‹ La route du TchadChapitre 47 sur 68 · BRUITS ALARMANTS · texte numérisé non relu

BRUITS ALARMANTS

Le lendemain matin (19 novembre), Zouli nous accompagne. Suivant la promesse qu"il nous a faite, il va nous conduire jusqu'à un groupe de villages voisins, placés sous sa dépendance, où il désignera les guides qui devront nous montrer le chemin.

Nous repartons, mais à travers un chemin qui n est plus débroussé, car il nous faut abandonner le premier, qui nous aurait conduit hors de la direction que nous devions suivre; et des herbes énormes nous barrent le chemin; presque mûres, elles sont lourdes, inûéchies vers le sol, enchevêtrées. Comme je marche en avant, j'ai bien de la peine à m'y frayer un passage. Peu à peu, sous le pas de mes hommes, le sillon s'ouvre et les herbes s'abattent.

Perdue au milieu de ces grandes herbes, je retrouve une case au toit cà deux pentes : c'était un hangar contruit par la mission Crampel, et où avait eu lieu le dépôt provisoire des marchandises. Dans un village où nous nous arrêtons à l'heure du déjeuner, un vieux chef, qui reconnaît les hommes ayant fait partie de la mission Crampel, vient nous dire que les musulmans ne sont pas loin et que certainement nous les retrouverons chez le chef des N'Gapous, Yabanda. Il nous dit que ces hommes sont redoutables, qu'ils sont armés de fusils et il nous exhorte à ne pas continuer plus avant. Il nous prévient, d'ailleurs, que nous serons forcés de fournir une très longue étape avant de retrouver des villages pour nous appro^'isionner.

Nous partons sur-le-champ, et bientôt, au milieu de la brousse, je trouve encore l'emplacement des cases abandonnées.

La marche est pénible à travers les grandes herbes, et, contrairement à ce qui a lieu presque constamment, nous ne rencontrons pas de ruisseaux. La chaleur est accablante et les hommes ont soif. Ce n'est que le soir, sur le coup de sk heures, que nous arrivons au bt)rd d'un petit ruisseau aux eaux claires, où je fis établir le campement. Mes guides me prévinrent qu'ils ne pouvaient pas m'accompagner plus loin, parce que nous allions entrer dans le territoire des N'Gapous avec lesquels les Dakouas n'entretiennent pas de relations cordiales; du moins, ils passeraient la nuit avec moi et m'indiqueraient le chemin à prendre.

Le lendemain, en effet, après avoir montré la direction à suivre,

par un petit chemin dont les indigènes ont abattu les herbes à coups de gaule, adroite et à gauche, les guides se séparent de nous. Au milieu des grandes herbes, des arbres émergent nombreux, mais ils sont lamentablement tristes; le feu qu'une ou deux fois par an, les indigènes mettent à la steppe, a brûlé leurs écorces et leurs ramilles, et ils sont tout noirs; tout le paysage a un aspect de deuil; bon nombre de ces grands arbres ne sont plus que des squelettes; d'autres, au contraire, portent des touffes de feuilles, mais çà et là, en des points où les bourgeons n'ont pas été détruits par les flammes. Nous marchons toute la matinée et, ayant atteint vers midi un petit village, qui est encore dakoua, nous y faisons halte. Il y avait peu de temps que nous y étions installés lorsque je vois venir à moi, haletant et tout couvert de sueur, le chef des guides que nous avait donnés Zouli et qui nous avait quittés le matin. Il me dit que des hommes qu'il a rencontrés dans un village, et qui revenaient de chez les N'Gapous, lui ont affirmé y avoir vu les Tourgous (musulmans) ; que ceux-ci étaient armés de fusils pris à Crampel et que, sachant notre venue, dont la nouvelle s'était propagée malgré la rapidité de notre marche, ils essayaient de soulever les N'Gapous contre nous et leur offraient des fusils, s'ils voulaient faire cause commune avec eux.

— D'ailleurs, me dit le guide, tu vas bien voir que ce que je te dis est vrai, car les N'Gapous ont fui de leurs \'illages, que tu trouveras déserts. C'est là signe de guerre.

Je poursuis ma route et j'arrive bientôt à un petit village. On me répète encore que les Tourgous sont proches et on les dit très nombreux. Comme, après un repos de quelques minutes, je me dispose à reprendre le sentier, le vieux chef dont la barbe • est toute blanche, se met en travers du chemin et, étendant les bras me dit:

— Ne va pas plus loin! Le commandant (Crampel) ne m'a pas écouté et il a été tué. Biscarrat ne m'a pas écouté non plus, et il n'est pas revenu. Ne va pas plus loin, car tu trouveras la mort là-bas!

Mais je l'écartai doucement et je passai. Il se croisa les mains, d'un geste désespéré.

Le soir, nous canqions près d'un petit bois. Un grand nombre

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