FAMINE
petits et tout rouges eucore. Rien de tout cela n'est dédaigné. Les espèces de rats que nous prenons ainsi sont diverses, mais il en est une dont le corps est de la dimension d'un lapin de garenne et dont la chaire est de bonne qualité.
Nous ne passons jamais devant un tamarinier sans faire une halte, pour permettre aux hommes d'en récolter les fruits. Parfois on trouve quelques pieds d'igname sauvage, et il nous arrive de tuer quelques tourterelles ou quelques oiseaux de faible taille. Peu de singes. Je tue cependant
un beau colobe, de l'espèce .,^m^maA^>.
que j'ai déjà antérieurement trouvée dans les bois des bords de l'Oubangui, près des villages de Bembé.
Lorsque , le soir, nous campons sur les bords de petites rivières, mes hommes, se faisant une torche de bois résineux, s'en vont à la pèche. Ils promènent leurs feux sur le rivage, au-dessus de l'eau, et à l'aide du sabre d'abatis, tuent les poissons, attirés par les lueurs de leurs feux.
Mais tout cela ensemble ne donnait que bien peu de chose et était bien incapable de calmer les tortures de la faim. Mes compagnons venaient me dire que les hommes ne pouvaient plus suivre la colonne. 11 fallait marcher cependant et se hâter même, pour retrouver enfin les villag-es fertiles des N'Gapous. Mais c'était pitié de voir ces pauvres soldats qui avaient si vaillamment fait leur devoir, se traîner maintenant maigres, décharnés. Il n'y avait que seize jours que nous avions quitté les villages, mais ce temps de misères, de privations et de fatigues avait suffi pour exercer sur mes hommes de cruels ravages. Le soir, après de grandes journées de marche fatigante, le camp était morne et triste. Us ne se plaignaient pas cependant, ces braves tirailleurs, car ils savaient que nos dernières
Fig. 50. — Rats de la vallée du Cliari. (Le plus petit est de la dimension de nos rats de France.) (Mus. sp. n., Mus. hypocenihus, Cricetomys Gambianus). D'après nature.
provisions, que notre dernière caisse de riz avarié, moisi, mais que l'on mangeait tout de même, malgré l'odeur infecte qui s'en dégageait, nous avions tout partagé avec eux. Et s'il leur arrivait de tuer ou de récolter quelque chose qui pût se manger, ils venaient nous l'offrir encore.
Enfin, le 11 décembre, nous approchons des villages de Yabanda. Bientôt nous voyons des indigènes chargés de paniers de provisions venir au-devant de nous. C'est le chef qui, ayant appris par quelques-uns des N'Gapous qui nous accompagnaient et qui étaient partis en avant, l'état de détresse extrême dans lequel nous nous trouvions, a envoyé ces hommes avec les vivres au-devant de nous. Nous faisons halte. Jamais encore les bananes et les arachides ne nous avaient paru si bonnes. C'était pour la seconde fois de ma vie que je ressentais un tel plaisir à manger quelque nourriture. La première fois avait été après le siège de Paris.
Voilà les premières cases des villages. Tous les indigènes viennent au-devant de nous, et nous offrent tout ce qu'ils possèdent, Yabanda me demande de rester longtemps chez lui. Il a, me dit-il, beaucoup d'ivoire, et il voudrait me le vendre en échange de mes marchandises. Il est tout déconcerté d'apprendre que je n'ai pas de porteurs et que je ne puis le lui acheter.
Le lendemain, nous partions de bonne heure et une foule d'indigènes nous escortait. Le chemin était bien plus facile maintenant, car lors de ma marche en avant, nous avions trouvé partout des grandes herbes dont les indigènes opéraient en ce moment le brûlage et la vue s'étendait à présent à l'infini découvrant de vastes horizons, là où précédemment il était impossible de voir à quelques pas seulement devant soi.
Nous n'étions partis que depuis quelque temps, lorsque nous entendons devant nous un formidable crépitement. Ce sont les N'Gapous qui ont mis le feu aux hautes herbes qui cachaient des tiges de bambous, lesquelles éclatent avec des bruits de fusillade; et le ciel se rembrunit voilé par dépaisses colonnes de fumée noire sous lesquelles disparait la clarté du soleil. L'incendie se propage au loin et prend des proportions formidables. Des centaines d'aiglons {Milvus œgyptius) planent au-dessus du foyer, plongent