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LE CAMP MUSULMAN

Bien que les hommes, très exercés, tirassent juste, bon nombre des musulmans ont trouvé leur salut dans la fuite. Des tués et des blessés jonchent le sol. De notre côté, un homme, un de ceux qui avaient fait partie de la mission de Grampel et s'étaient réengagés, a eu la tête traversée d'une balle.

Un jeune enfant de sept à huit ans, qui s'est enfui dans les herbes aux premiers coups de fusil, abandonné par les musulmans, vient en pleurant se réfugier près de nous. Je vais le garder avec moi et l'élever.

Au jour, nous procédons à l'inventaire de tout ce qui a été trouvé dans le camp musulman. Il y a là un grand nombre d'objets, ayant appartenu, soit à Grampel personnellement, soit aux membres de sa mission, et cependant sept ou huit mois se sont déjà écoulés depuis que nos infortunés compatriotes ont été assassinés. Tout cela a eu dix: fois le temps d'être disséminé ou perdu.

Parmi ces objets se trouvent entre autres : une chemise blanche ayant appartenu à Grampel; des bas noirs, que l'on a fendus puis recousus ensemble pour en faire une sorte de petit sac ; des carnets couverts de toile; mais, hélas! les feuillets écrits ont été arrachés. Puis ce sont : boussole, briquets, couteaux, petites scies à main, cuillères, gamelles de campement, pierre à aiguiser, couverture matriculée, etc. Tous ces objets faisaient partie de l'équipement de la mission.

Quelques-uns des vêtements des musulmans sont faits en étoffes ayant appartenu aux membres de la mission. Tout cela était enfermé dans des sacs en toile d'emballage huilée, formant l'enveloppe des ballots. Des cartouchières d'origine musulmane sont raccommodées avec des boucles et des courroies provenant des sacs des hommes d'escorte.

Aucun doute n'est permis. La punition a été sévère, mais méritée. Mamadou-Sibi et Yabanda m'avaient bien renseigné. Ges hommes étaient les coupables qu'il fallait châtier.

Ah! certes, ce châtiment ne sera qu'une bien faible consolation, fournie à ces pauvres familles qui pleurent un époux, un frère, un fils, car la haine n'est pas en leur cœur. Mais elles sauront du moins, et c'est de là que leur viendra la suprême consolation, que l'œuvre

des héros qu'elles pleurent et dont le souvenir ne s'efFacera jamais du cœur de tout Français, n'a pas été stérile, car la terre qu'ils ont arrosée de leur sang généreux est, et restera, conquise à l'influence de la civilisation française.

La fusillade de la nuit avait mis tout le pays en émoi, et, dès le matin, les indigènes, renseignés par ceux qui nous avaient servi de guides et qui s'en allaient par les villages colportant la nouvelle du succès de notre entreprise, venaient nombreux autour de nous. Je crois que les Dakouas avaient calomnié les N'Gapous en nous disant qu'ils céderaient aux sollicitations des musulmans et se joindraient à eux contre nous; mais il n'en est pas moins vrai que leur voisinage avec les pays musulmans leur faisaient une obligation d'être prudents et réservés à notre égard. Us savaient que s'ils s'alliaient à nous et si, plus tard, nous n'étions pas les plus forts, ils seraient cruellement punis par leurs oppresseurs et verraient leurs champs saccagés et leurs villages détruits. Mais d'instinct ils étaient pour nous. Ils avaient gardé le souvenir de ces premiers blancs qui avaient traversé leur pays et ne leur avaient fait que du bien. Ils savaient que, partout où nous passions, nous ne prenions pas, nous ne pillions pas, mais que nous achetions ce qui nous était nécessaire à la vie, même en le payant fort cher; et comparant notre conduite à celles des musulmans, ils se sentaient naturellement portés vers nous. Maintenant, ils avaient l'impression que non seulement nous agissions avec équité et justice, mais aussi que nous étions les plus forts. Ce qui produisait chez eux un mouvement d'étonnement, c'est qu'à peine une première mission était venue et avait été massacrée par les musulmans, une seconde avait marché derrière et avait tiré vengeance de l'échec subi.

Les indigènes viennent au camp, me disent où se sont enfuis les musulmans et s'offrent à nous servir de guides pour s'emparer d'eux. J'envoie mes compagnons, escortés de tirailleurs, à leur recherche; puis nous levons le camp pour nous diriger vers les villages de Yabanda. Nous traversons un pays très semblable à celui que nous avons parcouru, avant d'arriver au campement que nous quittons. Ce sont encore les steppes herbeuses, dont les chaumes cachent des tiges nombreuses de bambous qui jonchent le sol.

VILLAGES DE YABANDA. 163

Puis nous entrons dans une vallée immense et suivons les flancs d'un escarpement chaotique, tout couvert de blocs énormes, qui tantôt forment des croupes, s'avançant en surplomb, tantôt émergent du sol au milieu d'une superbe et puissante végétation. Dans le fond, un ruisseau aux eaux claires, et, tout le long-, des cases entourées de plantations. Au loin, vers le nord, la vue s'étend sur des collines qui apparaissent toutes bleues par des échappées ménagées au milieu d'arbres sombres; c'est un paysage superbe. Nous allons prendre enfin un moment de repos bien gagné. Mes hommes se sont admirablement comportés. Froidement, sans emballement, sans cette fantasia que l'on peut toujou»'s s'attendre à voir chez les noirs, ils ont fait leur devoir. Lorscpie j'avais à en désigner quelques-uns pour une corvée supplémentaire, c'était à qui irait. Musulmans eux-mêmes, j'avais craint un instant que leur attitude ne fût aussi franche à l'égard de ces autres musulmans noirs; mais ils ont compris que c'est là l'ennemi commun, puisqu'un grand nombre des leurs sont détenus prisonniers entre leurs mains. Madamou-Sibi. que, pour équiper à neuf, chacun de mes tirailleurs a généreusement gratifié dune des pièces en double de son équipement, leur dit toutes les cruautés que lui et ses compagnons prisonniers ont dû subir, et tous ne rêvent qu'à une chose, c'est d'aller, si cela est possible, les délivrer.

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