ACCÈS DE FIÈVRE
cette bourbe infecte, car tout à Theurc d'autres marais se présenteront encore où il faudra se plonger à nouveau ; le manque de repos et le travail incessant auquel il fallait me livrer, car, malgré tout, je poursuivais, chemin faisant, mes récoltes de documents d'histoire naturelle que, le soir venu, et souvent fort avant dans la nuit, il fallait classer et noter, tout cela avait réveillé en moi de nouveaux accès de fièvre, qui me prenaient chaque soir, et que des doses très fortes de quinine n'arrivaient pas à faire diminuer. Nous partions cependant chaque matin à six heures, pour ne nous arrêter que le soir, vers la même heure.
Le matin du 28 novembre, au moment de lever le camp, j'étais plus souffrant encore, plus épuisé que les autres jours. Cependant je donnai l'ordre du départ. Mais nous avions à peine fourni une marche de deux heures que les forces m'abandonnèrent complètement. Il fallu s'arrêter. On me dressa ma couche sous de grands arbres, qui m'abritaient contre l'ardeur du soleil, déjà brûlant à cette heure matinale. Je m'administrai une médication énergique, consistant en ipéca à la brésilienne et injections sous-cutanées de bromhydrate de quinine.
J'étais dans une très cruelle situation. J'avais hâte de marcher et j'étais réduit à l'impuissance par la maladie, qui me terrassait. Les vivres commençaient à s'épuiser et chaque jour, chaque heure, que nous perdions, rendait la situation plus difficile et plus périlleuse. Il fallait atteindre Makorou, en toute hâte, car je comptais bien refaire là d'abondantes provisions pour pousser ensuite jusqu'à El Kouti. La chasse ne nous fournissait que de bien faibles ressources, notre marche en colonne faisant fuir le gibier.
Le tourment que me causait mon état de santé ne faisait que l'aggraver. Mes compagnons étaient heureusement tous bien portants; seul, j'étais la cause de ces retards. Les N'Gapous que j'avais emmenés avec moi étaient désolés de me voir malade. Ils venaient s'accroupir près de ma couche et me regardaient avec des regards attristés. J'étais surpris de trouver chez ces primitifs, encore quelque peu anthropophages, puisqu'ils mangent Tennemi tué à la guerre, la manifestation de tant de bons sentiments. Ils
ne me quittaient pas. Un d'eux, voyant qu'un rayon de soleil perçait à travers la feuillée et m'importunait, s'en alla couper une grande branche qu'il planta dans le sol pour m'abriter. Un autre prit mes chaussures toutes souillées de la boue des marais, et les nettoya avec soin.
J'envoyai des hommes à la chasse. Ils nous rapportèrent deux pintades, mais ils ne trouvèrent ni antilopes ni buffles qui eussent fourni de la nourriture pour tout mon monde. Le lendemain matin, la médication que j'avais suivie ayant produit de l'amélioration dans l'état de ma santé, je donnai Tordre du départ. Il faisait un froid tel, que nous n'en avions encore éprouvé de semblable. Chacun de nous mettait sur lui tout ce qu'il avait de vêtements. Les tirailleurs s'enveloppaient dans leurs couvertures. C'est que le matin, à six heures, le thermomètre ne marquait que 8'7 au-dessus de zéro. Bientôt après notre départ, nous traversions une petite rivière; elle roulait ses eaux vers le Nord-Ouest. La série de plateaux que nous venions de franchir formait donc la ligne de partage des eaux entre les affluents de l'Oubangui et du Congo, coulant vers le Sud, et ceux qui déversent leurs eaux vers le Nord et qui sont tributaires du Tchad.
Pendant l'après-midi de la veille, alors que, pris d'accès de fièvre, j'avais dû rester étendu, M. Nebout avait pu s'entretenir longuement avec Mamadou-Sibi et vint me rapporter les résultats de cette conversation.
Mamadou, sans avoir assisté lui-même à l'assassinat ni de Crampel ni de Biscarrat, savait cependant par ses compagnons, dont il avait partagé la captivité, comment s'étaient passés les événements. A son sens, la participation du targui Ichekiad au crime ne faisait aucun doute. Les blancs jouissent auprès des noirs d'un tel prestige, que peut-être les musulmans seuls n'auraient pas osé commettre l'assassinat; mais il les avait rassurés sur les conséquences, disant que le pays des blancs était loin et que jamais ils ne viendraient tirer vengeance du meurtre. Il les encourageait en leur disant qu'il y avait dans les caisses des richesses considérables.
Le meurtre eut lieu. On s'empara des Sénégalais et l'on garda
TRAHISON DU TARGUI. 169
la lettre qu'un courrier devait porter à l' arrière-garde, de façon à laisser aux autres Européens le temps d'avancer et de tomber dans de nouveaux guets-apens, et cela en dehors des \'illages de fétichistes, qui peut-être eussent averti les blancs du danger qu'ils couraient. Ichekiad serait revenu même jusque près de Makorou, au moment de l'assassinat de Biscarrat que l'on renonça d'attirer jusqu'à El Kouti, et dont il fallut précipiter le meurtre pour éviter qu'il ne fût rejoint par M. Nebout, qui avait avec lui, on le savait, un certain nombre d'hommes armés.
Ichekiad fut payé de sa trahison. On lui donna une large part du butin et on le laissa librement partir vers le Nord (1).
.le n'avais aucune raison de douter de la bonne foi de Mamadou, qui tenait tous ces renseignements de ses compagnons, lesquels avaient assisté à tous ces événements. Le raisonnement me conduisait, au contraire, à considérer la trahison du targui comme non douteuse.
Il savait, en effet, que parmi les marchandises formant les bagages delà mission, il s'en trouvait un certain nombre qui avaient grand cours dans son pays et qui avaient été achetées sur ses propres indications. Certes, on lui avait promis de grosses récompenses, — mais n'avait-il pas là, sous la main, plus encore qu'on ne pouvait lui donner? Tant que l'on était chez les fétichistes, la trahison n'était pas possible, mais les Tourgous n'étaient-ils pas musulmans comme lui? Et puis Ichekiad avait séjourné longtemps chez les blancs, et l'esprit d'intransigeance des gens de sa race eût fait que, s'il était revenu chez lui dans des conditions normales, il n'eût plus été accepté ; — peut-être même l'aurait-on mis à mort. Mais par la trahison, il revenait riche, et sa participation au meurtre d'Européens lui constituait un titre de gloire, qui devait ne plus laisser planer sur lui aucun sentiment de doute; il aurait bien mérité des siens.
.l'interrogeai à mon tour Mamadou-Sibi, et il me répéta tout ce qu'il avait dit à M. Nebout.
Sur un plateau, je trouve l'emplacement d'un grand campement.
(1) Des avis venus à Tripoli ont annoncé (janvier 1893) qu'Ichekiad aurait regagné sa tribu dans le Sahara.
BOCTE DU TCBAD. 22
11 y a encore une quinzaine de sortes de grandes huttes, faites en abattant un arbre, découpant en dessous les ramilles, pour ne conserver que les grosses branches qui forment pilier de soutien, et projetant sur le tout quelques bottes de grandes herbes. Les musulmans ont dû camper là, car il y a sur le sol des débris de caisses et de tonnelets en zinc, ayant appartenu à la mission Crampel.
J'ai emboîté le pas si étroitement sur les traces du passage de mon prédécesseur, qu'à un moment, un des réengagés vient me dire qu'il y a là une grosse roche que Lauzière, l'ingénieur de la mission, a frappée pour en détacher une parcelle. J'en prends, au même point, un échantillon [microgranulite schisteuse).
Le 29, dans la matinée, nous arrivons à l'endroit où le Bassa Thomas est venu annoncer à M. Nebout le meurtre de Biscarrat.
Encore deux jours de bonne marche et nous serons à Makorou ; il est temps, car les vivres sont épuisés et nous vivons de ce que l'on peut trouver.
La chasse ne nous fournit toujours que peu de chose; mes hommes trouvent dans la brousse quelques racines d'ignames sauvages, qu'ils déterrent avec un grand soin. Elles sont longues, minces et très difficiles à arracher. Les tamariniers deviennent plus fréquents; nous nous arrêtons quand nous en rencontrons, car mes honmies mangent la pulpe acide que renferment leurs fruits. J'ai bien encore avec moi quatre caisses de riz, de 25 kilos chacune, mais je n'y toucherai qu'à la dernière extrémité. Je compte sur cette faible ressource pour ma marche sur El Kouti, car Mamadou me dit que la région est déserte et que nous n'y trouverons pas de -sdvres.
Le soir, les éléphants \dennent tout près de notre campement, et lorsqu'ils nous aperçoivent , ils fuient, brisant les arbres sur leur passage et poussant de formidables coups de trompette.
Mon catnp était toujours organisé suivant un ordre dont on ne se départait jamais. Le chois de l'emplacement ayant été fait par les soins du chef d'escorte, M. Briquez, une équique procédait au débroussement sommaire, tandis qu'une autre s'en allait à la recherche de perches destinées à installer une tente unique à l'aide
FAUSSEIALERTE. 171
de deux bâches, sous lesquelles nous tous Européens, nous trouvions abri. Les tirailleurs étaient disposés par groupes, suivant un ordre prévu, abritant en cas d'attaque les porteurs, qui couchaient près de la tente à côté de leurs bagages.
Ce jour-là, le camp était disposé comme de coutume. Ma besogne terminée, je m'étais couché, lorsque soudain je suis réveillé au milieu de la nuit par deux coups de feu. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, je saute à bas de ma couche, je saisis ma carabine et me voilà hors de la tente. Si prompt qu'avait été mon mouvement, il avait suffi néanmoins pour donner le temps à mes tiraiUeurs de se ranger en cercle, genoux en terre, protégeant la tente et les porteurs groupés autour d'elle.
Que s'est-il passé? D'où sont partis les coups de feu? Les sentinelles du camp interrogées n'en savent rien; celles de grand'garde ne sont pas mieux renseignées. Il leur semble, aux unes et aux autres, que les coups de feu ont été tirés dans le camp même. Après enquête, nous découvrons, en efiet, que c'est un tirailleur qui, couché trop près du feu, a laissé s'enflammer sa musette, et deux cartouches ont éclaté.
Nous parcourons une nouvelle série de plateaux ferrugineux peu élevés. Par places, une herbe courte et fine couvre le sol; mais souvent aussi celui-ci est rocheux et complètement dénudé. De gros blocs, de forme régulière, presque cubique, émergent audessus de sa surface. Des touffes d'aloès poussent entre ces blocs. Sur un de ces plateaux, où nous arrivons avec une petite escalade, le terrain est garni d'une sorte de champignons gigantesques ayant 0'",80 de hauteur : ce sont d'énormes fourmilières. Le sol en est
recouvert.
Une futaie, aux arbres élancés, fait suite à ce plateau, et en sousbois des pieds nombreux de maranthacées {Curcuma). Puis la plaine herbeuse recommence. Nous allons arriver, me disent mes guides, à une grande rivière que, m assurent-ils, nous pourrons franchir à l'aide d'un pont, établi sur un point qu'ils connaissent, et vers lequel ils me conduisent.
Je décide quatre de mes guides à partir en éclairem-s rassurer les N'Gapous, habitants de Makorou, ou bien constater la présence
des musulmans et nous en aviser. Je les chargeai de revenir le plus tôt possible et de nous rapporter quelques vivres.
Nous arrivons, dans la journée, sur les bords de la grande rivière que les N'Gapous nomment Bangoula; elle coule vers le Nord- Ouest.
Où est le pont?
Les N'Gapous grimpent alors sur un arbre de forte taille, qui penche sa puissante ramure au-dessus de Teau, en suivent les branches et arrivent à des ramilles flexibles, reliées, à l'aide de quelques perches, à celles d'un arbre semblable, situé sur la rive opposée. Ce passage scrobatique est tellement périlleux, que, pour le franchir, ils ne conservent même pas leurs sagaies à la main. Passer sur ce pont de singes ce serait folie, et puis comment transporter les bagages? Il n'est d'autre moyen que de construire un pont, car, comme je viens de m'en assurer en la faisant plonger, l'eau a près de 3 mètres de profondeur. Je fais reconnaître la rive en amont et en aval. Pas de passage.
On commence donc à abattre des arbres sur notre rive, et des hommes, qui ont franchi le courant à la nage, se mettent en devoir d'en faire autant sur l'autre bord. J'ai chargé M. Bobichon de veiller à l'exécution de ce travail.
Pendant ce temps, je m'en vais reconnaître les bords de la rivière. Ceux-ci sont constamment boisés, et les arbres penchés sur l'eau abritent son cours, qui a près de 50 mètres de large. Nous sommes à la saison des basses eaux. Il est facile de s'en convaincre, car, il y a peu de temps encore, les arbres plongeaient dans l'eau, comme l'atteste clairement la vase dont leurs troncs sont couverts. Aux eaux hautes, le cours est cependant endigué par deux fausses berges, éloignées d'une trentaine de mètres du bord actuel de la rivière. Sur la vase qui recouvrait ce lit des eaux hautes, un lion, qui sans doute était venu s'abreuver, avait laissé des empreintes, toutes fraîches.
Dans une de ses dernières lettres, Crampel racontait une chasse qu'il avait faite en ce lieu et dans laquelle il avait blessé un lion. Je n'ai pas eu la bonne chance d'en rencontrer, et d'ailleurs, ce fauve semble rare dans la contrée, car on n'en voit pas de dépouilles
LE CHARI.
chez les chefs, qui ne manqueraient pas de les conserver comme ils le font pour la peau des autres félins qu'ils arrivent à tuer. Cependant, bien que n'étant armés que de sagaies et de flèches, ils n'hésitent pas à attaquer le lion, comme ils me l'ont affirmé et j'ai pu contrôler la véracité de leur dh?e , car je rencontrai plus d'une fois des griffes de cet animal placées au cou en façon d'ornement, et suspendues à un petit lien.
Les lions, quoique rares, se rencontrent néanmoins même dans des régions qui semblent leur être moins favorables, telles que celles de la forêt équatoriale, et des chefs batékés, des environs de Brazzaville, ,5-^^
— Le passage du Cliari. D'après un croquis.
possèdent des peaux de lions tués par eux. Si j'avais eu des porteurs et que j'eusse pu conserver avec moi mes canots démontables, j'aurais suivi le cours de cette rivière ; mais dans l'état actuel des choses, il fallait renoncer à ce désir. Les renseignements que je pus recueillir sur le parcours de cette importante rivière m'ont appris que son cours allait en s'élargissant ; el passerait au nord du pays des Sarras. Je devinai que j'étais au bord du Chari, le grand affluent du Tchad (1).
(1) Quand, lors de mon retour, je nie rencontrai à Brazzaville avec M. le lieutenant de vaisseau .Mizon, je demandai à l'hadji khartoumien qui raccompagnait, s'il connaissait la rivière Bangoula. Il me répondit : ■- C'est la même qui prend plus bas le nom de Chari ■>. Je ne ufétais donc pas trompé dans ma conjecture.
Écrivant à ceux de ses compagnons qui dirigeaient l'arrièregarde, Grampel, qui était précisément à ce point de voyage, leur disait qu'il venait d'avoir une de ces joies comme on n'en éprouve que rarement en exploration. C'est qu'il avait compris que cette rivière, qu'il venait de traverser, était le grand affluent du Tchad, et il venait de le franchir en un endroit que nul explorateur n'avait jamais atteint encore.
Le lendemain matin l''" décembre, le ponceau étant construit, le passage commença assez lent, car notre pont consistait seulement en deux arbres, dont les troncs se croisant sont maintenus en l'air par de grosses branches, qui posent sur le lit de la rivière. Le barrage qu'elles forment gêne les poissons que l'on voit venir faire des sauts au-dessus de la surface ; il y en a de très gros. De l'autre côté du Ghari, la steppe herbeuse recommence. iMes guides qui reviennent me disent qu'il n'y a pas de musulmans ; et que les indigènes eux-mêmes ont fui.
Soudain, une superbe antilope Kob débouche des hautes herbes et s'arrête dans une petite clairière , à 30 mètres devant nous. Un de mes hommes d'avant-garde abaisse son fusil et veut tirer. Je l'arrête. Il me regarde stupéfait; il y a si longtemps que nous n'avons mangé un bon morceau de viande ! Mais le coup de fusil se serait entendu du village et les habitants, déjà efi'rayés, ne se seraient plus montrés du tout.
Toutes les herbes sont sèches maintenant. On en a commencé le brûlage et notre marche s'effectue plus facilement. Bientôt, une croupe rocheuse très haute se présente à l'horizon ; nous nous dirigeons vers ce point, car, me disent mes guides, le village se trouve au pied de ce pic.
Entre les blocs énormes qui se sont détachés du pic, quelques cases, très petites, très pauvres, sont installées, adossées du côté ouest de la muraille, presque droite de ce côté-là. A l'Est, la masse rocheuse se prolonge, au contraire, en une pente qui semble pouvoir être gravie. Les cases sont toutes placées entre les blocs rocheux qui les abritent, les cachent même parfois aux regards; et plus on examine avec attention, plus on en découvre. Au Nord, est un petit pic secondaire et, entre les deux, un plateau rocheux, où les eaux
ARRIVEE A MAKOROU. 175
qui s'écoulent des pentes viennent s'accumuler dans une grande poche naturelle et forment réservoir d'eau. Sur ce plateau, encore quelques cases. Mais les unes comme les autres sont vides; tous les habitants ont fui. Lors du passage de Crampel en ce lieu, il existait un village plus important, occupant la plaine qui s'étend à Touest du pic, et que limite une petite rivière aux eaux claires, affluent de droite du Chari. Mais depuis, les musulmans ont tout pillé, brûlé les cases dont les montants tout noirs sont encore là, debout, et les indigènes qui ont survécu ont reconstruit de pauvres cases sur le rocher où ils pourront se mieux protéger.
Tout est vide, désert, abandonné. J'envoie les N'Gapous à la recherche des indigènes, qui appartiennent, me disent-ils, à leur race, et qui étaient placés autrefois sous l'autorité de Yabanda, mais ce chef lui-même a fui la région dévastée par des hordes musulmanes, jugeant prudent de mettre cette grande brousse d'un parcours si pénible, que nous venons de traverser, entre lui et Tenvahisseur. Je leur ai dit qu'ils annoncent à chacun que nous voulons la paix, que nous leur achèterons des vivres en les payant très cher, car nous n'avons plus rien à manger, et s'ils ne se pressent pas, je serais forcé de prendre dans les plantations.
Les plantations? Ah! ils n'ont que faire de venir les protéger! Elles n'existent plus. Les musulmans, alors qu'ils descendaient vers le Sud, ont tout pillé; les champs de patates et de manioc ont été fouillés, et il ne reste plus que quelques vieilles racines à demi gâtées.
Enfin, avant le soir, les guides reviennent avec quelques indigènes. Us sont armés d'arcs, d'énormes carquois bourrés de flèches à la pointe acérée et de javelines. Ils semblent fort peu rassurés. Je leur dis qu'ils n'ont rien à craindre, mais qu'ils m'amènent le chef; que je veux le voir, et qu'ils me fournissent des vivres dont j'ai un besoin absolu. Ils me répondent que le chef ne peut venir, car il est si pauvre qu'il ne peut pas faire de cadeaux; les musulmans ont tout pris et leurs cultures sont bien réduites, les femmes qui s'en occupaient ayant été emmenées en esclavage. Je leur dis que je n'exige pas de cadeaux et, s'ils ont du mil, qu'ils l'apportent, je le leur payerai.
Le lendemain, la matin'ée se passe et pas un indigène ne vient. Enfin, dans l'après-midi, je vois se présenter le chef, accompagné d'un certain nombre d'indigènes. Il m'apporte une poule, trois morceaux de viande d'éléphant, fumée, et un petit panier de mil. « C'est tout ce qu'il possède, » me dit-il. Je le crois assez volontiers, car je viens de parcourir leurs cultures. Quelle misère ! Comme on sent que ce premier élément de succès, la sécurité, ne règne pas ici. Tout ce travail du sol est fait à la hâte, n'importe comment.. On sent que ceux qui le font semblent être guettés sans cesse par un ennemi. Vite ils égratignent le sol, y jettent quelques graines qu'ils ont dérobées à la maigre pitance de chaque jour et se sauvent pour ne pas être saisis. Ce sont de petits lambeaux de champs épars çà et là, comme pour pouvoir toujours emporter quelque chose dans la fuite, quelque direction qu'on lui donne.
Du mil, presque pas; ce qu'il y en a ne formerait pas un demihectare, et encore tout cela est rabougri, chétif, les épis se montrent à peine. Ni arachide ni sésame; quelques petits champs de patates et de manioc, mais la récolte est faite. Et çà et là, au milieu des grandes herbes poussant sans soins, quelques pieds de tabac et des cotonniers, laissant échapper des capsules mûres, des flocons d'une soie très blanche. Ce sont les témoins d'une prospérité disparue.
Que devenir? Que donner à mes hommes qui ont faim? J'ai fait chasser, mais l'on ne m'a rapporté que quelque menu gibier, tourterelles et touracos. Il en faudrait beaucoup pour nourrir 90 hommes! J'ai bien encore mes caisses de riz — 100 kilos; — à petite ration, cela fera trois jours au moins, mais, c'est ma dernière ressource, pour aller vers El Kouti, dont cinq ou six jours de marche nous séparent encore. Et d'ici là-bas le pays est désert. El Kouti lui-même n'est qu'un lieu de campement, car il y a là de l'eau, qui devient plus rare dans le pays; mais aucune plantation n'y existe, et si, comme cela est probable, les musulmans ont fui, nous n'y trouverons rien.
Malgré tout le désir de garder cette maigre provision de riz pour plus tard, il faut bien l'entamer, mes hommes ayant faim. Soit, on ouvrira une caisse. On décloue le bois, on dessoude le zinc. — Désolation! Dans toutes les tribulations de la route, le zinc s'est