‹ La route du TchadChapitre 54 sur 68 · I-ig. 49. — Le Pic Crampel. D'après des photographies · texte numérisé non relu

I-ig. 49. — Le Pic Crampel. D'après des photographies

Lauzière et de les rapporter pour les faire reposer en terre française.

Il est trois heures : c'est le moment fixé pour la triste cérémonie. L'avant et T arrière-garde, 25 hommes, en tenue et sous les armes, vont nous accompagner. Les autres resteront à la garde du camp. Les réengagés de la mission Crampel nous guident. Après avoir serpenté dans les grandes herbes, nous arrivons à un endroit écarté des cases, que les musulmans ont brûlées. Près d'un gros tamarinier, le sol est moins envahi par les herbes, — c'est une sorte de petite place ronde — au centre, un tertre entouré d'une dizaine de piquets, que lincendie des herbes a charbonnés — ils sont tout noirs, comme en deuil. — C'est là.

Les hommes d'escortes, silencieux, se rangent en cercle, et quatre d'entre eux. commandés par le sergent Bou-Bakar, après avoir arraché les piquets noircis, commencent à entamer le sol. Nous tous blancs, nous sommes là, tout près de cette terre, qui se creuse et qui prend bientôt la forme lugubre de la fosse mortuaire. Les indigènes, venus nombreux, paraissent surpris, passant leur tête entre les rangs des tirailleurs, l'arme au pied, la baïonnette au clair.

Les travailleurs agissent, rapides, silencieux. Que de tristes pensées envahissent notre esprit pendant ces cruels instants ! Et si un souffle était sorti alors de nos cinq poitrines oppressées, c'eût été pour exprimer la même pensée, pour dire la même douleur!...

Près d'un mètre de terre est retiré. La terre superficielle entraînée au fond lors de l'inhumation, en même temps que des touffes d'herbes encore incomplètement détruites, nous disent que nous approchons. Bientôt, en effet, un lambeau d'étoffe blanche, bariolée de grandes chamarrures rouges, apparaît. Dès lors, les travailleurs agissent avec prudence. La silhouette humaine se dessine sous les plis écrasés d'une couverture de laine grise, puis le vêtement de flanelle blanche, rayée de noir, qu'il portait sans cesse...

Portez armes! Présentez armes! Et dans une caisse en fer doublée de toile blanche, tapissée d'un pavillon tricolore, les restes de ce soldat, mort pour la cause de la civilisation et de la patrie, sont pieusement déposés.

Plus d'un sanglot alors soulevait nos poitrines! Pauvre compagnon d'exil sur la terre lointaine et inhospitalière!... Sa tête était tournée vers le Nord, comme pour chercher encore de son dernier

EXHUMATION DE M. LAUZIERE. 181

regard, là-bas, si loin... le regard, la pensée d'une mère ou d'un père. Ah ! s'il est une consolation à ces suprêmes douleurs, que ceux qui, faisant abnégation de leurs propres chagrins et de leurs tourments, n'ont pas hésité à lui dire : Pars et sers utilement la patrie, la trouvent du moins à la pensée que leur fds est mort au champ d'honneur, en faisant son devoir!

Nous revenons au camp. La bière est déposée et les soldats défilent devant, respectueux, fortement impressionnés. Mamadou-Sibi avait dû être emporté; l'émotion avait amené chez lui une syncope.

Je dis aux indigènes qu'il me fallait à tout prix retrouver les restes de Biscarrat, leur promettant telle récompense qu'ils voudraient s'ils m'aidaient à les découvrir. Mais ils me répondirent que certainement ils ne retrouveraient rien, car il n'avait pas été enterré, et que le brûlage des grandes herbes, qui avait déjà eu lieu par deux fois, depuis sa mort, amenait la destruction de tout ce qui se trouvait sur le sol. Us se mirent cependant en campagne, mais ne me rapportèrent que des fragments d'os longs, humains, moitié carbonisés, entamés parla dent d'un rongeur qui mange l'os et l'ivoire. Je ne pus reconnaître en ces débris des os d'Européen. Je les fis enterrer et je renonçai à pousser plus loin mes recherches, que tout démontrait inutiles.

Cette constatation, que je venais de faire de la disparition des ossements humains, acheva de me déterminer à ne pas aller plus au Nord. Quand bien même, ce qui était peu probable, nous aurions pu, sans mourir de faim, attendre El Kouti et en revenir, qu'aurionsnous fait? Mamadou et les indigènes m'affirmaient déjà que les musulmans avaient abandonné ce point, qu'il n'y avait pas de cultures pour nous ravitailler, et je venais d'acquérir la preuve que je n'y retrouverais pas les restes de l'infortuné Crampel ; quoi qu'il put m'en coûter, il fallut dojic renoncer à ce projet. Je ne le fis pas sans un profond regret.

Dès lors, ma résolution étant prise, il fallait se hâter, car nous avions à traverser toute la grande brousse, sans espoir de pouvoir trouver de quoi subvenir à nos besoins.

La triste cérémonie venait à peine de prendre fin, que j'entends, succédant à un coup de fusil, des appels désespérés. Avec quatre

hommes, je pars en courant clans la direction d'où ils proviennent. Et nous voyons alors le tirailleur Ibra-Ba, qui a blessé une superbe antilope Kob, de très grande dimension. Elle est terrassée, et pour l'empêcher de se relever, debout sur une de ses longues cornes portant par terre, il tient l'autre à deux mains. Elle se débat furieusement, mais Ibra, ne voulant pas la lâcher, nous a appelés à son secours. Nous l'achevons et, les pattes liées, on la transporte au camp.

C'est une bonne aubaine; elle fournit environ 100 kilos de viande, et chaque homme en a une bonne ration, mais il n'en restera plus rien demain ; du moins ce peu de nourriture avait réconforté tout mon monde, -le donnai ordre de hâter les préparatifs de départ; je fis venir ensuite le chef M'Pokou et je lui dis :

— Puisque tu n'as pas de vivres à nous donner, nous sommes obligés de repartir; mais nous reviendrons. Sois rassuré; les musulmans n'oseront plus désormais venir te piller, car ils savent que nous te protégeons et ils se souviendront de la juste punition que nous leur avons infligée pour avoir osé porter une main sacrilège sur nos frères. Prends ce pli et garde-le. Prends aussi ce pavillon, et lorsque tu sauras que des blancs reviennent, fais-le tlotter audessus de ta case et attends-les avec confiance; ils te seront secourables et te donneront des cadeaux comme je vais le faire moi-même.

Le lendemain matin, 5 décembre, nous reprenons le sentier qui doit nous conduire sur les bords du Chari.

A une de nos haUes, les N'Gapous qui nous accompagnent partent soudain en courant. Ils reviennent après une demi-heure, portant trois gros vautours [Pseudogyps africanus), qu'ils ont tués à coups de sagaie. listes avaient vus s'abattre sur quelque charogne et rampant dans les herbes, ils ont pu les approcher d'assez près pour ne pas les manquer. Ces oiseaux viennent d'être tués, et ils répandent déjà une épouvantable odeur de pourriture, qui leur est propre et ne peut provenir encore de leur état de décomposition. On en mangea cependant.

Dès que l'on aperçoit un terrier de rat, vite on le fouille. Parfois il est long et le travail est pénible, mais les indigènes ne se sont jamais trompés; ils ont bien reconnu que la bête était dedans. Nous prenons ainsi parfois un animal adulte, parfois des jeunes, tout

Page 1