VIOLENTE TORNADE
bâche. Mais il est trop tard, le tonnerre éclate, brisant tout autour (le nous des arbres énormes qui tombent en un chaos indescriptilde ; le vent souffle furieusement, enlevant tout, et la pluie nous inonde. Des hommes couchés par terre se cramponnent après la bâche qui couvre quelques-uns de mes colis et qu'ils ont toutes les peines du monde à maintenir. A ce moment, les dernières pirogues arrivent et s'engagent dans les branches pour gagner la terre ferme, mais les vagues soulevées embarquent et emplissent les pirogues, qui coulent; quelques caisses surnagent. Malgré tous ces éléments déchaînés, le repêchage commence au milieu de cris d'épouvante.
Il y avait des femmes et des enfants banziris dans une des pirogues. Un des enfants est perdu; mon sergent plonge et le retrouve; mes tirailleurs sont superbes de dévouement. Ils sauvent tout ce qui nage, plongent pour chercher ce qui est au fond, au risque de se faire contusionner par les pirogues, que le vent jette toutes les unes contre les autres. Mais en deux minutes toutes sont submergées et ont disparu. Ce sont alors des cris et des lamentations chez les Banziris; et la foudre qui tombe tout autour de nous en maint endroit, couvre tous ces gémissements de ses terribles éclats. Je vois deux Banziris dont la tête seule passe hors de l'eau; je leur tends la main, mais ils ne veulent pas la prendre; ils sont cramponnés à leur pirogue qui a coulé bas et qu'ils ne veulent pas lâcher, car le courant l'emporterait. Amat vient à leur secours, plonge et fixe une corde après la pirogue.
Toute cette épouvantable mêlée n'a duré qu'un quart d'heure ; le vent tombe, le temps se calme, nous allons pouvoir compter nos pertes. Elles sont relativement faibles, grâce au dévouement de nos tirailleurs. Il faut avoir vu une semblable tornade pour arriver à s'en faire une idée, car tout ce que l'on peut dire est faible et sans couleur à côté de la réalité.
Dans l'après-midi de la troisième journée de marche, le chef des pagayeurs de ma pirogue me dit que, vers quatre heures, nous serons au village de Bembé, son père. Les Banziris ont un procédé aussi simple qu'ingénieux pour indiquer l'heure. Dans toute la région qu'ils habitent, en toute saison, les jours sont égaux aux nuits, ce qui simplifie beaucoup la façon de compter. Pour indiquer
six heures du matin, ils montrent l'horizon du côté de l'Est; six heures du soir, l'Occident; midi, la main en l'air; et les autres heures sont indiquées en inclinant plus ou moins le ])ras vers l'horizon. Passé le coucher du soleil, on n'indique plus d'heures; on dit : na lolo coui (mot à mot : quand le jour est mort).
Bien que l'on m'ait dit que nous approchions du village, je ne découvrais rien cependant. C'est que, comme la plupart des villages banziris, celui du chef se trouve, non au bord immédiat de la rivière, mais derrière ce rideau d'arbres qui s'étend sur les rives et masque ainsi complètement la vue des cases. Seul un petit sentier, souvent peu apparent, indique à qui le connaît le chemin du village. Parfois une ou deux pirogues amarrées donne une indication plus précise ; la plupart du temps, dès que celles-ci sont déchargées, on les amarre solidement au moyen d'une liane, et on les coule bas, manœuvre des plus faciles, car elles sont construites en bois très dense.