‹ La route du TchadChapitre 48 sur 68 · BRUITS ALARMANTS · texte numérisé non relu

BRUITS ALARMANTS

de Dakouas viennent nous rejoindre et tiennent les propos les plus alarmants. La nuit venue, je donne l'ordre aux sentinelles de ne pas les laisser dans le bivouac.

Mais ils restèrent campes près de nous et lorsque, le lendemain dès six heures, nous nous mimes en route, leur nombre s'était accru encore : ils étaient plus de cent qui nous suivaient. Ils pensaient que nous aurions un engagement et , sans doute, ils espéraient en tirer leur profit, en pillant les villages de leurs voisins. Et le nombre en augmentait sans cesse.

On me prévient maintenant que les musulmans doivent m'attendre dans une embuscade, sans doute au passage des marais que nous allons rencontrer bientôt. De fait, les surprises sont faciles, nous sommes plongés dans les hautes herbes et ne verrions pas un ennemi qui serait à quatre ou cinq pas de

nous. Je fais serrer la colonne, nous marchons compacts et bientôt les marais se présentent devant nous. Les indigènes se tiennent prudemment à une bonne distance derrière nous. Nous traversons avec l'avant-garde , tandis que les autres tirailleurs surveillent l'arrière. Nous voici de l'autre côté; il y a là effectivement les traces d'un campement et quelques feux brûlent encore, mais le camp scmljle être abandonné depuis le matin.

Nous sommes maintenant sur le territoire N'Gapou. Un village se

Ne va pas plus loin ! » me dit le chef.

présente à nous : il est désert et les portes basses des cases sont barricadées. De grands champs de culture s'étendent tout autour, couvrant des territoires immenses. Le mil est presque mûr. Aux arbres pendent d'énormes calebasses soutenues par les filets ou des paniers, afin d'en favoriser le développement. Les Dakouas, qui nous ont accompagnés, veulent prendre ces produits; je le leur défends sévèrement. Aussi bon nombre d'entre eux, voyant qu'il n'y a rien à faire, s'en retournent bientôt, suivis par le reste. Je ne les retiens pas, car ils ignorent le chemin et ne peuvent m'être utiles.

Ce sont les réengagés d'escorte, qui vont servir de guides; mais ils ne reconnaissent pas le pays. Nous nous égarons, revenons sur nos pas, puis prenant un sentier qui se présente à nous, nous arrivons dans un village désert. Les indigènes ont dû fuir avec précipitation, car sur le sol soigneusement balayé, sèchent des racines de manioc, des feuilles de tabac, des boutons de cette mauve qui sert d'oseille. Le jour baisse, nous allons camper là. Je fais garder les sentiers pour prévenir toute surprise. Bientôt, Ion vient me dire que Ton a aperçu dans les cultures quelques indigènes. Je les fais appeler, en les assurant de nos intentions pacifiques (la langue N'Gapou est sensiblement la même cjue celle des Dakouas). Ils viennent. Parmi eux, est un borgne, cjue M. Nebout croit reconnaître pour être celui qui s'était présenté à lui avec les musulmans envoyés par Crampel, et qui avait fait cause commune avec eux.

Un de mes tirailleurs vient me prévenir qu'un des indigènes est venu lui dire quelques mots en arabe. Ces hommes sont-ils donc vraiment les alliés des musulmans?

La nuit se passe et, le lendemain matin, je demande à quelques indigènes de me montrer la route jusqu'au village du chef Yabanda; ils y consentent. Nous traversons d'abord de grands champs de culture : maïs, sorgho, sésame, où il n'y a pas une mauvaise herbe et qui sont pleins de promesses de belles récoltes ; puis une futaie commence avec de grands arbres distancés les uns des autres, et en dessous une herbe courte, qui en rend le parcours aisé.

Enfin, nos guides disent que nous allons arriver à des villages où nous trouverons de l'eau et des vivres. Il est deux heures, et nous marchons depuis six heures du matin. Bientôt, quelques indi-

TIRAILLEURS DE LA MISSION CRAMPEL. mi

gènes se présentent à nous, et parmi eux les réengagés reconnaissent quelques jeunes garçons qu'ils avaient vus au village du chef Yabanda. Ils nous disent que les musulmans sont chez ce chef et qu'un Sénégalais, qu'ils désignent sous le nom de Samba, est dans le village de Yabanda. Cette nouvelle me surprend tellement que j'ose à peine y croire, mais d'autres indigènes que nous rencontrons bientôt me la confirment.

Quel est ce Sénégalais? Est-ce un des hommes échappés aux musulmans? ou bien fait-il cause commune avec eux et leur sert-il de guide? Je ne puis le savoir de ces indigènes, dont l'attitude est dou- . teuse; visiblement, ils attendent la suite des événements pour décider s'ils doivent être avec ou contre nous. L'idée me vient de pousser rapidement jusqu'au village du chef Yabanda, qui n'est distant que de quelques heures. Mais j'abandonne bientôt ce projet, car, ou bien les musulmans fuiraient, ou, prévenus, ils auraient le temps de s'organiser contre nous. Je décide donc de camper là, près d'un petit ruisseau, et je fais porter quelques cadeaux au chef Yaljanda, promettant une bonne récompense aux émissaires s'ils arrivent à décider le Sénégalais à venir jusqu'à mon camp.

Les heures s'écoulent, et mes envoyés ne reviennent pas. Enfin, vers 5 heures, je vois s'avancer tout un groupe d'indigènes : c'est le chef Yabanda avec des gens de son village, et au milieu d'eux un homme amaigri, fatigué, enveloppé dans une couverture de campement, son seul vêtement. C'est un Sénégalais de la mission Crampel. C'était donc vrai ce que l'on me disait! Quelle émotion j'éprouvai alors! Je l'interroge.

Il n'y a pas de doute, les Tourgous étaient réellement à l'entrée du pays N'Gapous et ne se sont retirés c[u'à notre approche. Ils sont maintenant campés non loin du village du chef Yabanda.

Répondant à mes questions, le Sénégalais, qui se nomme Mamadou-Sibi, me dit qu'il n'était pas là lorsque Biscarrat a été tué, pour la raison que, lorsque ce dernier apprit la mort de Crampel, il lui dit de partir, en même temps qu'Amadi-Diavoro, pour aller jusqu'à El Kouti et voir si Crampel était mort. Après huit jours de marche, il atteignit ce point; mais Crampel était tué, ainsi que M. Saïd et le Sénégalais Sadio, qui voulait le défendre.

A ma question sur ce qu'était devenue la petite Pahouine Niarhindzeu, il dit quelle avait été emmenée en esclavage.

Il me donna alors les noms des autres hommes d'escorte qui furent emmenés dans l'intérieur. Un d'eux, Demba-ba, était particulièrement bien traité par les musulmans, et lorsqu'un jour les tirailleurs voulurent s'enfuir, Demba-ba prévint les musulmans, ce qui leur valut à tous d'être enchainés; puis on les relâcha à la condition qu'ils ne fuiraient pas. Mais un jour, avec Amadi-Diavoro, il avait pris la fuite. Ils furent repris et ramenés de nouveau à El Kouti; il réussit bientôt à s'enfuir de nouveau, seul cette fois, Amadi ayant refusé de le suivre. En trois jours il était revenu à Makorou; là, il apprit des indigènes que M. Biscarrat avait été tué, et comme je lui demandais ce qu'on avait fait de son corps, il me dit cp'il ne le savait pas au juste, car il se cachait, mais que très probablement il avait subi le même sort que ceux de Crampel et de Saïd, qui avaient été dépouillés de leurs vêtements et jetés dans les grandes herbes. Les musulmans, me disait-il, avaient en leur possession toutes les marchandises et munitions de la mission, et Demba-ba leur enseignait le maniement du fusil. Je lui demandai s'il pensait que les N'Gapous étaient de connivence avec les musulmans. Il ne le croyait pas, car il n'avait rien vu entre leurs mains qui ait appartenu à la mission.

Partant de Makorou, il était venu regagner le village de Yabanda. Ce chef s'était montré très bon pour lui, ainsi que pour Assenio, femme noire qui accompagnait la mission depuis les Ouaddas, et qui avait réussi à s'échapper des mains des musulmans. Ceux-ci avaient dit au chef Yabanda qu'il fallait leur livrer cet homme et cette femme qui leur appartenaient, et Yabanda aurait dû certainement s'y résoudre si nous n'étions venus, car il n'était pas de force à résister aux musulmans, qui étaient nombreux et armés de fusils, tandis que les N'Gapous n'ont que des sagaies.

Il n'y avait donc pas de doute, la mission Crampel tout entière avait été anéantie. J'interrogeai encore longuement Mamadou-Sibi, et je sus de lui avec détails comment s'étaient passés les événements. Les musulmans avaient dit à Crampel : « Yiens plus loin avec nous et tu trouveras des ânes qui serviront à transporter tes bagages ».

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