles d'un vert glande, sur la masse desquelles tranchent leurs nervures d'un roug-e violacé. Là encore, ces palmiers sont exploités pour la production du malafou ou vin de palme, mais ils sont trop nombreux ou les populations trop peu denses, pour qu'on soit parvenu à les détruire tous.

Le grand fleuve est calme; c'est à peine si, de temps en temps, on aperçoit quelque petite pirogue longeant la rive ; mais la plame liquide de cette immense rivière, qui mesure des kilomètres de large, est tellement vaste, tellement infinie, que tous ces mouvements disparaissent et cpe tout prend un aspect de calme, de quiétude, presque de mort. Ce n'est que lorsqu'on approche plus près des rives, que Ton voit sur les berges courir quelques oiseaux aquatiques ou s'envoler quelques aigles pêcheurs [Gypohierax angolensis), que la venue du bateau épouvante et qui s'en vont pour se percher un peu plus loin. Les hirondelles toutes bleues, peu nombreuses, viennent çà et là s'abattre sur les roches ou sur quelques ramilles mortes; des martins-pêcheurs regardent fixement l'eau pour s'y précipiter comme une flèche et en sortir portant triomphalement un petit poisson dans le bec, qu'ils s'en vont offrir à la nichée qui est proche. Je m'amuse à suivre les évolutions d'un de ces oiseaux. Il est blanc et noir, et de loin semble à petits carreaux {Ceryle riidis). Lorsqu'il veut pêcher, il s'élance en l'air, plane en battant des ailes comme le ferait un épervier, et sans bou gcr de place, la tête coudée à angle droit et le bec dirigé vers l'eau; puis soudain, il plonge, avale sa proie et recommence.

Pour le point où nous devons nous arrêter, nous sommes guidés par une double préoccupation : d'une part, trouver un endroit où l'on puisse faire tout le bois nécessaire, de l'autre se mettre en communication avec des villages pouvant nous fournir le manioc qui forme la ration des hommes. Ce manioc nous est livré sous forme de chicouang (pain de manioc), et lorsque nous pouvons en acheter des quantités suffisantes, nous faisons des provisions qui devront durer deux ou trois jours, ce qui nous enlève pour le lendemain cette préoccupation. Les villages batékés nous fournissent des poules, que nous achetons en plus grand nombre possible, car c'est la seule viande fraîche que nous puissions nous procuivr. Sur

nOCTE DU TCHAD.

le toit du bateau, il y a un petit poulailler, où Ion peut enfermer ces volailles. Les provisions que nous pouvons amasser nous permettent de nous arrêter, les jours suivants, dans des îles peu visitées où le bois est facile à faire. Je mets ces arrêts à profit pour aller chasser, soit sous bois, soit dans quelque marais, en me servant de la pirogue. Je ne reviens jamais les mains vides, et la cuisine ainsi que les collections gagnent toujours quelques pièces à ces promenades. Diverses espèces de tourterelles sont très abondantes dans ces lies, et il est aisé de s'en procurer suffisamment pour qu'elles constituent un appoint à la nourriture.

Les caïmans sont communs sur les liords du Congo. On les voit immobiles sur quelques roches, avançant la tête et simulant assez bien un morceau de bois sec. Mais l'œil exercé de mes hommes les distingue toujours; ils me les signalent, et je ne passe jamais devant ces bêtes sans les saluer d'un coup de fusil. Leur chair, bien que de mauvaise qualité, est encore très prisée par nos noirs. Malgré l'abondance de ces bêtes dangereuses, dès que le bateau a stoppé, tous les hommes se jettent à la rivière pour prendre le bain quotidien. Presque tous sont très habiles nageurs, et les joutes qu'ils font entre eux, et dans lesquelles ils déploient tant d'agilité, sont parfois intéressantes. L'eau du Congo est tellement chaude, qu'elle leur permet une immersion prolongée : sa température normale est de 27", 5.

Nous passons successivement devant l'embouchure du Kassaï, sur la rive gauche, et de la Lefini, sur la rive droite.

Vie singulière que la nôtre maintenant, et bien cruelle parfois dans son inactivité, qui laisse aux pensées le droit d'envahir l'esprit, de s'imposer à lui! Et, aidée par cette solitude infinie, par cet isolement si complet, la pensée se détache de tous ces contours flous et vagues qui forment notre horizon, pour se reporter entière vers ce qui est loin maintenant dans le passé!... plus loin encore et plus incertain dans l'avenir!

Une légère blessure, que je m'étais faite au pied en courant la brousse, me retenait captif, la journée de navigation terminée, sur cette petite plate-forme d arrière, où se passait toute notre vie et prédisposait encore mon esprit à ces retours vers le passé, Acrs

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