PRÉPARATIFS DE DEPART
mandée par jM. Briquez. Au centre, marcheront les porteurs, escortés par ce c^u'il reste de tirailleurs, et accompagnés par MM. Brunache et Bobichon. Je me réserve ainsi toute liberté d'allures, de façon à pouvoir marcher avec mes guides et mes tirailleurs en pointe d'avant-garde. Mon personnel noir se composait exactement de 38 tirailleurs (un d'eux avait été congédié dès Loango et trois étaient morts de maladie), de 6 hommes qui avaient fait partie de
Fig. 43. — Ils fument le poisson sur des claies en bois. D'après un dessin.
la mission Crampel, que j'avais réengagés et assimilés à mes tirailleurs, de 33 hommes engag-és à Brazzaville et qui servaient de porteurs, et de 18 Pahouins ayant fait partie de la mission Fourneau et que l'administration de la colonie avait bien voulu me céder. La colonne, qui devrait forcément, à cause des difficultés du chemin, s'avancer à la file indienne, devrait cependant rester compacte, sans que ni Tavant-g-arde ni l'arrière-garde en soient sensiblement séparées.
Étant donné le nombre extrêmement faible de porteurs dont je disposais, j'avais dû simplifier mes charges au maximum. J'avais laissé à Bangui même ma tente et jusqu'à mes pliants; une seule
bâche devait nous donner abri à tous en même temps. Chaque blanc n'avait été autorisé à emporter qu'une malle, contenant les effets indispensables de rechange. Je tenais à emporter, avant toute chose, des marchandises qui pussent nous assurer Tachât de nourriture indigène, j^endant tout le cours de notre marche.
Le lendemain matin, avant le jour, on sonne le réveil et, dès six heures et demie, nous partons. Mais je me sens pris dun accès de fièvre violent, qui accompagne de vives douleurs au foie. J'ai toutes les peines du monde à marcher. Je ne veux cependant pas consentir à écouter les exhortations de mes compagnons et revenir chez Bembé. Les grandes herbes, non frayées, trempées par la pluie qui n'a cessé de tomber, rendent le chemin affreusement difficile. A tous moments, je suis obligé de m'étendre dans cette herbe mouillée, pris de vomissements bilieux. Onze heures venues, nous faisons halte pour que mes compagnons puissent déjeuner. Je prends, pendant ce temps, une heure d'un sommeil lourd, mais réparateur cependant, qui succède aux forts accès. Après quoi, je donne l'ordre du départ, et lious nous remettons en route, car il ne faut pas que la journée soit perdue. Nous sommes à moitié chemin de Makobou, l'endroit où Crampel avait établi son premier camp. J'espère y arriver ce soir.
Nous avons à peine quitté les villages des Banziris que nous passons, sans transition, sur le territoire des Langouassis. Leurs villages ne se composent que de deux ou trois cases, qu'environnent de grands champs de culture. Dans le premier de ces villages, j'avais essayé de recruter des guides, pour nous conduire jusqu'à Makobou, mais aucun d'eux ne voulut consentir à nous montrer le chemin. C'est qu'en effet, la j)opulation de tous ces villages langouassis est peu bienveillante à notre égard. L'année précédente, lorsque Biscarrat avait établi son camp, il y avait été attaqué, et il avait dû exercer des représailles, dont les indigènes se souvenaient encore.
Je suis donc réduit à écouter les avis de ceux qui ont déjà fait ce chemin, et du guide que m'a donné Bembé, mais ils ne sont pas bien sûrs que nous soyons dans la bonne voie, et les grandes herbes sont si hautes qu'on ne voit rien à l'horizon. Enfin, nous distinguons dans l'herbe une sorte de petit sentier, nous le suivons et
CAMP DE MAKOBOU. 141
nous arrivons ainsi à un village, composé d'une douzaine de cases. Nous nous informons ; il parait que nous ne sommes pas du tout dans la bonne voie, et que nous avons laissé le vrai chemin complètement à l'Est. iMais, nous avons déjà fourni une longue marche et le jour va baisser bientôt. Nous camperons donc près de ce village, où j'espère trouver quelque nourriture pour mes hommes.
Je fais établir le camp sur l'emplacement d'un champ autrefois occupé par des cultures. Ceux de mes hommes qui sont armés de haches, s'en vont, dans la brousse, couper deux morceaux de bois terminés en fourche, hauts de 3 mètres, et une longue perche de 6 mètres. Les deux montants étant fixés dans le sol, et la longue perche posée dans les fourches de leur extrémité supérieure , une bâche est passée sur ce faite et les côtés en sont écartés à l'aide de cordes et de piquets. Cela constitue ainsi une sorte de tente, ouverte des deux bouts , sous laquelle on pourra établir les petits lits en X dont chaque Européen est muni.
A peine arrivé, brisé par la fièvre qui ne me quitte pas, je me couche ; mais bientôt une pluie torrentielle se met à tomber, ravinant le sol et formant de longs ruisseaux qui coulent sous notre tente. Les piquets ne tiennent plus dans le sol détrempé. Il faut essayer de consolider le tout et nous passons une nuit déplorable. Enfin le jour vient et nous montre tous nos effets et toutes nos malles mouillés, souillés de boue. Vite nous partons, mais les herbes sont tout imprégnées d'eau et achèvent de tremper sur nous tout ce que nous avions pu conserver encore de sec.
Il faut me raidir pour marcher quand même, souiTrant d'une congestion au foie, et claquant des dents sous les accès de fièvre.
Les hommes que j'ai réengagés cherchent dans les hautes herbes et nous finissons par trouver enfin l'emplacement qui avait été occupé par la mission Crampel. Il n'y a plus là que quelques piquets encore debout et par terre des débris de marmites brisées. C'est là l'emplacement du camp de Makobou. A quelques centaines de mètres plus loin, coule un torrent, qui avait été guéable au moment du passage de Crampel, mais qui, par suite de la grande quantité d'eau, tombée tous ces jours derniers, devient impossible à francliir, môme à la nage.
Il faut donc établir notre campement sur les bords de ce torrent, et les quelques heures de jour qui restent encore vont être utilisées à abattre deux gros arbres, qui se trouvent sur la rive et dont les troncs nous serviront de ponceau. Le soir venu, malgré l'énorme quantité de quinine que j'ai absorbée, la fièvre me reprend plus violente encore et ne me quitte plus, si bien que, le lendemain matin, je suis dans l'impossibilité absolue de me lever. Malgré une médication très énergique, mon état devient tellement alarmant que mes compagnons, alors que j'ai repris mes sens, viennent me supplier de revenir en arrière, pour me reposer dans les villages banziris. Mais je ne veux pas céder à leurs exhortations, car je comprends trop bien que les réduire ainsi à Tinaction, alors que tout est prêt pour la marche, pourrait éveiller des sentiments de découragement que je tiens à tout prix à éviter.
Tous mes j^orteurs sont pris, et il est impossible de songer à former seulement un hamac pour me porter. Nous partirons donc le lendemain matin et je marcherai.
Nous partîmes en effet; mais au prix de quelles fatigues j'arrivai à fournir une journée de marche!
L'accueil que nous recevions dans les villages était peu bienveillant. Les femmes et les enfants avaient fui, et, seuls, les hommes étaient réunis en armes sur la place formée par la réunion des cases. Ils portaient à la main un bouclier de vannerie et quelques longues javelines, dont les fers, parfois très élégants, étaient ornés souvent de longues barbelures.
J'avais quelque peine à me procurer des vivres, les indigènes ne consentaient pas à nous en vendre. Cependant, nous traversions des plantations de mil, dont les grains étaient à peu près formés. Les indigènes avaient placé, à l'entrée de ces champs, une petite botte d'épis maintenue en l'air sur un piquet, afin d'être plus visible, dans laquelle étaient fichées quelques flèches et suspendu à côté un morceau de l'euphorbe qui sert à les empoisonner, ce qui voulait dire clairement :
— Si tu touches à nos champs, tu auras la guerre.
Enfin, après six heures d'une marche épuisante, nous arrivons à une accumulation de petits, villages placés sous l'autorité du chef
UN CHEF LAXGOUASSI.
Madungo, et situés au milieu d'une grande steppe herbeuse, toute semée de superbes palmiers borassus. C'est au milieu de leur large feuillage en éventail, qui nous abrite contre les ardeurs d'un soleil de plomb, que je fais établir notre campement, formé de nos bâches, soutenues par des perches que l'on est aller couper dans quelque bosquet.
Ici, les indigènes semblent animés de meilleures intentions. Notre
Fig. il. — (;am|iemcnt sous les palmiers. D'après une i)lii>t(igraplile.
attitude pacifique les rassure et ils comprennent qu'ils ont tout intérêt à nous fournir les provisions que je réclame en échange des marchandises qui éveillent leurs convoitises.
Le chef m'apporte cinq poules. Je lui donne en perles blanches l'équivalent de leur prix et j'y ajoute des brasses d'étoffe, de petits miroirs et autres menus objets. Il prend tous ces présents sans manifester, ainsi tpi'il convient, ni la joie, ni l'admiration que tout son entourage ne cherche pas à cacher. Après avoir enveloppé le tout dans un morceau d'étoffe et l'avoir remis à un des honmies de sa suite, il me dit que ces poules qu'il vient de m'offrir, il les a prises à ses hommes et qu'il faut les payer.
— Mais, mon ami, lui dis-je, paye-les avec les perles que je viens de te donner.
Voyant qu'il est inutile d'insister, il les paye, mais en marchandant si bien qu'il lui reste encore un très honnête bénéfice. Mais les hommes du village sont mis en goût par la vue de ces perles tant recherchées, et ils viennent maintenant me vendre quelques poules, du manioc et des patates.
Profitant de ces bonnes intentions, je demande au chef de me fournir des guides, que je promets de payer cher, en perles, la mon-
Fig. W. — Coiffure des I-angouassis. D'après des dessins.
naie la plus estimée. Il y consent, mais il me dit qu'il ne pourra me les donner que dans un jour ou deux, espérant ainsi me forcer à rester plus longtemps et obtenir un peu plus de perles; — finalement, tout s'arrange et j'aurai des guides pour le lendemain.
La confiance en nous est complète maintenant et j'en ai la preuve par la présence des femmes, qui viennent, elles-mêmes, vendre au camp des produits de la culture. Hommes et femmes forment un attroupement nombreux autour du camp.
Lorsque, le lendemain (13 novembre), je me disposai à partir, malgré la pluie qui n'avait cessé de tomber toute la nuit et avait trempé les hautes herbes au miUeu desquelles il fallait nous frayer un passage, le chef vint m'engager vivement à ne pas dépasser le