‹ La route du TchadChapitre 33 sur 68 · EN DETRESSE · texte numérisé non relu

EN DETRESSE

contrairement à ce qui a lieu d'ordinaire. J'envoie mes hommes sous bois, ils appellent. Peu à peu, les hommes seuls arrivent, mais timidement et armés tous de trois ou quatre sagaies. Nous les rassurons, et bientôt le chef lui-même ^ient m'apporter des noix de kola, des régimes de bananes, du tabac, des poules. Il fait des protestations d'amitié et veut faire avec moi l'échange du sang. Les indigènes viennent à nous, rassurés, et consentent à vendre des provisions pour nos hommes. Ils donnent des poignées de mains et secouent longtemps la main à la façon de nos paysans; après quoi, chacun des deux individus qui se sont dit ainsi bonjour frappe fortement dans ses deux mains; ne pas faire ce geste est une grande impolitesse.

Bientôt le capitaine déclare que tous nos efforts deviennent inutiles, car nous n'avançons pas, et qu'il nous faut renoncer à marcher dans ces conditions.

Suivant lui, il ne nous reste que deux solutions à prendre : aller nous poster à un endroit de l'Oubangui, d'où l'on puisse en môme temps apercevoir les deux rives et où nous attendrons la fis. 3v. — Le cheiduviiiage haiioï de

, . . Moubendilou, d'après un dessin.

venue du bateau la trance. Mais rien ne

nous garantissait que ce bateau n'était déjà dans le haut, puisqu'en maint endroit les îles sont si nombreuses et s'entre-croisent tellement qu'il devient impossible de se rencontrer sur la large rivière. L'autre solution consistait à aller atteindre le village de Dimésé qui était proche, et de fâcher d'obtenir des pirog-ues; mais, m'assurait-on, il était fort peu probable que les indigènes voulussent s'en dessaisir à quelque prix que ce fût. Dans ces conditions, il ne nous restait d'autre chose à faire que do nous en emparer de force.

Il m'était absolument impossible d'accepter cette dernière solution, car il ne pouvait me convenir d'aller faire la g-uerre à des indigènes qui ne nous avaient rien fait. J'insistai donc pour qu'une fois encore on essayât de faire des réparations; mais l'on m'objecta

qu'il restait bien à bord des tubes de rechange, mais qu'il n'y avait pas de mandrins indispensables à leur placement, le mécanicien ayant omis de s'en munir. Malgré tout, après avoir jeté l'amarre près de la terre ferme, au voisinage des villages dont je viens de parler, nous nous mimes à faire des réparations. Chacun mit la main à la besogne et, au bout de deux jours, au prix d'efforts très réels, nous eûmes la grande satisfaction de remettre la machine en état. Nous conduirait-elle jusqu'au bout, nous ne le savions pas, car des avaries d'un autre genre pouvaient survenir, mais du moins nous pouvions essayer de marcher.

Notre marche s'effectue, sinon dans des conditions normales, du moins suffisamment bien pour que nous puissions espérer atteindre Bangui dans une semaine environ. C'est long encore, mais qu'importe ; maintenant que nous avons l'espoir d'arriver, nous prenons notre mal en patience.

Le 28, nous avions atteint un de ces villages du nom de Mondoungo, lorsque soudain notre oreille fut frappée par un bruit insolite. Il n'y a pas de doute, c'est un vapeur; nous donnons un coup de sifflet, an autre sifflet nous répond et bientôt nous voyons la France s'avancer. Désormais nous sommes sauvés. Le capitaine nous explique cpi'il n'a pu quitter Bonga pour l'Oubangui qu'avec un retard considérable, car le bateau avait dû porter secours à un des agents de sa maison, qui commandait une factorerie à Loulounga (État indépendant), et qui, s 'étant rendu dans un village du voisinage, avait été attaqué et blessé de deux coups de sagaie. Très complaisamment, M. Chaussé met ses vivres à ma disposition et me propose de les partager avec nous, car depuis que nous sommes sur le territoire bonjo, il nous est bien difficile de nous procurer autre chose c[ue du manioc et des bananes. M. Chaussé m'offre de m'emmener à Bangui, mais il y a bien peu de place à son bord et je devrais partir seul. Maintenant que notre bateau marche à nouveau, je juge préférable de ne pas l'abandonner et d'e.ssayer de continuer jusqu'à Bangui. Je demande donc simplement à M. Chaussé de se charger d'une lettre avisant les membres de ma mission de ma prochaine arrivée, et leur disant que si, d'ici à huit jours, je ne suis pas à Bangui, ils aient à m'envoyer des pirogues

VILLAGES BONJOS. luO

qui effectueront le transport de mes marchandises jusqu'au poste.

Les indigènes sont très émus de voir deux bateaux amarrés près de leur rive. Jamais ils navaient vu un tel déploiement de force et le nombre des blancs, nous sommes sept en tout, leur donne une réelle inquiétudç. Pour rassurer le chef, je consens pour une fois à subir l'opération de l'échange du sang, que dans chaque village on voulait nous faire pratiquer, mais à laquelle je me refusais généralement, car elle n'offre aucun avantage sérieux. Cet échange du sang est une sorte de traité d'amitié passé entre les deux parties contractantes, mais ces traités que rien ne sanctionne n'ont qu'une valeur bien minime, souvent nulle, car les ciiefs de cette région sont tout disposés à la moindre occasion à n'en tenir aucun compte. D'ailleurs, ne sommes-nous pas ici, et jusqu'à Bangui, sur le territoire français, en vertu de conventions passées en due forme en Europe, ce qui vaut mieux que tous les bons ou mauvais vouloirs de tous ces petits chefs sans importance?

Après nous être installés face à face, assis par terre, nous nous pratiquons chacun, le chef et moi, de petites incisions transversales sur Favant-bras droit. Puis, lorsque le sang est apparu, nous nous frottons les bras l'un contre l'autre en répétant les mots déko dcko, ce qui veut dire ami. Après quoi, le féticheur nous met sur nos blessures des cendres de feuilles de bananier et la cérémonie se termine par des libations de vin de palme. On apporte un hanap fait d'une grande corne d'antilope [tragelaplius gratus), polie et décorée d'anneaux de fer et de cuivre. On le remplit de vin de palme et il faut le vider.

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