‹ La route du TchadChapitre 39 sur 68 · ASPECT DES RIVES · texte numérisé non relu

ASPECT DES RIVES

Le lendemain de mon arrivée à mon poste, le 28 octobre, M'Paka, le chef des Ouaddas, vint me rendre visite. C'est un vieillard aux cheveux et à la Larbe entièrement blancs, à Tair intelligent. Il est accompagné de son fils, qui doit à l'habitude qu'il a de s'enivrer d'avoir une physionomie où se lit l'abrutissement le plus complet. Il est suivi de quelques serviteurs qui sont armés de fusils à piston (d'où peuvent venir ces fusils alors qu'il n'y en a nulle part plus bas dans rOubangui ?) et vêtus d'une sorte de blouse brodée, ressemblant aux bouljous que portent les Sénégalais. Leur tète est rasée, et ils ne conservent au sommet qu'une sorte de toupet. Ce sont, parait-il, des esclaves, qui viennent de l'intérieur, des N'Dris, peuplades qui sont en rapport avec les musulmans. M'Paka me donne deux chèvres et des poules, dont il arrache les plumes, par poignées, pour me les jeter sur la tête, ce qui est signe de paix et d'amitié. Je lui offre des cadeaux, consistant surtout en étoffes et perles blanches, lesquelles sont très en faveur ici.

Je dus rester trois jours à mon poste, attendant le retour de M. Briquez, que j'avais envoyé demander au chef Bembé, quelques' pirogues supplémentaires, afin de nous permettre d'emporter les charges qui étaient au poste, et le 31, dès le matin, nous pûmes repartir.

Dès qu'il avait appris parla bouche de M. Briquez ma venue prochaine, le chef banziri Bembé avait envoyé au-devant de moi la plus grande pirogue qu'il avait pu trouver dans le village, et que son fils Gogo conduisait lui-même. Je m'y installai confortablement car elle ne mesurait pas moins de 0'",90 de large. C'est la plus grande que j'aie jamais vue dans ces régions.

Au lendemain du départ de mon poste, nous longions la rive française et j'examinais le ciel tout embruni depuis quelque temps, lorsque soudain, je distinguai, dans le lointain, deux pirogues descendant le cours et qui me semblaient ornées d'un pavillon tricolore. Je pris ma jumelle et je constatai que je ne me trompais pas. Elles se dirigeaient vers moi; bientôt nous voilà en contact, un tirailleur sénégalais se trouve dans l'une d'elles. Il me remet un courrier, dont il est porteur et qui me vient de M, Léon de Poumeyrac.

nOlTE DU TilIIAD. 17

Lors de mon séjour à Bangiii, M. de Poumeyrac y était arrivé, venant du haut, envoyé par l'administration locale, pour se rétablir des atteintes d'une fièvre bilieuse hématuricjue. Il était reparti de Bangui avant moi. C'était un homme aimable , à la physionomie franche, et chez lequel on devinait l'énergie et la décision. J'avais entretenu avec lui les relations les plus cordiales.

La lettre qu'il m'écrivait me disait que deux de ses pirogues avaient chaviré, et qu'il avait perdu toutes les marchandises d'échange qu'il possédait, en même temps que tout son matériel, son linge et ses médicaments. Il me demandait de lui venir en aide, en lui donnant six caisses de perles et quelques médicaments. Je ne demandais pas mieux; mais il était nécessaire pour cela que les deux pirogues descendissent jusqu'à Bangui, où la plupart de nos marchandises étaient restées. J'écrivis donc un pli que je remis au tirailleur, en lui prescrivant de se hâter; il repartit aussitôt.

Je venais à peine de clore cette lettre que, levant la tête, je m'aperçus que les nuages, qui s'amoncelaient peu à peu, étaient devenus plus menaçants et qu'une tornade étant imminente, il était indispensable de gagner immédiatement la terre pour y abriter les bagages. Malheureusement, trois de mes pirogues avaient déjà pris l'avance, et il m'était difficile de les rattraper. Je tirai deux coups de fusil en signal d'arrêt; deux autres me répondirent bicntôl, me montrant qu'on avait compris. Toutes les pirogues rallièrent la

terre.

Brusquement, le vent s'élève et se met à souffler en tempête. Les eaux de l'Oubangui sont soulevées en flots, qui paraissent tout noirs maintenant. D'énormes branches feuillues, arrachées aux arbres, volent de toutes parts; encore un moment, et il sera impossible d'aborder, car le vent vient de terre et nous pousse au large. Sans plus tarder, je fais pousser à terre et je saute à l'eau, tenant en mains mon appareil photographique et mes carnets, que je veux sauver avant toute chose. Je dis à mes hommes de pousser les pirogues dans les branches et de retirer mes bagages de l'eau, qui envahit l'embarcation. Je suis à terre, mais j'ai toutes les peines à me tenir debout, tant le vent est violent. Deux pirogues m'ont rejoint; on se hâte de porter les colis et de les recouvrir d'une

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