CHAPITRE IX
BangTii. — Les Bouzérous. — La Kémo.
Etre pressé d'arriver au but et voir le temps s'écouler en d'inutiles lenteurs est un tourment de tous les instants, dont tous ceux qui l'ont éprouvé reconnaîtront la cruauté. Lorsque le résultat à obtenir est aussi important que celui que je poursuivais, lorsque je savais que chaque journée perdue donnait le temps aux assassins de Crampel de fuir plus loin, ou de s'orsraniser mieux, et qu'il me de\'iendrait impossible peut-être d'obtenir le succès à cause des retards multipliés qui se présentaient devant moi, ce tourment prenait une acuité telle que ma santé en était ébranlée; j'éprouvais de -s-iolents accès de fiè%Te.
Enfin, le dimanche i octobre, après une traversée de quarantesept jours, le brave capitaine PoupUer. qui. lui du moins, avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour me faire arriver, m'annonça que, dans quelques heures, nous serions à Bangui. J'allais être à terre, et si la promptitude de mon départ pour le Nord ne dépendait que de moi seul, assurément je ne serais pas loug-temps avant de reprendre la vie active.
Le sifflet de la machine annonce notre venue et dès qu'au tournant de la rive boisée j'aperçois le poste de Bansui, je vois sur la berge tous les blancs assemblés, se détachant sur la masse sombre de mes tirailleurs noirs.
Ce fut avec une joie sincère que je sautai à terre, mais je fus désappointé de ne trouver là ni M. Brunache, ni M. Briquez. Le recrutement des pirogues pour la reconnaissance des ri^-ières Ombella et Kémo avait présenté les plus grandes difficultés. M. Brunache était arrivé le 17 août à Bangui; or, ce n'est que le 9 septembre, qu'enfin avec quatre pirogues venues du haut, il put partir
chez les Banziris et envoyer huit autres pirogues pour aller prendre, au poste de la colonie, M. Briquez et le personnel noir, ainsi
Fis- 3:;. — Pirogue bouzéroue, d'après une photographie.
que les marchandis-cs qui devaient leur faciliter le parcours des rivières. J'étais donc une fois encore arrêté, et il me fallait attendre, pour arriver à réunir tout mon personnel et partir ensemble.
RÉCOLTES ZPOLOGIQUES. 113
Le poste de Bangui, s'il est établi dans un emplacement peu favorable, tant au poiat de vue sanitaire que sous le rapport du terrain qui ne se prête pas aux cultures, auxquelles il semble que l'on attache trop pea d'importance peut-être, malgré l'intérêt capital qu'elles présenteraient si elles étaient bien conduites, est placé dans une situation exceptionnellement pittoresque.
De toutes les espèces zoologiqUes, celle appartenant au genre homme présente certainement le moins d'intérêt. Abâtardis, sans caractère propre, je ne puis mieux définir ces hommes qu'en disant que ce sont des Bonjos dégénérés, dont ils n'auraient conservé que la laideur, que les défectuosités, sans les compenser même par la
Fig. 36. — Coiffures des jeunes Bouzérous, d'après un dessin.
force et l'aspect viril. Depuis le Loango, je n'avais rencontré de race aussi avilie.
Cette population de Bouzérous ou Bouzrous est chétive, sale et laide. Les hommes comme les femmes sont à peine vêtus. Ces dernières ne portent plus ces pagnes élégants des femmes bonjos, lesquels, faits de longues franges multicolores, leur donnent cet aspect de ballerines dont j'ai parlé. Ce ne sont plus que deux petites touffes défilasses, suspendues l'une devant, l'autre derrière, au moyen d'une cordelette quelconque, et laissant les flancs et les cuisses à découvert. Elles sont généralement maigres, chétives, vieilles de bonne heure et flétries dès le jeune âge. Aux femmes bonjos elles n'ont pris que ce que celles-ci avaient de plus laid : la détestable habitude de s'arracher les incisives supérieures et de s'épiler complètement les paupières. Est-il utile d'ajouter qu'elles sont franchement laides? — C'est une déduction que chacun aura faite,
ROUTE DU TCHAD. lî>
surtout quand j'aurai dit encore que, le plus souvent, leur tête est rasée presque totalement, en ne réservant que quelques dessins en forme de croissant sur les côtés ou un petit carré sur la partie postérieure.
Les hommes sont petits, assez chétifs; comme les femmes, ils s'épilent les paupières et s'arrachent les incisives supérieures. Les jeunes gens se rasent la tête en y réservant des dessins divers. Plus tard, la chevelure est conservée courte. J'ai remarqué bon nombre d'individus portant une moustache longue de plusieurs centimètres. Leur figure est exempte de tatouages. Les ornements consistent surtout en colUers de perles de cuivre de forme allongée, que l'on trouve plus bas. Souvent aussi, ce sont des dents de chiens, de singes, de buffles et plus rarement des dents humaines. Cependant, les Bouzérous sont anthropophages, nul doute ne peut exister à cet égard. Les crânes qui ornent leurs cases sortent de la marmite et, d'ailleurs, il n'est pas besoin d'insister beaucoup pour leur faire avouer leur goût pour la chair humaine.
Tout le monde a encore présente à la mémoire la fin tragique de l'infortuné chef de poste Musy qui, s'étant imprudemment aventuré avec une escorte insuffisante, fut tué et mangé dans le village de Salanga, peu éloigné du poste de Bangui.
Les renseignements que j'obtins sur le compte do la rivière Kémo devaient me déterminer plus tard à accepter ce cours d'eau pour m'avancer vers le Nord, malgré l'obliquité de son cours dont la direction générale était Nord-Nord-Est; mais du moins étant |)lus large et plus profonde que l'Ombella, ayant, sur ses rives une population dense, je devais trouver là le moyen de nourrir toute ma colonne pendant un temps prolongé et obtenir même des vivres pour m'avancer plus avant lorsque je serais forcé d'abandonner la voie d'eau pour prendre une ligne de terre.
Fixé désormais sur le chemin à suivre plus tard, je hâtai le plus possible les préparatifs de départ. Il me tardait de j^rendro la voie suivie par Crampel et d'obtenir sur son compte des renseignements précis.
Mes forces étaient faibles et il pouvait se faire que je rencontrasse des ennemis nombreux et armés, peut-être môme de fusils à répé-