‹ La route du TchadChapitre 45 sur 68 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

La rivière débordée. - Arrivée chez le chef dakoua. - Cultures. - Bruits alarmants. - Villages déserts. - Chez les N'Gapous. - Un tirailleur de la mission Crampel. - Défaite des musulmans. - La mort de Crampel vengée. - Le jeune Ai. — Musulmans et fétichistes.

A la limite des territoires langouassis et dakouas, les chemins s'effacent peu à peu, indiquant ainsi, d'eux-mêmes, combien les relations entre les deux tribus sont peu suivies. Les Langouassis vont parfois chez les Dakouas ; ceux-ci ne s'aventiu-ent jamais sur le territoire de leurs Ijelliqueux voisins et, Inen que la distance des limites de leur état à FOubangui soit faiJjle, ils n ont jamais vu la grande rivière, comme j'ai pu m'en convaincre plus tard; aussi, en résulte-t-il que ces populations n'ont encore reçu aucune influence de 'la civilisation européenne. Chez les Banziris, et plus rarement chez les Langouassis, on trouve parfois divers menus objets, tels que des perles par exemple, de provenance européenne, lesquels leur sont parvenus par les courants de trafic qui suivent les grandes rivières. Rien de semblable ne se voit chez les Dakouas.

En quittant, le IG novembre, le territoire langouassi, nous nous engageâmes dans les hautes herbes et bientôt nos guides s'égarèrent. 11 fallut revenir, chercher quelque piste qui nous conduisît vers le Nord. Nous finîmes par retrouver la bonne direction. Un troupeau d'éléphants, qui avait passé par là, avait causé notre erreur, en battant, sous ses immenses foulées, un sentier que nous avions pris pour la vraie voie. Il n'existait pas de chemin et nous dûmes lutter contre les feuilles coupantes des roseaux pour avancer péniblement.

Partis, comme chaque jour, à six heures du matin, nous atteignl-

mes, vers onze heures, les premiers villages dakouas. Nous avions fait 13 kilomètres.

Nous fîmes halte, très fatigués par tant d'efforts. Nous avions pour coutume de déjeuner avec quelques provisions, préparées dès la veille au soir. Afin de perdre moins de temps, nous évitions de faire de la cuisine. Nos repas, d'ailleurs, étaient sommaires, par la simple raison que les aliments fournis par les habitants se réduisaient à peu de chose et, marchant à journées pleines, il nous était impossible de nous livrer à la chasse. En tête de la colonne, avec deux de mes tirailleurs, il m'arrivait parfois de surprendre quelques bêtes, mais c'était chose rare, car notre marche faisait trop de bruit pour que le gibier ne prit pas la fuite avant notre venue.

A peine avions-nous pris une heure de repos, que nous nous remîmes en route. Des marécages se présentaient devant nous, occupant une vaste région qu'il était impossible d'éviter. Nous avancions péniblement, mais du moins j'apercevais de l'autre côté les grandes herbes qui m'indiquaient, à bref délai, la fin des marais. Combien grande fut ma surprise, lorsqu'en y arrivant, je vis que la couche liquide qui couvrait le sol ne diminuait pas d'épaisseur. Au contraire, l'eau devenait, à tout moment, plus haute et nous en avions maintenant par-dessus la ceinture. C'était une petite rivière, dont nous devinions le cours au loin, car il était bordé de grands arbres, qui, grossie par les pluies, était sortie de son lit. Mes guides disaient qu'il y avait un petit pont de branches sur ce cours d'eau; aucune trace de passage n'était visible dans les hautes herbes qui pût nous indiquer que nous nous dirigions vers ce pont. Les hommes avançaient péniblement, et moi-même, malgré ma haute taille, j'avais de l'eau parfois jusque sous les bras.

Enfin, nous voilà parvenus au bord de la rivière, mais comment la franchir? Les branches encombrent ses rives, il n'est même pas possible de nager; on s'accroche aux rameaux, on se débat contre des roseaux épineux et, au prix d'une lutte épuisante, nous parvenons enfin à gagner l'autre rive; mais toute la caravane est débandée : quelques hommes de l'avant-garde seulement ont pu passer avec M. Nebout et moi, qui marchons en tète.

LA RIVIERE DEBORDEE. 149

Que faire des charges? Il n'est même pas possible, à ceux qui sont déjà passés, de se débarrasser de leurs bagages pour aller aider les autreSj car il n'y a pas d'endroit où les déposer. En essayant de passer sur les branches, trois porteurs laissent tomber leurs charges, c[u'on ne peut plus retrouver; un des tirailleurs tombe au milieu des roseaux, on arrive à le repêcher, mais son fusil est perdu. De l'autre côté, les grandes herbes, sans piste apparente, et que l'eau a envahies sur plus d'un mètre de hauteur.

Accompagné des hommes d'avant-garde, je prends la tête avec M. Nebout, espérant bientôt sortir de l'eau, déposer les bagages et revenir en aide à ceux qui n'ont pu traverser, mais nous marchons et nous sommes toujours dans l'eau. Le jour baisse et la nuit vient d'un seul coup; dans quelques instants, nous ne pourrons plus nous diriger. Nous pressons le pas, bien qu'épuisés et grelottants; nous sommes transis et toujours de l'eau devant nous. Enfin, le terrain semble se rehausser un peu, nous n'avons plus de l'eau que jusqu'à la ceinture, puis jusqu'aux genoux, et notre supplice va prendre fin. Mes guides m'affirment qu'il s'y reconnaissent maintenant et qu'un village est proche. Il est temps, car il est presque nuit. Nous atteignons enfin des plantations, au milieu desquelles il y a trois cases. Mes hommes d'avant-garde, ainsi que le sergent, déposent leurs bagages et vont au secours des porteurs. Il est nuit close lorsque ceux-ci commencent à arriver.

Vite nous avions allumé un feu pour nous réchauffer et nous sécher un peu, car nous n'avions pas de vêtements de rechange, et lorsque enfin M. Briquez, avec l'arrière-garde, arriva, ramenant les derniers porteurs, nous pouvons retirer des malles étanches quelques vêtements pour nous changer. Préventivement je fais prendre à chaque Européen une forte dose de quinine.

Nous nous informons du fait de savoir si le village du chef Zouli est encore éloigné. Les Dakouas nous disent que non seulement ses villages sont proches, mais que Zouli lui-même se trouve dans un endroit situé à côté de celui où nous établissons le campement, et qu'on va le prévenir.

Bientôt, je vois venir à nous un liomme de moyenne taille, svelte, élancé, très vif d'allures, qui s'avance rapidement : c'est Zouli. Il a

reconnu M. NeJDOut et les quelques hommes de la mission Crampel que j'ai réengagés. Il est tout en joie, nous presse les mains, et nous prend les épaules. Il est heureux de revoir les Européens et me dit qu'il espère Lien que nous resterons quelque temps dans son village.

Zouli, avec force démonstrations, ne cesse de nous témoigner son amitié. Il me dit que, le lendemain matin, il me servira lui-même de guide pour me conduire à son village.

Dès l'aube, nous partons, traversant de grands champs de culture. M. Nebout et les réengagés ne reconnaissent pas le chemin. C'est qu'en efl'et, Zouli nous déclare que son village a changé d'emplacement. Il est d'usage chez toutes ces peuplades, lorsqu'un des membres de la famille du chef vient à mourir, de l'enterrer au milieu de la case principale et d'abandonner le village et ses cultures. On va s'installer tout près et on viendra chercher encore les récoltes des champs abandonnés, mais les nouvelles plantations se font sur de nouveaux débroussements.

Dans les villages du chef Zouli, les indigènes savent notre venue, dont ils ont été informés par quelques noirs, partis, dès hier soir, pour leur annoncer la grande nouvelle : l'arrivée des blancs ! Ils sont groupés sur les places des petits villages, honmies, femmes, enfants, autour de feux qui brûlent lentement. C'est le matin, il fait 26°, ils ont froid. Ils prennent alors une attitude assez singulière : accroupis par terre, les cuisses accolées contre le corps et les genoux à la hauteur du menton, ils croisent les bras, posant les mains sur les épaules et rentrant la tête.

Les enfants ont le corps tout gris : c'est qu'ils n'ont pas encore été faire leurs ablutions et qu'ils ont couché sur l'aire de la case, dans les cendres produites par le feu entretenu toute la nuit.

Zouli m'explique que la rivière débordée que nous avons traversée hier est la Zanvouza, qui fait en cet endroit un crochet très accentué et qu'il me faudra tout à l'heure la traverser à nouveau si, comme je lui en manifeste l'intention, je veux établir mon camp sur l'emplacement de celui qu'avait occupé l'expédition de Crampel. Mais là où nous aurons à franchir la rivière, elle n'est pas débordée, car son cours est encaissé.

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