‹ La route du TchadChapitre 49 sur 68 · RECIT DE L'ASSASSINAT CRAMPEL · texte numérisé non relu

RECIT DE L'ASSASSINAT CRAMPEL

Ils étaient partis de grand matin; vers midi, pendant une halte, Crampel écrivait son journal; les musulmans s'approchèrent de lui, l'entourant et le serrant de très près, avec des protestations d'amitié sous prétexte de s'informer de ce qu'il faisait. Et comme il insistait pour qu'on le laissât tranquille, il reçut par derrière un violent coup de hache, qui lui fendit le crâne. En même temps, Saïd était poignardé, et le Sénégalais Sadio, qui avait saisi son fusil, fut criblé çle coups de sagaie avant d'avoir pu s'en servir. Ces détails, il les tenait de ses compagnons, qui avaient été pris et emmenés en esclavage. De plus, il savait par eux que le targui Ichekiad avait été traité par les musulmans avec toute espèce d'égards. Il fut laissé libre, et partagea le butin avec eux.

Les musulmans retardèrent tant qu'ils purent l'assassinat de Biscarrat, qui était déjà décidé dans leur esprit; mais ils espéraient le faire avancer jusqu'à El Kouti, le tuer là et revenir ensuite en arrière versMakorou, pour s'emparer de l'arrière-garde et de toutes les marchandises. La présence du hoy dans la tente de Biscarrat leur avait fait comprendre que celui-ci était informé et les avait déterminés à hâter le dénouement des événements.

Mamadou-Sidi m'affirmait que les musulmans qui étaient chez Yabanda étaient les mêmes que ceux qui avaient pris part aux meurtres. Leur participation d'ailleurs ne faisait pas de doute, puisqu'ils venaient le réclamer, ainsi qu'Assenio, comme étant leur propriété.

Yabanda, que j'interrogeai ensuite, confirma en tous points l'opinion da Sénégalais : ces musulmans qui étaient près de son A'illage, il les avait déjà vus, alors qu'ils étaient venus au-devant de la mission Crampel. Ma conviction était faite. Ces hommes étaient bien les assassins de Crampel et de ses compagnons, et ma résolution fut vite prise : il fallait les attaquer, sans leur donner le temps de fuir; car, bien qu'ils fussent nombreux et bien armés, ils se méfiaient de nous, dont ils ne connaissaient pas exactement les forces, et, craignant de justes représailles, peut-être s'enfuiraientils pour échapper au châtiment.

Je fis à Yabanda d'importants cadeaux, lui donnant tout ce qu'il désirait, à la condition qu'il viendrait nous chercher pendant la nuit vers deux heures, lorsque la lune serait levée, pour nous conduire vers

le camp musulman. Il se fit prier, peu rassuré par notre faible nombre ; mais comme j'insistais et lui promettais une récompense plus forte encore, s'il consentait, il s'engagea à m'envoyer des guides qui me conduiraient au camp, lui-même restant neutre et ne prenant pas part à l'action. Ce fut donc chose convenue et je lui conseillai, s'il voyait quelques inquiétudes se manifester chez les musulmans, de les rassurer pour les empêcher de fuir.

La nuit se faisait. Il partit, et nous prîmes immédiatement nos dispositions : quelques hommes resteraient à la garde du camp, ainsi que les porteurs, tandis que tout le reste prendrait part à l'action. Je fis revêtir aux hommes des vêtements sombres, afin qu'ils fussent moins visibles dans la nuit; ils laisseraient au camp leurs sacs pour être plus légers, et partiraient, n'ayant que leur fusil, leur baïonnette et leur cartouchière.

Dès que tout est préparé, chacun se couche, afin d'être dispos quand, vers deux heures, les envoyés de Yabanda viendront nous éveiller. Cependant nous étions couchés à peine, que nous entendons des voix qui nous appellent. — Que se passe-t-il? C'est Yabanda qui envoie vers nous quelques jeunes garçons nous prévenir que les musulmans, qui se figurent que tous mes hommes sont des guerriers et non des porteurs, et inquiets de nous savoir si près, sont décidés à lever le camp dès que paraîtra la lune. Il n'y a donc pas à hésiter; il faut partir aussitôt, malgré les difficultés que présentera la marche par une nuit sombre, par des chemins non frayés et coupés de marais. En un instant, tout le monde est prêt.

La marche est pénible, car la nuit est extraordinairement sombre. Pas une parole ne sort de la bouche des soldats. Enfin, après le passage d'un ruisseau, un champ de mil se présente, et les guides disent : « C'est là ».

De l'autre côté du champ brillent, en effet, les lumières des feux. A tout moment elles deviennent plus visibles, plus claires. Les musulmans semblent inquiets du bruit que produit le froissement des feuilles; et à un moment les fusils de deux tirailleurs s'étant cognés, ce bruit attire leur attention.

Il n'y a plus à attendre. Au signal donné, les magasins de cartouches de chaque fusil sont vidés; puis à la baïonnette.

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