‹ La route du TchadChapitre 58 sur 68 · NOUVELLES DE FRANCE · texte numérisé non relu

NOUVELLES DE FRANCE

Le courrier venu de France avait apporté à M. Nebout des nouvelles alarmantes sur la santé des siens. Il vint donc me dire que, malgré le sincère regret qu'il en éprouvait, il se voyait obligé de me demander de revenir en France. Je l'engageai à agir suivant ce désir bien légitime et je souiiaitai qu'un bateau vint bientôt pour lui permettre de regagner la côte le plus promptement possible, et de profiter de ce que son état de santé qui s'était si peu ressenti des dures épreuves par lesquelles nous venions de passer, était bon encore.

Dès les premiers jours de janvier j'expédiai, à l'aide des pirogues qui nous avaient ramenés à Bangui, sous l'escorte de quelques tirailleurs, mes charges, à mon poste des Ouaddas où j'accumulai tous mes bagages pour aller le plus rapidement possil)le m'y établir moi-même. Cependant je ne pouvais partir avant d'avoir fait préparer et emlîaller les documents pris au camp musulman et toutes les collections récoltées en cours de route. Le courrier que j'avais reçu me disait que, dans le commencement de l'année, un vapeur de la Maison hoUandaise viendrait à Bangui, m'amenant les porteurs bassas que M. Greshof avait promis de me procurer.

Le 12, un vapeur fut signalé sur l'Oubangui. Bientôt nous le vîmes approcher du poste. C'était VAntoinette, superbe bateau à aubes de la Maison hollandaise. M. Greshof, le gérant en chef, était à bord ; il m'amenait deux agents commerciaux que je prendrai avec moi, et 60 Bassas. Il m'apportait également tout ce que j'avais laissé encore de bagages à Brazzaville.

Je reçus un courrier important, contenant entre autres les dépèches suivantes :

« Paris, 10 août.

« Comité Afrique Française renouvelle à Dybowski expression confiance et lui demande se porter immédiatement au coude nord Oubangui pour prendre solidement position, recueillir personnel et

colonie qui, le jour même, emporta ma dépèche pour Brazzaville. M. radmini-strateur principal Dolisie voulut bien organiser un courrier exprès pour Loango ou, par un heureux concours de circonstances, un navire se trouvait mouillé et devait partir le lendemain pour Libreville, (Foù enlin la dépèche put être expédiée en 1-rance.

documents mission Crampel. Il devra attendre là nouvelles instructions en travaillant avec prudence à l'œuvre de pénétration dont opinion publique réclame continuation.

« Pour copie conforme,

« Signé : C. de Chavannes.

« Pour copie conforme,

« A. DOLISIE. »

.. Paris, 7 août, 10 h. 45.

Colonies à Commissaire géne'ral, Libreville.

a Prescrivez Dybowski attendre Brazzaville nouvelles instructions que vous transmettrons dans peu de jours après avoir conféré avec Société africaine. »

2" télégramme.

« Comité Afrique serait avis Dybowski prenne position sur Oubangui pour renouer, si possible, relations avec Nord, sans avancer imprudemment et attendre moment propice pour continuer. Si continuer impossible, rentrer en France.

« Pour copie conforme,

« Signé : Ch. de Cha vannes.

« Pour copie conforme.

« A. DOLISIE. »

La crainte seule des difficultés avec lesquelles je serais aux prises avaient dû me faire prescrire de France de me cantonner sur les bords de l'Oubangui puisque Ton désirait que l'œuvre entreprise par Crampel fût continuée. Je devinai donc quelle joie devraient ressentir ceux qui voulaient bien m'envoyer ce télégramme de confiance, en apprenant que j'avais pu, malgré les faibles ressources dont je disposais et sans attendre l'envoi des renforts dont on m'annonçait la venue, châtier les meurtriers de mon infortuné prédécesseur et imposer le respect du pavillon français dans toutes les régions que nous avions parcourues.

PAYS DES OUADDAS. 19:î

Le 14, tout étant prêt, M. Ne])out pariait à bord de V Antoinette. Je lui avais confié, poui' les ramener en France, les restes mortuaires de M. Lauzière.

Le quatrième jour, j'arrivai au poste des Ouaddas. Par les soins de M. Briquez, tout avait été organisé à nouveau, et cette activité que nous avions laissée toute vivante, autour de nous trois mois auparavant, lors de notre départ vers El Kouti, régnait à nouveau. Les Banziris, heureux de notre retour, avaient établi un village tout à côté des dernières cases du poste et manifestaient ainsi leur désir de ne plus abandonner la région. C'était un résultat heureux que celui d'avoir favorisé l'établissement de ces Banziris, qui, grâce à leurs aptitudes, seront nos plus utiles auxiliaires pour le parcours de tout l'immense réseau de rivière qui arrose ces riches régions. Les Ouaddas, eux aussi, trouvaient leur comj^te à notre établissement en ce point, et l'extension qu'ils donnaient à leurs cultures allait sans cesse en augmentant, car ils savaient trouver auprès de nous l'écoulement facile de leurs produits. La quantité de poules et de chèvres, de manioc et de mil, que l'on nous apportait chaque jour; était telle, qu'à divers reprises je pus expédier des pirogues entières de ces utiles produits au poste de Bangui, où les Bouzérous apportent peu de chose en dehors des bananes.

M. Chalot, que dès mon arrivée à Bangui j'avais fait partir pour les Ouaddas, avait établi un important jardin de culture. Déjà certains légumes, tels que les radis, les salades, était venus à bien et apportaient une utile variante à notre alimentation quotidienne. Bon nombre d'autres plantes étaient pleines de promesses pour l'avenir. Des jeunes plants de divers fruits et légumes avaient été donnés aux indigènes qui les cultivaient avec soin.

Sur un immense banc de sable de plus de deux kilomètres de long, chaque jour les tirailleurs s'exerçaient au tir et aux mouvements d'assouplissement. Un agent de factorerie établi dans le nouveau poste et auquel je devais, lors de notre départ, en confier la garde, créait, au nom de la compagnie qu'il représentait, des relations commerciales avec les indigènes, et chaque jour ceux-ci venaient, plus nond^reux, vendre de l'ivoire en échange de marchandises européennes.

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Les perles blanches (baïaka) et de couleur constituaient la monnaie ayant le plus de valeur pour tous ces échang-es. Cependant les cauris, et notamment ceux de la variété de plus forte taille, étaient généralement acceptés.

Le vieux chef M'Paka eût ardemment désiré avoir de mes fusils à piston. Un jour, ayant apporté une belle pointe et après me l'avoir fait longtemps admirer, il me dit :

— Donne-moi un de tes fusils en échange de cette pointe.

Je lui dis que cela n'était pas possible et que je ne me dessaisissais p."is de mes fusils.

Il partit alors vers un buisson, situé à quelques centaines de mètres de là, et je l'en vis sortir une autre pointe qu'il y avait cachée.

Il m'offrait maintenant les deux contre un fusil.

Enfin, voyant qu'il n'arrivait pas à me tenter, il s'en alla vers M. Briquez et lui dit :

— Dis au chef blanc que, s'il veut me donner un fusil, il aura ces deux pointes et aussi la plus jolie de mes femmes. Et si tu le décides, je te donnerai aussi une femme pour toi.

Il ne comprit jamais comment nous avions pu ne pas succomber à des offres aussi séduisantes ; car, que devait nous importer un fusil de plus ou de moins ?

Tous s'apprêtaient, d'une part, pour une occupation définitive et durable du pays, de l'autre pour une marche utile et progressive en avant.

Après avoir terminé nos préparatifs de départ, nous pûmes partir du poste que je laissai à la garde d'un agent de commerce. Nous emportions avec nous 70 charges, dont la plupart comportaient tout ce qui pouvait nous être utile pour fonder un nouveau poste. M'Paka m'avait promis de m'envoyer des guides pour nous conduire vers les populations tokbos, ses voisins du Nord. Mais le matin, les guides n'étant pas là, je me décidai à partir; nous devions passer par les villages du chef, dont nous connaissions le chemin, et je pourrai réclamer de celui-ci l'accomplissement de sa promesse.

Après avoir traversé un marais à demi-desséché en cette saison, mais qui, au moment de la crue, doit être extrêmement difficile à franchir, nous arrivons à de grands champs de culture qui avoisi-

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nent les habitations. Bientôt, en effet, nous voici devant un groupe de cases construites comme celles des Langouassis. Elles sont vides, pas un habitant dans les villages, tous ont fui ; nous continuons, mais tout est désert. Les habitants ont dû prendre la fuite avec précipitation et ne doivent pas être bien loin, car ils ont laissé les poules et les chèvres qui courent de tous côtés ; quelques feux brûlent encore et sur la place du village, du manioc et des épis de mil sèchent, étalés au soleil; les chiens aboient, furieux, après nous, se réfugiant à l'entrée des cases. Nos appels réitérés restent sans réponse. Je ne comprends rien à cette attitude, car la veille encore, le vieux chef, à la barbe blanche, était venu me voir, et il était bien entendu que ce seraient ses hommes qui nous conduiraient.

Nous continuons notre route et allons camper non loin de là, près d'un bouquet de bois. Visitant alors les environs, je finis par découvrir un petit village, où il y a quelques indigènes. Je leur demande ce que signifie leur attitude et leur dis d'aller me chercher M'Paka, que je vais attendre à mon campement, les assurant qu'il ne leur serait fait aucun mal. Ils nous connaissent d'ailleurs, car ils sont souvent venus au poste, aussi ne font-ils nulle difficulté pour remplir le message dont je les charge. Ils partent et reviennent bientôt avec le fils du chef, accompagné de quelques indigènes. Je demande à celui-ci la raison de leur changement d'attitude à notre égard. Il m'explique alors longuement que, pendant notre absence du poste, ils y avaient guerroyé avec les Banziris qui, n'étant pas les plus forts, avaient dû se retirer, mais non sans leur promettre une punition sévère que, disaient-ils, nous ne manquerions pas de leur infliger. Et la veille, les Banziris nous voyant partir à regret et voulant par tous les moyens nous empêcher d'avancer et de quitter la région du poste, avaient dit aux Ouaddas que si nous allions dans leurs villages, c'était pour exercer des représailles en châtiment de leur conduite envers eux, Banziris, qui étaient nos alliés.

Je les rassure, et leur demande d'exécuter leur promesse en me donnant les guides.

Le fils de M'Paka me dit alors qu'il nous conduira lui-même. Le soir, les indigènes, désormais tranquillisés, viennent, nombreux, nous vendre des denrées. Ils nous demandent pourquoi nous vou-

Ions les quitter, puisque nous sommes bien chez eux, et nous assurent que les Tokbos, leurs voisins, nous recevront mal. Tous les moyens, toutes les assertions leur sont bonnes pourvu qu'ils arrivent à nous retenir. Ils sont désolés de voir que toutes leurs paroles sont sans effet.

Le lendemain, nous partons dès l'aube, et nous longeons de grands marais où des touffes de dattier sauvage étalent librement leur beau feuillage. L'air est embaumé par les suaves senteurs des fleurs de lianes à «aouchouc qui ont suspendu leurs élég-antes guirlandes aux branches des plus grands arbres. Sous bois croissent, abondants et robustes, des pieds de café couverts de fleurs.

Après avoir traversé des cultures attenant à un petit village, nous parcourons un pays de plaines basses, entrecoupées de marais où les eaux, qui ont baissé maintenant, doivent à certains moments de l'année être en communication avec les rivières, car de nombreux barrages où il y a encore des nasses placées entre les lignes convergentes, attestent combien ces marais doivent être poissonneux. Partout sur la vase de nombreuses empreintes laissées par les soles des buffles et des antilopes.

Nous campons près d'un marais dont il nous faut boire l'eau bourbeuse, après l'avoir passée au travers d'un linge pour enlever du moins les animalcules de toute sorte qui y grouillent. Et lorsque, le lendemain, nous reprenons notre route, ce sont encore des marais qui se présentent et dans la vase noire et putride desquels il faut péniblement patauger. Il doit être impossible de parcourir cette région au moment des hautes eaux.

Cependant, le terrain s'élève et s'assèche, mais pour revenir humide à nouveau et se limiter au loin par une bande verte d'un peuplement intense de palmiers. Ce sont de grands sagoutiers aux longues feuilles flexibles et d'une extrême élégance. Ils croissent dans un marais infecte, mais qu'ils rendent superbe. Il nous faut nous engager dans cette boue noire qui accompagne 'sur une grande étendue les ])ords d'une petite rivière, dont les eaux claires coulent rapides, formant un canal dont nous suivons le cours. Nous avons de l'eau jusqu'aux épaules, mais du moins elle est pure et nous lave de la boue infecte dont nous sommes souillés. Mais,

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