‹ La route du TchadChapitre 27 sur 68 · SUR LE CONGO · texte numérisé non relu

SUR LE CONGO

les cruels moments de la séparation, vers les souvenirs de tous les tourments imposés à ceux c[ui restent, qui attendent et espèrent.

Et la matérialité de toute chose fait que cette blessure qui n'est rien, mais qui m'empêche de travailler, d'agir, me mettant plus en face de moi-même, ramène à l'esprit tant d'impressions tristes qui l'envahissent. Mais sommes-nous maîtres de ces sensations qui nous prennent tout entier sans que l'on puisse , sans que l'on veuille aussi parfois les chasser?...

Elles ont du nioms l'avantage de nous ramener plus directement à la réalité des choses et de donner un plus impérieux désir de rendre plus utiles encore, dans l'avenir, tant de sacrifices acceptés, en employant chaque instant et le consacrant à l'étude de tout ce qui pourra servir aux autres.

Je passai mes journées à exécuter le plus grand nombre possible de croquis et d^aquarelles, aussi à prendre des observations barométriques et thermométriques d'heure en heure. Et il ne me fallait parfois pas moins que l'examen du thermomètre pour me convaincre qu'il n'y avait que 30 degrés de chaud. L'extrême état d'iiumicUté de l'air donne un sentiment de malaise et d'oppression qui ferait croire à un état thermique bien plus élevé qu'il ne l'est en réalité. C'est vers deux heures que la chaleur est la plus forte; elle atteint rarement, sur l'Oubangui, 33 degrés à l'ombre ; mais cette chaleur est comparable à celle de nos serres les plus chaudes. J'avais, lors de précédents voyages, supporté dans le Sahara des températures bien plus élevées, mais bien plus tolérables cependant, pour la raison que l'air y était sec et ne produisait pas cette lourde sensation d'oppression.

Les journées sont courtes. On dine avant la nuit, à cause des moustiques que la lumière ne manquerait pas d'attirer en grand nombre; or, il est nuit close à six heures et demie.

Il nous arriva une fois d'être obhgés de dîner à la lumière. Nos flambeaux, faibles cependant, attirèrent une telle quantité d'une sorte d'éphémère, que bientôt la table et les aliments en furent littéralement recouverts comme d'une couche de neige; et nous eûmes beau couvrir les gobelets avec des soucoupes, il nous fut impossible de diner.

Dès après le repas, on se couche, et les heures lentes d'une mtcrminable nuit se déroulent peu à peu. Bien souvent, on est tenu en éveil par les moustiques, que rien, ni fumée, ni moustiquaire, n'empêchent de venir nous dévorer. Ils se vengent sur nous des passageS;, trop rares à leur gré sans doute, de voyageurs en ces parages. La nuit, nous sommes soudain mis en émoi par les crépitements d'un violent incendie, qui détruit tous les arbres du bord près duquel nous sommes amarres. Les arbres se tordent et éclatent, donnant l'impression d'une fusillade nourrie et se rapprochant sans cesse ; il fait fuir nos hommes qui ont étalîli leur campement sur la rive. Ce sont mes Balalis qui, suivant leur coutume, ont mis le feu à la brousse ; c'est leur façon de chasser. Tout ce que les herbes et le bois abritaient fuit devant le feu, qui projettent une clarté telle que l'on voit aussi clair qu'en plein jour; et ils arrivent ainsi à abattre non du vrai gibier, car ils n'ont pas d'armes, mais du moins quelques petits rongeurs, parfois des serpents, des grenouilles et de grosses sauterelles; et tout cela leur est bon. Ils donnent à tout ce gibier le nom générique de biçi (viande). Cela assaisonne le manioc, qui constitue la ration quotidienne.

L'eflet d'un de ces incendies, qui s'entoure du féerique décor formé de palmiers et de grands arbres enlacés de lianes, est vraiment superbe en ce moment. Le brasier est immense, et des colonnes de flammes montent au ciel avec d'infinies gerbes d'étincelles, qui retombent en pluie d'or tout autour de nous.

Heureusement le vent qui souffle violent vient du large, et le feu ne gagnera pas la rive, où notre bateau a son amarre fixée à un gros arbre, sans quoi nous aurions été obligés de fuir.

L'incendie gagne maintenant les hautes herbes qui couvrent les monticules situés derrière le rideau d'arbres, et le voilà qui court en rubans de pourpre et d'or, dessinant le contour de chaque mamelon. Mais bientôt l'impression change. Une pluie torrentielle commence et noie dans ses flots l'incendie, et, ce qui est plus grave pour nous, envahit notre petite plate-forme et nous fait passer encore une nuit blanche.

Nous ne rencontrons que peu de pirogues, encore les voit-on à peine, car elles longent la rive : une ou deux par jour au plus; ce

LA RIVIERE ALIMA.

sont dos Afourous, qui descendent chez les Batékés, souvent même jusqu'à M'Pila, vendre leur ivoire, c'est-à-dire l'échanger contre des étofTes ou des barrettes de laiton. Tous pagayent debout, divisés en deux escouades, l'une de droite, l'autre de gauche, et comprenant chacune depuis dix jusqu'à vingt hommes. Tous les hommes de l'avant pagayent à gauche ; ceux de l'arrière, à droite ; à l'extrémité se tient un barreur. Lorsque l'on voit une de ces pirogues en face, venant sur nous, on dirait un immense oiseau qui bat des ailes à la surface de l'eau, tant le rythme de chaque pagaie est régulièrement cadencé.

Le 27, vers midi, nous passons dans les eaux claires et vertes, comme celles de la Seine, de

la rivière Alima. Ses ilôts ne se mélangent que peu à peu à ceux du Congo, et on suit longtemps la tramée qu'ils forment au milieu des eaux rouges du fleuve. En ce point, sur le Congo, les îles se multiplient sans cesse; et ce qui saisit, c'est de voir combien, d'ensemble, tout ce paysage a peu l'aspect tropical. C'est un beau spectacle cependant que celui qu'offre cette na^'igation au milieu des îles, sur la surface calme et unie comme une glace, de cette eau du Congo. Le matin, une légère brume s'élève audessus de ces eaux chaudes, et en donnant à ses contours une apparence plus floue, en la précisant moins, offre l'aspect d'un |)arc immense, dont les nombreux canaux formeraient les avenues, et les îles les massifs. Tel est le Bois de Boulogne dans son calme du matin, avant que les promeneurs l'aient envahi. Mais l'illusion s'en va vite quand on s'approche de la rive, et les arbres qui s'inclinent au-dessus de l'eau et viennent mouiller leur verdure dans cette nappe rougeàtre sont d'essences bien différentes (le tout ce que nous possédons chez nous.

Fia

— Guerrier afourou,

d'après une photographie.

Nous arrivons aux villages des Afourous, qui occupent toute cette partie du Congo jusqu'à Fembouchure de FOubangui. On donne aussi à ces indigènes le nom de Boubanguis. Nous faisons notre arrêt au village de Likouba, c[ui est perdu au milieu de sortes de lagunes ; aussi une des principales occupations de cette population est-elle la pêche, qu'elle pratique à l'aide de grands filets.

Les Afourous constituent une race d'hommes grands, bien bâtis et solides, mais laids. Leurs yeux sont très petits et le front bas; le nez est aplati et la bouche large. Ils portent un tatouage caractéristique en bourrelet qui occupe les deux tempes; il est obtenu par des incisions successives qui forment là comme de petits carrés. Sur le front, il y a également deux ou trois lignes transversales de tatouage. Les femmes ont ces mêmes marc[ues C£ui décorent également leur poitrine, en contournant les seins qui sont énormes et pendent souvent jusqu'à la ceinture. Hommes et femmes portent des pagnes, faits d'étoffe d'origine européenne, cju'ils ont teints en noir et qu'ils bordent prescjue toujours d'un petit liseré de bourre rouge. Toute la partie inférieure se termine en un effilochage formant des franges.

La coiffure des hommes est faite en réunissant les cheveux en des nattes qui' les tirent sur les tempes, et se terminent souvent en des prolongements occupant chacun des côtés de la tète, ou d'autres fois en un seul qui prend le milieu du front. Cette coiffure demande plusieurs heures pour être obtenue avec perfection. Toute la chevelure est d'aljord peignée avec grand soin, et il n'est pas rare de voir des hommes porter tous les cheveux provisoirement réunis en un vaste chignon, qui occupe le sommet de la tête.

Les cheveux des femmes ne sont pas tressés. Celles-ci s'enduisent le corps et la figure d'huile de palme et se saupoudrent, soit seulement la face, soit également le torse, de poudre de bois rouge, ce qui leur donne un aspect étrange.

Les femmes riches portent un collier, fait en laiton massif et qui a la grosseur du poignet. Un de ces colliers, que je suis arrivé à me procurer, pèse huit kilos. Ce n'est pas chose facile que de décider une femme à vendre ce riche ornement. C'est cju'en effet, une fois qu'il a été passé au cou, on le frappe jusqu'à ce qu'il soit

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