‹ La route du TchadChapitre 53 sur 68 · PLUS DE VIVRES · texte numérisé non relu

PLUS DE VIVRES

crevé, l'eau s'y est infiltrée et le riz est pourri. Cela est brun, pris en masse, et répand une épouvantable odeur. Il enfant ouvrir une seconde : elle est dans le même état. La troisième est bonne. — Dans la quatrième, une faible partie seulement est en bon état. Voilà tout ce qu'il me reste de vivres : 30 kilog-rammes de riz, et j'ai 90 hommes à nourrir !

Que faire? Partir tous ensemble pour El Kouti? C'est impossible, car ce serait exposer tous mes gens à mourir de faim. S'il y avait au moins un peu de vivres indigènes, je partirais avec vingt tirailleurs et deux Européens, laissant le reste ici. Mais ce n'est pas une solution, puisqu'il n'y a pas plus de vivres ici qu'il n'y en aura làbas. Renoncer à El Kouti, alors? Je ne puis me décider à prendre cette détermination. J'envoie de toutes parts à la chasse. Si nous pouvions tuer un éléphant, nous serions sauvés.

Le pays ne peut rien me fournir, et, cependant, quelle situation privilégiée que celle de ces villages! Avec bien peu d'organisation, avec un peu d'entente entre eux et seulement quelques fusils, ils seraient au milieu de ces rochers en état de résister à toute attaque. Cet énorms bloc qui émerge là du sol, avec toutes ses cavernes, ses anfractuosités, ses retraites, constitue une formidable citadelle. J'en entreprends l'ascension. Mes guides me font aborder le pic par l'Ouest, côté par lequel il domine le pays de toute sa masse imposante, coupée brusquement par une muraille à pic de 200 mètres de haut, flanquée au pied de gros blocs. détachés, entre lesquels croissent quelques arbres rabougris et de hautes herbes; puis nous longeons le côté sud. Là, des failles énormes et les lignes de stratification concordante vont s'abaissant jusqu'au sol pour y disparaître bientôt une à une. Nous voilà à l'Est, Une pente s'offre à nous. Le sol est fait des blocs unis de la roche qui le pave de dalles immenses et s'élève en une pente douce, jusqu'à une façon de plateforme, oii l'on a établi une case, en plantant les piquets entre les fentes des rochers, et en les consolidant au moyen de grosses pierres. Au bord de cette plate-forme, regardant la pente glissante que je viens de gravir, des amas de pierres disposées en rangées. Un de mes guides me montre qu'elles sont destinées à être lancées contre les assiégeants. Mais la case est vide, les habitants l'ont abandonnée.

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Puis encore une montée plus raide, plus difficile à franchir, et de nouveau des cases avec des rangées de pierres de défense. De là pour arriver au sommet, l'escalade est pénible : il faut sauter de roche en roche, sur le bord de crevasses énormes. Enfin, nous voilà sur le bloc terminal, arrondi en forme d'une immense coupole. D'énormes blocs détachés de la masse ont glissé sur la déclivité, et on se demande par quel miracle d'équilibre ils se soutiennent encore, au sommet de la grande muraille droite, du côté ouest.

Une vue superbe, et que seule la brume bleutée des lointains limite à l'infini, s'étend de là sur toute la région qui nous entoure. Vers le Sud, je retrouve les deux ruisseaux traversés, il y a quelques jours; puis, plus près, le cours important du Chari, qui fait un crochet vers le Nord pour reprendre ensuite sa direction Nord- Ouest. Le cours en est facile à suivre de l'œil, à cause de la masse verte des grands arbres qui en bordent les rives, et qui se détache longtemps encore sur la plaine des grandes herbes jaunies.

Tous ces cours d'eau s'infléchissent aussi vers le Nord, car un fort massif montagneux, que l'on découvre à l'Ouest et dont nous avons franchi les derniers contreforts dans la grande brousse, déjette leur

cours.

Au Nord, la steppe herbeuse s'étendant à l'infini; à l'Est, la steppe encore, avec quelques émergences de blocs rocheux, sur le premier plan. Ils semblent appartenir au môme banc, qui se termine à l'Ouest par l'énorme bloc sur lequel nous sommes, et du sommet duquel le regard s'étend sur toutes ces régions, théâtre du massacre de mes infortunés prédécesseurs.

Je donne à ce massif rocheux le nom qu'il conservera, je l'espère, de Pic Crampel. Hélas! il est le monument érigé au-dessus de sa tombe, alors qu'il aurait dû être le jalon de sa marche glorieuse !

Dès mon arrivée à Makorou, j'avais fait rechercher l'emplacement où avait été inhumé l'infortuné Lauzière. On eut quelque peine à le retrouver, car, comme je l'ai dit, l'ancien village avait été abandonné, et, depuis lors, les grandes herbes, qui ont tout envahi, avaient été brûlées, puis avaient repoussé de nouveau. Mais on savait que la tombe avait été creusée près d'un grand tamarinier, et on finit par en découvrir l'emplacement.

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