CHAPITRE X
Départ de Bangui. — La marche en pirogues. — Les villages bouzérous. — Les rapides de Belly et de Mokouangay. — Le poste des Ouaddas. — Population ouadda. — Les Banziris.
On ne peut embarqiiei" devant le poste, car en amont, à une centaine de mètres, se trouve le premier rapide formé par cette sorte de seuil rocheux par-dessus lequel les eaux se déversent. Les pagayeurs banziris, qui sont venus jusqu'au poste pour y camper, attendant notre départ, vont faire repasser les brisants à leurs pirogues. Une liane longue et forte est amarrée en avant, et tous unissent leurs efïbrts pour forcer la passe difficile. Une à une, les embarcations sont poussées jusque dans le torrent, puis toute cette foule, d'une cinquantaine de pagayeurs, se jetant à l'eau et saisissant la liane, moitié nageant, moitié s'arc -boutant aux pointes des roches qui font mugir les eaux écumantes , finit par forcer le passage. La pirogue est pleine d'eau, et faite d'un bois pesant, elle coulerait, si, rapidement l'eau n'était rejetée au dehors. L'opération renouvelée amène ])ientôt toutes les pirogues le long de la rive de cette sorte de grand lac aux eaux calmes que l'on a appelé la baie des Crocodiles. Les colis ont été transportés par terre jusque sur le rivage. Des hommes partis sous bois ont été couper des brassées de rondins, que l'on dispose sur le fond des piroques pour éviter que nos colis ne viennent à se mouiller, si par accident l'eau embarque encore. Dans chaque pirogue, on place 30 à 40 charges au milieu, et, entre tout cet amoncellement, on réserve une petite place, où, sur une caisse, le plus bas possible, pour ne pas donner do ballant à la pirogue, un Européen va s'installer. Un seul par pirogue, c'est tout ce qu'il en peut tenir avec quelques-uns de nos noirs.
Tout est prêt, et soudain tous ensemble, abattant les perches dans l'eau, ébranlent les frêles esquifs, qui se mettent en route.
C'est un spectacle saisissant que celui de voir toutes ces pirogues chargées d'indigènes, pagayant d'un mouvement rapide et cadencé sur cette rivière immense , bordée de montagnes aux flancs noirs, tout couverts qu'ils sont des arbres de la grande forêt, et par un vif contraste, se détachant sur ce paysage grandiose et d'une sauvagerie étrange, les gaies couleurs de notre pavillon, flottant audessus de chaque pirogue, jettent leur note claire. Ah! comme il fait bien ici encore, le cher drapeau!
Les Banziris, qui sont venus avec leurs pirogues me chercher à Bangui, et en compagnie desquels je vais vivre pendant quelque temps, constituent une race véritablement remarquable : leur aspect robuste et sain , leur physionomie ouverte , le regard franc et clair de leurs beaux yeux, séduisent dès le prime abord. Quand je les vis pour la première fois au poste que je venais de quitter, ils contrastaient si violenmient avec cette détestable population locale des Bouzérous, que je me sentis tout de suite pris d'enthousiasme pour eux. Je puis dire que maintenant, les connaissant mieux, ayant eu avec eux de noml)reuses et longues relations, je leur ai conservé mes sympathies du premier moment.
Habitués , dès le plus jeune âge, à l'exercice violent de la manœuvre de la pagaie et de la perche, leur corps se développe sain, vigoureux et bien musclé. Rien n'est amusant comme de voir des bambins ayant tout au plus cinq ans, assis dans une toute petite pirogue et armés d'une minuscule pagaie, s'en aller promener à l'aventure sur la grande rivière , manœuvrant de droite et de gauche, écartant les obstacles, remontant même le courant comme si c'était chose la plus simple. Et dès le jeune âge, entraîné à ces exercices sains, leur corps acquiert une souplesse et une vigueur extraordinaire. Les Banziris, presque tous au-dessus de la moyenne, ont les muscles bien accusés, saillants, sans l'exubérance athlétique des Bonjos, cependant. La taille est souple, bien prise et cambrée. Le seul reproche que l'on puisse faire à l'ensemble de ce corps est l'état un peu grêle des membres inférieurs. La raison en est peut-être dans ce que c'est un peuple exclusivement de pagayeurs qui travaillent plus des bras que des jambes.
L'harmonie de la figure est telle que, s'ils étaient blancs, cha-
PAGAYEURS BANZIRIS.
cun dirait de ces adolescents : Ah ! les beaux garçons ! Mais l'on s'habitue vite à la couleur noire, et autant, au début, tous ceux qui apparaissent semblent uniformes, autant peu à peu on reconnaît
Fig. 37. — Pagayeurs banziris au poste de Bangui, d'aprrs une photograpliie.
la physionomie et le caractère propre de chacun d'eux. Cette sensation est réciproque, d'ailleurs, et les noirs qui sont peu habitués à voir les blancs, les distinguent difficilement les uns des autres, à moins que ceux-ci ne présentent des caractères très saillants, qui leur permettent de les reconnaître à première vue, tels que
par exemple une taille exceptionnellement élevée ou réduite, Fabsence ou la présence de la barbe, la calvitie, etc.
Les Banziris n'ont nullement ces caractères que Ton est habitué à trouver chez les nègres. Leur nez est droit et les ailes seules en sont un peu élargies. Les lèvres, moyennement épaisses, légèrement relevées aux coins, laissent, dans le rire qui les anime souvent, découvrir de belles dents qui, malheureusement chez certains individus, sont taillées en pivots, prenant l'aspect de dents de carnassiers. Ce qui surprend, sans choquer cependant, c'est la coiffure toujours très compliquée qui orne leur tête, et dans laquelle les perles de couleurs diverses rentrent en combinaisons habiles. Et ce sont alors des boucles ou des plaques en damier, aux couleurs symétriquement répétées et toujours disposées avec une régularité géométrique absolue. Tantôt ces plaques occupent les deux côtés de la tête, tantôt, au contraire, ce sont des lignes longitudinales , formant des sortes de crêtes sur le sommet. Lorsque les cheveux sont réunis en boucles perlées, la tête entière en est couverte.
Cette coiffure est en même temps leur plus bel ornement Fig. 38. - Objets banziris : 1, couteau. - 2 à 6. gj j^ur richesse. Aussi lorsquc
sagaies. — 7, couteau avec gaine. — 8, marteaupilon en ivoire. — 6, pagaie. D'apn^s nature. l'époUSC . travaillant à belles
journées, a terminé un de ces chefs-d'œuvre de patience, l'heureux possesseur de cet ornement, tant envié et admire, recouvre-t-il, pour les heures de travail, ce petit édifice d'une sorte de bonnet fait d'écorce martelée, que ceux, qui sont épris de modernité, remplacent par des étoffes européennes. Il y a dans cette coiffure un véritable trésor pour un Banziri , qui , à un moment donné , le retranche pour servir à quelque achat ou au paiement d'une dette de jeu; car, ici, en quelques heures d'entraînement, les fds de famille perdent leur
COIFFURE DES BANZIRIS. 121
fortune. J'ai pu acheter quelques-unes de ces plaques et les rapporter tout entières, avec les cheveux qui y étaient adhérents. Le jeu favori auquel se livrent les Banziris, pendant des heures, sans jamais se lasser, consiste à prendre en main un certain nomhre de cocpiilles ou de cailloux et à les jeter en Tair, en faisant claquer les doigts. Les fragments tombent pile ou face, et Tenjeu passe à l'un ou à l'autre des joueurs. Autour de ces petits Monaco, il y a toujours galerie nombreuse, pariant pour tel ou tel partenaire.
Les perles qui ornent les cheveux constituent la principale pièce du costume ; le reste n'est que l'accessoire. C'est un pagne, souvent en écorce martelée, parfois aussi en étofl'e, guinée ou coton blanc, passé entre les jambes et retenu à l'aide d'une ceinture, faite de peau de buffle corroyée, et ornée de bagues de fer ou de cuivre. La mode veut que les élégants portent un pagne très grand, flottant entre les jambes et descendant parfois jusqu'au-dessous des genoux. Les avantbras sont presque toujours ornés de bracelets; ceux-ci sont parfois en ivoire tourné , mais le plus souvent ils sont en métal, fer indigène forgé avec de petits grelots; mais le bracelet le plus Hg. 30. —couteau- serpe caractéristique est celui qui consiste en une naLrr.^""'^' ^^^^^^ petite bande de fer, plate, large seulement de quelques millimètres, et s'enroulant en un nombre variable de tours, vingt ou trente parfois, pour former comme une sorte de ressort qui entoure tout l'avant-bras. Assez généralement, les Banziris portent, suspendu au côté, à l'aide d'une lanière en baudrier, un couteau, passé dans une gaine de cuir, ajourée et artistement façonnée.
Toujours gais, les Banziris s'abordent le matin, le sourire aux lèvres, le regard droit, la main tendue, et répétant Bùi, kama? (Ça va bien, ami?) Entre eux, jamais de querelles. On les entend rire plaisanter, jamais se fâcher. Et lorsqu'ils se revoient après une absence, c'est une joie vive, qui se manifeste par des éclats de
ROUTE DU TCHAD. jq
voix et des serrements de mains. Ils ne s'embrassent jamais.
Très aimables et de relations faciles , ils sont d'une fierté qui leur inspire parfois des boutades qui surprennent. Ils comprennent très bien la plaisanterie et rient de bon cœur, même si elle s'exerce à leurs dépens; mais si par curiosité on vient à toucher à leur coiffure, ou à soulever leur bonnet, par exemple, ils ne se gêneront nullement pour user de réciprocité et soulever notre cascpie, moins pour se rendre compte de l'arrangement de nos cheveux, que pour nous montrer qu'ils peuvent bien faire ce qu'on leur fait.
Les femmes, qui accompagnent souvent d'ailleurs leurs époux dans leurs voyages nautiques, sont généralement belles. Le regard de leurs grands yeux, que bordent de longs cils retroussés, a une expression d'infinie douceur; elles sont aimables, avenantes et viennent, elles aussi, nous tendre la main.
Dès le plus jeune âge, habitué à la pirogue, le Banziri est le plus habile pagayeur que l'on puisse trouver. Dans une pirogue conduite par lui, il n'y a qu'à s'abandonner avec confiance. C'est ce que je fis, passant mon temps à admirer la souplesse des mouvements de mes hommes et l'hal^ileté de leur manœuvre.
Les pirogues des Banziris sont spéciales à toute la navigation du haut Oubangui. Les Yakomas, les Bourakas, les Sangos, peuplades qui toutes occupent les bords de l'Oubangui et ont une très grande analogie avec les Banziris, les emploient également. Elles ont depuis 10, jusqu'à 15 et 18 mètres de long, sur une largeur variant de 0"\r)0 à 0"',90 et une profondeur à peu près égale. Elles sont faites d'un seul tronc de bois, creusé à l'aide d'instruments tranchants ; les parois sont solides, les arbres choisis étant de bois très dur, et leur épaisseur, ordinairement de 5 centimètres au moins. L'avant se prolonge en une plate-forme, que surmonte, vers son extrémité, une sorte de tabouret sculpté à plein bois, souvent orné de dessins divers. Puis, lui faisant suite, est un plan incliné en pente douce, sur une longueur de 2 à 3 mètres jusqu'au fond de la pirogue. Cette première partie, limitée dans le fond par un seuil en bois, est réservée à trois ou quatre solides gaillards, qui, armés de longues perches, qu'ils enfoncent dans l'eau pour aller chercher le