LE CAMP DE CRAMPEL
dévastes horizons, ou qu'en pleine croissance, elles obstruent les chemins et limitent la vue, il est presque impossible de s'y reconnaître. Or, précisément Crampel était parti en janvier, c'est-àdire alors que les herbes venaient d'être brûlées. Actuellement elles étaient hautes; dans un mois, on commencerait à allumer les incendies, mais pour le moment la marche serait terriblement difficile,
Kig. 42. — Villasc banziii du clief Bembé, d'après une photographie.
et nous aurions bien de la peine à retrouver les sentiers une première fois parcourus. Bembé, voyant que toutes ses insistances pour nous retenir étaient vaines, me promit de me donner un guide : c'était un homme venant de l'intérieur et connaissant par conséquent les chemins qui conduisaient chez les peuplades voisines. Un Banziri, en effet, n'aurait pu me servir de guide, car les hommes de cette tribu se cantonnent sur les bords de la rivière et ne pénètrent jamais dans l'intérieur.
Je poussai activement mes préparatifs, refaisant les charges, les réduisant au minimum et les distribuant à chaque porteur; car je
désirais ne pas perdre de temps et partir dès que tout serait prêt.
Comme, le lendemain de mon arrivée, je passais la visite médicale du matin, je constatai que deux de mes porteurs présentaient les symptômes, non douteux, de la variole. Dans la journée, je constate chez un troisième porteur les mêmes prodromes. J'étais véritablement attéré. — Toutes mes charges avaient été calculées par rapport au nombre exact de mes porteurs, et ces trois hommes qui allaient me manquer jetaient une perturbation dans mes prévisions; puis, j'avais la crainte que la contagion ne gagnât et qu'une partie de mon personnel de portage ne fût réduit à l'impuissance. Immédiatement, je fis isoler les malades dans une case spécialement construite et les sentinelles, postées en garde, en interdirent l'approche aux autres porteurs. Je n'avais, en efTet, rien à craindre pour mes tirailleurs, car, comme on s'en souvient, ils avaient été vaccinés à bord. Grâce à cet isolement, de nouveaux cas ne se produisirent pas, mais je dus, lors de mon départ-, laisser ces malades à la garde du chef.
J'allai reconnaître le chemin que nous devions suivre. Les herbes étaient immenses et l'on n'y voyait pas de sentiers, les Banziris n'ayant que fort peu de rapports avec les Langouassis, population qui les limite du côté du Nord. Quelques bouquets d'arbres, au milieu desquels croissaient de superbes palmiers borassus, alternaient avec les steppes herbeuses. La route serait bien difficile à suivre.
La bonne opinion cj[ue j'avais prise des Banziris, par les relations que j'avais eues avec eux depuis Bangui, ne fit que se confirmer, maintenant que j'habitais au milieu de leurs villages. Ceux qui m'avaient servi de pagayeurs venaient sans cesse à notre campement s'entretenir avec nos lirailleurs, les aider à construire de petites huttes provisoires et leur porter des provisions d'eau. Les femmes étaient émerveillées de voir que ces fameuses perles, objet de toute leurs convoitises, car elles constituent â leurs yeux la phis Joëlle des parures, se trouvaient en si grande quantité entre nos mains. Aussi venaient-elles, gracieuses et aimables, causer avec nous, puis, enhardies, nous demander un peu de krisi (perles blanches). Parfois c'étaient des mères qui nous amenaient leurs bambins, ornés déjà
VILLAGES BÂ-XZIRIS. 137
de tout ce que l'on possédait de plus joli, et qui nous disaient : « Donne-moi un peu de perles pour le petit, » — et un nouveau collier venait surcharger le cou, déjà encombré, du jeune enfant.
Les villages banziris sont tenus avec une extrême propreté. Chaque matin, la place est balayée et les débris ménagers sont jetés à la rivière. Les Banziris sont d'ailleurs très propres. Us se baignent tous les jours et, tous les matins, les mères descendent à la rivière avec les enfants même en très bas âge et, à plusieurs reprises, les immergent complètement dans l'eau.
Les cases des Banziris sont construites sur un modèle tout différent de celui qui est adopté par les populations du moyen Oubangui. L'emplacement qu'elles occupent est circulaire; onéreuse le sol d'environ 0™,60 à 0«',80, puis on construit tout autour un petit mur en mortier de terre, émergeant d'une hauteur à peu près égale. Par- dessus ce mur, on dispose une coupole dont la carcasse est faite de longs brins flexibles, tous rattachés les uns aux autres. Puis on recouvre le tout d'un chaume très égal, fait d'une herbe spéciale [Imperata cylindrica). que l'on relie par la base pour en former des sortes de paillassons. Le chaume ainsi établi est donc absolument sohde, chaque brin étant attaché. Cette toiture recouvre complètement le petit mur et descend jusqu'à terre. On pénètre dans la case par une très petite porte, seule ouverture donnant de l'air à Fmtérieur. Là, sur des morceaux de bois en fourches, enfoncés dans le sol et à plus d'un mètre au-dessus de sa surface, est une sorte de claie, faite de brins flexibles qui sert de ht. Ce lit, avec quelques sièges très bienfaits, soit d'un bloc de bois, soit d'une sorte de cannage obtenu avec des pétioles de feuilles de palmier, constituent le seul ameublement. Ces cases sont presque toujours grandes, et leur diamètre a ordinairement de i à 6 mètres.
La veille de mon départ, le 6 novembre, le chef Bembé vint encore me voir et insister derechef auprès de moi sur les dangers que présentait la marche en avant. Si j'en jugeais par ses paroles, je pouvais aisément deviner que les Banziris, eux, ne sauraient jamais opposer de résistance à l'envahissement de ces musulmans qu'ils redoutaient si fort. 11 s'installa près de ma tente, assistant aux préparatifs et, en guise de passe-temps, il façonnait, à l'aide d'un
ROLTE Df TCUAD.
couteau, un morceau de bois, qu'il avait apporté avec lui et dont il confectionnait une pagaie. Je m'étais souvent demandé où tous ces objets divers, si ouvragés et exigeant un véritable talent, pouvaient être fabriqués; où étaient les ouvriers qui sculptaient ces pirogues, forgeaient ces lames et les ciselaient, tressaient ces nattes et ces paniers. Ces ouvriers, ce sont eux tous, aussi bien le chef que le dernier des hommes de son viUage. Mais tout cela, ils le font à leur temps, par petites journées, sans fatigue et lorsque cela leur plaît.
Il y a chez eux une grande nonchalance, un grand laisser-aller dont on a toutes les peines du monde à triompher, car ils ont un sentiment très net de liberté et d'indépendance. Ainsi pour la marche en pirogues, il faut se laisser conduire; ils iront vite si la pirogue est bien montée et s'ils se croient assez nombreux pour pouvoir lutter et être entête du convoi; sans quoi, tout eQ'ort leur semble inutile et, sans s'émouvoir le moins du monde, ils resteront à une journée en arrière.
Dès mon arrivée, Bembé m'avait apporté deux belles chèvres noires, et avant que j'aie pu me douter de ce qu'il allait faire, rapidement, il avait tranché le cou à chacune d'elles, laissant couler le sang à mes pieds. Puis il s'en était allé, j)our bien me faire voir qu'il n'attendait pas de cadeau en retour.
Maintenant que j'allais me séparer de lui, je tenais à lui montrer combien j'étais satisfait des bons rapports qui s'étaient établis entre nous, et je lui donnai en cadeau une foule d'objets de toutes sortes, parmi lesquels de vieux costumes européens et des perles blanches, qui ont un si haut cours chez les Banziris, le charmèrent tout particulièrement. Mais il est de la dignité d'un chef de ne manifester ni sa joie ni son étonnement; aussi est-ce sur les figures de toute sa suite, hommes et femmes, qu'il faut regarder l'elfet qu'a produit le cadeau : ils étaient étonnés et éblouis par tant de richesses.
Je prends mes dispositions pour partir le lendemain matin. Chaque homme aura dans cette marche une place assignée, qu'il devra conserver sans cesse. Il y aura une avant-garde, composée de douze hommes et d'un sergent : je la confiai à M. Nebout. L'arrièregarde, composée de dix hommes et du deuvièmc sergent, sera com-