CHAPITRE XIII
Marche vers El Kouti. — La ligne de partage des eaux. — Les affluents du Tchad.— Le Chari. — Les N'Gapousse joignent à nous. — Makorou. — Villages dévastés. — Exhumation des restes de M. Lauzière. — Le Pic Crampel, — Les vivres manquent. — Retour à travers la forêt déserte.
Au lendemain de tous ces événements, le 25 novembre, j'allais reprendre ma marche vers le Nord. Je ne voulais pas laisser à la nouvelle de notre succès le temps de s'ébruiter et j'espérais arriver à Makorou à l'improviste, et peut-être y retrouver d'autres musulmans. Je laissai à Yabanda tout ce qui avait été pris au camp et je lui confiai la garde de deux charges, de porteurs malades, ainsi que tout ce qui pouvait encombrer inutilement mes hommes et les gêner dans une marche rapide. Entre autres choses, mes tirailleurs laissèrent tous leur moustiquaire qui devenait inutile, les moustiques ayant presque complètement disparu.
Je demandai au chef de me donner pour le moins deux guides, qui resteraient avec nous pendant toute notre marche. Il demanda des volontaires : dix-sept hommes se présentèrent. Cet empressement montrait quelle confiance les indigènes avaient maintenant en nous. En me les confiant, Yabanda me dit :
— J'ai pris soin de Samba (Mamadou-Sibi) ; veille sur le sort de mes enfants.
Je l'assurai qu'ils seraient bien traités. Le concours de ces jeunes N'Gapous pouvait m'ctrc éminemment précieux; ils connaissaient à fond la grande brousse inhabitée, dans laquelle nous allions pénétrer, et nous aideraient à dépister l'ennemi.
Au départ du village, encore des hautes herbes cachant une quantité énorme de tiges mortes de bambous, lesquelles entravent
la marche et la rendent excessivement pénible. Bientôt quatre marais successifs se présentent, et il nous faut patauger dans une boue noire, infecte, que recouvre un eau croupissante, rougie par les sels de fer qui font à la surface une pellicule métallique. Enfin le terrain s'assèche, et nous escaladons des pentes rocheuses, qui nous conduisent à une série de plateaux, d'où la vue s'étend, superbe et infinie, vers le Nord-Ouest, sur des vallées immenses, toutes boisées et toutes sombres, partant du pied de cinq rangées de collines qui apparaissent, toutes bleues, dans le lointain; leur direction générale est Nord-Ouest.
Il faut incendier les hautes herbes, afin de déblayer une place pour le campement. Mais l'incendie ne s'arrête plus; il s'élance au milieu de ces herbes sèches, qu'il détruit en un clin d'œil. Il disparait bientôt et on le croit éteint, mais soudain il se rallume et ses clartés illuminent à nouveau l'horizon et luttent contre les sombres voiles de la nuit qui descend.
Ces plateaux ferrugineux, d'un parcours facile, et où nous pouvions fournir une marche de plus de 3 kilomètres à l'heure, alternent avec des vallées marécageuses, où nous nous embourbons jusqu'à mi-jambe. Nous ne les traversons qu'au prix d'une extrême fatigue, car les éléphants, très abondants dans cette région, en ont pétri la vase, dans laquelle leurs pieds gigantesques ont ouvert d'énormes fondrières remplies d'une eau ne laissant rien deviner de l'état du sol. Souvent nous entendons ces énormes pachydermes fuir devant nous, brisant ou déracinant avec leur trompe, pour se frayer un passage plus commode, des arbres de la grosseur de la cuisse. Mais bien que nos vivres fussent sur le point de s'épuiser, car en partant de chez Yabanda nous n'avions pu emporter qu'une assez faible quantité de denrées, la maladie réduisant sans cesse le nombre de mes porteurs, nous n'essayons même pas de chasser ces animaux. Je savais, par expérience, combien il est difficile de tuer une de ces bêtes, qui parfois, criblée de balles, s'en va mourir au loin dans les marais, sans que l'on puisse la rejoindre.
La marche pénible dans les marais, l'impossibilité absolue de changer même de vêtement alors que l'on sort tout souillé de