MARCHE EN PIROGUE
toire tiendra la tête, sans que nul songe à la dépasser. Et tous ensemble, les pagayeurs entonnent, en tierce, un refrain mélodieux et] doux, que les échos répètent :
Nous gagnons la rive, que nous suivrons sans cesse maitenant, évitant ainsi, dune part le trop fort courant, de l'autre, les grandes profondeurs qui empêchent de se servir de la perche. Mais la crue est considérable et les rives sont partout inondées, si bien que les pirogues passent sans cesse entre les arbres, souvent même entre les branches des gros arbres et là encore il y a, 5 ou 6 mètres d'eau. Les honmies se servent alors de perches terminées par une fourche, à l'aide de laquelle ils s'appuient contre les arbres et poussent la pirogue. Souvent nous passons sous des branches tellement basses que tout le monde est obligé de^ se coucher dans la pirogue. Soudain un cri se fait entendre, c'est un homme qui ne s'étant pas baissé à temps a été précipité à l'eau, mais nous ne nous arrêtons pas pour si peu et l'homme a bientôt fait de nous rattraper à la nage. Que de fois un des hommes de l'avant, ayant coincé sa perche entre deux roches plutôt que de la perdre, saute à l'eau, plonge, la dégage et regagne sa place à la nage, ramenant l'outil!
Au voisinage des rapides de Belly et de Mokouangay, sur la rive droite, en dessous comme en dessus d'eux, se trouvent de nombreux \illagcs de peuplades très semblables aux Bouzérous, et que l'on peut, comme ces derniers, rattacher aux Bonjos. On leur donne parfois les noms de Baboyas, Bouakas, etc.
Tout ce que j'ai dit des Bouzérous, configuration crânienne, mœurs, parures, peut se rapporter à ces populations qui, cependant, se caractérisent par le fait d'être encore plus barbares que toutes celles situées plus bas. Crampel, lors de son passage dans ces rapides, fut attaqué par ces indigènes.
L'aspect seul de ces villages est bien peu fait pour éveiller la confiance. Palissades de pieux solides, de 3 mètres de haut, ils ne présentent, du côté de la rive, qu'une seule ouverture. C'est une sorte de couloir, long de plusieurs mètres, et fermé au dehors par trois grosses poutres, traversées dans le milieu de leur hauteur, double de celle de la palissade, par une solide cheville, autour de laquelle elles se meuvent à la façon d'une bascule de souricière. Derrière ces barricades, les indigènes, à l'œil farouche, guettent, et profitant des chavirages, décochent parfois quelques flèches en fer barbelé, qui font des blessures dangereuses, comme j'ai pu le constater sur deux de mes hommes, blessés dans ces passes.
Tout est méfiance chez eux. Leurs pirogues ^ petites et mal faites, qui ne leur servent qu'à aller à la pêche, filant entre les branches et se dérobant toujours aux regards, sont amarrées près de la porte en souricière. Par un trou percé à l'avant, une longue perche passe et se fixe dans le sol; et là-haut, à son extrémité llexible, sont suspendus de gros grelots de fer, qui avertiront les habitants du village, dès que l'on touchera à la pirogue.
Ayant pénétré dans un de ces villages, je constatai qu'il était formé de cases rectangulaires, aux toits à deux pentes, tout à fait semblables à celles des Bouzérous. Les plantations, consistant surtout en bananiers et en maïs, sont faites en dehors de la palissade, sur des déboisements, où un rideau d'arbres est toujours ménagé, pour les cacher aux regards de ceux qui passent sur l'eau.
Un seuil encore se présente : c'est le dernier, disent lesBanziris, mais le plus difficile. Une première pirogue tente le passage, mais recule bientôt, à demi remplie d'eau. A ce moment, la mienne vient donner dans le courant. En un clin d'oeil, tous les hommes sautent à l'eau, peu profonde en cet endroit, et la tête seule émergeant au-dessus des flots qui bouillonnent et se creusent en tourbillons furieux, ils soulèvent au-dessus de l'eau la pirogue sur les épaules. A un moment, portant sur la roche par son milieu, son avant émerge de plus d'un mètre, puis bascule et se trouve dans le courant supérieur. Bien vite, l'eau embarquée
POSTE DES OUADDAS.
est rejetée au dehors, les hommes reprernent qui leur perche, qui leur pagaie, et nous voguons de nouveau.
Après trois jours entiers de cette navigation, j'arrivai enfin à mon poste des Ouaddas, où une partie de mes hommes et de mon matériel m'avaient précédé. Une douzaine de grandes cases, soigneusement construites, servaient de magasin et de casernement.
Situé entre l'embouchure des deux ri^ières Ombella et Kémo, l'emplacement choisi était en tous points excellent, et je me félicitai d'avoir confié cett€ tâche à M. Briquez, qui s'en était si bien acquitté. Le terrain, surélevé au-dessus du cours de l'Oubangui, est à l'abri même des plus hautes crues.
Sur la rive, pas de villages, si ce n'est quelques abris provisoires, servant aux pêcheurs banziris qui viennent s'y établir pendant les quelques
mois des eaux hautes. Mais à un kilomètre dans l'intérieur commencent les Ouaddas, population qui occupe une bonne partie du territoire compris entre l'Ombella et la Kémo.
Mon établissement en ce point constitua un événement, tant pour les Ouaddas que pour les Banziris. Les uns et les autres, voyant notre attitude très pacifique, voulurent tirer pai'ti de la circonstance : les premiers, en se rapprochant de la rive et venant chaque jour vendre au poste des denrées de toute nature; les seconds, en éta-
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Les indigènes, à l'œil farouche, guettent. D'après un dessin.)
blissant un village à demeure à quelque cent mètres de celui-ci. Les Banziris, en effet, se disent les seuls maîtres de la rivière, et leur tendance est de gagner chaque jour davantage, à droite et à gauche, afin de conserver le monopole de la navigation et, par suite, du commerce et de la pêche. En cet endroit, ils trouvaient une résistance effective de la part des Ouaddas qui, peu nombreux en somme, mais très guerriers, les repoussaient sans cesse, voulant conserver un contact avec la grande rivière. Ce fut pour les uns et les autres une déception cruelle, lorsqu'ils nous virent lever le camp et abandonner ce poste, pour une période qu'ils craignaient devoir se prolonger indéfiniment. Ajoutons que les Ouaddas ne tardèrent pas à venir faire la guerre aux Banziris, qui furent contraints d'abandonner, jusqu'à mon retour, leur village naissant.
A tous égards, j'avais lieu de me féliciter du choix de l'emplacement de ce poste, qui devait être la tête d'étape entre Bangui et l'installation que j'avais le projet de faire plus tard, lors de ma pénétration vers le Nord. Pour le moment, j'y trouvais un abri utile et grâce à la richesse du pays, il m'était facile de m'approvisionner abondamment. Chaque matin, les Ouaddas, hommes et femmes, venaient m'offrir les produits divers de leurs cultures et de leur élevage.
En moins d'un mois, onze cases avaient été construites, et les habitants, rassurés par notre attitude pacifique, avaient pris l'habitude de venir vendre; si bien que c'était, le matin, un véritable marché très animé. Un Ouadda ne marche jamais sans ses lances; mais lorsqu'il veut faire montre de son attitude pacifique et de sa confiance, il prend le soin de les déposer avant d'entrer dans les cases, ou d'aborder le lieu où se tient le marché. C'est ainsi qu'un gros arbre recevait chaque matin, appuyées contre son tronc majestueux, une centaines de javelines, qui, bien que faites toutes sur le même modèle, étaient ensuite reconnues, chacune par son propriétaire respectif. Légères, munies d'un fer allongé et mince et d'un manche très flexible ayant ordinairement plus de 2 mètres de long, ces lances sont maniées par les indigènes avec une extrême habileté. A 50 mètres, un but présentant la surface d'un homme est rarement manqué, et, s'il est atteint, la blessure est cruelle.