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ARRIVÉE DE PIROGUES

pour nous (ou pour eux), de rester dans leurs villages, était désolé maintenant qu'il voyait que nous nous passions de lui. Je le renvoyai à ses cases.

Deux des hommes des pirogues s'offrirent pour nous servir de guides à terre. Ils nous disaient qu'il fallait passer le courant, car il n'y avait c[ue des marais sur la rive droite. Dès le lendemain matin (16 février), nous nous servîmes donc des embarcations pour

Fig. 54. — Potaniogale des bords de la Kémo. D'après un dessin.

traverser la rivière, et pendant qu'ensuite le petit train de pirogues en remontait le cours, nous suivions par terre.

Après avoir traversé un petit bois très touffu et non frayé, qui accompagne en le longeant le cours de la rivière, nous prenons à travers la steppe dont les grandes herbes viennent d'être brûlées. De temps à autre, nous apercevons, à notre gauche, les arbres qui bordent le cours capricieux de la Kémo. La marche est facile, bien qu'il n'y ait nul sentier frayé, et nous espérons bien arriver, après journée faite, avant les pirogues, sur les bords de la rivière où nous camperons.

Dans l'après-midi nous arrivons, ayant fourni une forte étape de 22 kilomètres, sur les bords de la Kémo, en un point où les Banziris

ont coutume, chaque année, aux hautes eaux, de venir établir leur campement de pèche. Nous sommes sur le territoire langouassi, et lorsque dans la journée nous avons traversé des villages, notre venue a produit grand émoi et les populations se sont enfuies devant nous. Comme je tiens à conserver avec cette peuplade des rapports suivis, car nous aurons fréquemment besoin de traverser leur territoire pour relier mes postes par une ligne continue, je décide de ne pas aller plus loin, afin d'essayer de voir le chef que mes guides me disent être très influent, et nouer avec lui des relations amicales.

Peu de temps après notre venue, nous sommes rejoints par les pirogues et nous procédons à l'établissement de notre campement.

Mes guides banziris se sont rendus dans les villages des Langouassis, et bientôt je les vois revenir, accompagnant le chef qui est suivi d'une centaine d'hommes armés de longues sagaies.

Le chef qui se nomme Bouassa et qui voit des blancs pour la première fois, nous examine avec une surprise mêlée d'inquiétude. Cependant mes guides le rassurent. C'est un homme grand, élancé, avec cette pureté de lignes du corps qui est la caractéristique de la race langouassi. La lèvre supérieure et les ailes du nez sont ornées de plaques en métal. Sa barbe est longue et, suivant la coutume, tressée en une natte serrée qui occupe le côté gauche du menton.

Il s'approche de moi, tenant à la main une poule blanche dont il arrache les plumes, au mépris de ses cris, pour me les fourrer dans la barbe et les cheveux et en déposer une poignée à mes pieds. Puis, après m'avoir donné la pauvre volaille ainsi que deux boucs dont on a lié les pieds, il s'assied devant moi et tous les gens de sa suite l'imitent. La paix est faite. Je lui donne des présents de toute sorte qui l'émerveillent.

Puis il me fait dire combien il est satisfait de mes cadeaux et m'engage à ne pas continuer plus loin ma route. Lestluaddas lui avaient dit que, lorsque nous viendrions, ce serait pour lui faire la guerre, mais il voit bien que cela n'est pas; aussi nous engage-t-il à venir nous établir dans son village et si j'ai le désir d'entrer en

PAYS TOKBO. 201

relations avec les Tokbos, il s'engage à les faire venir, mais il me conseille de ne pas passer sur leur territoire, car j'y serais sans doute mal reçu. Les Banziris, très désireux, eux aussi, de ne pas nous voir trop nous éloigner de chez eux, insistent à leur tour dans le même sens. Mais je ne puis me rendre à leur désir et je demande au chef de prouver sa bonne volonté à mon égard en me fournissant plutôt des guides. Ce n'est pas sans peine qu il y consent, car il aurait bien voulu nous voir leur laisser un peu de nos perles et de nos cauris qui ont ici grand cours et dont ils savent que nous sommes approvisionnés. Le soir, les indigènes viennent en nombre au camp pour nous vendre des vivres.

Dès l'aurore, le lendemain, nous prenons nos dispositions de départ, mais mes guides décident qu'il convient de passer de nouveau sur l'autre rive, afin d'arriver directement aux villages des Tok])os que je tiens à atteindre. La traversée de la rivière se fait à l'aide des pirogues; après quoi, nous convenons avec M. Brunache de nous retrouver au Ijord de la Kémo, soit à la halte de midi, soit au campement du soir.

Après avoir marché dans de très hautes herbes, au parcours pénible, nous tombons sur un sentier dont le sol battu indique des passages fréquents. Mais nous sommes bientôt obligés de l'abandonner, car il se dirige vers l'Ouest et nous éloigne des rives de la Kémo. Il aboutit, me disent mes guides, à d'importants villages, habités par des Tokbos sur le territoire desquels nous sommes maintenant. Le chemin que nous avons pris, nous conduit sur des plateaux couverts de grandes dalles de blocs ferrugineux [itabirite] qui appartiennent à la même formation, peut-être même, au même système de soulèvement que celui que nous avons traversé près de

Yabanda.

Après avoir fourni une forte marche, je me rabats vers l'Est, par un crochet, afin de venir retrouver le cours de la Kémo où j'espère faire ma jonction avec les pirogues. Je ne veux consentir à tenir compte des exhortations de mes guides, qui m'aftirment, que si nous voulions marcher encore une heure ou deux, nous arriverions à atteindre les premiers villages des Tokbos. Il est cinq heures lorsque nous arrivons au bord de la rivière. De suite, je délègue deux àc mes

ROl'TE DL" TCHAD.

guides vers les villages, puisqu'ils m'assureut qu'ils ne sont pas éloignés, tandis que je charge le sergent de redescendre le long du rivage pour voir s'il n'aperçoit pas les pirogues sur lesquelles nous devons avoir de l'avance. Mon homme revient bientôt, me disant que la marche est impossible le long de la rivière. La nuit vient, et je reste sans nouvelles du train de pirogues.

Le lendemain matin, je vois venir une pirogue seule, sans bagages. Que s'est-il passé? J'en ai bientôt l'explication par un billet que m'envoie M. Brunache. Au passage d'un rapide, deux des pirogues ont chaviré et de nombreuses charges sont encore au fond de l'eau, malgré tous les efforts des hommes d'escorte qui ont plongé à maintes reprises. Il me demande de lui envoyer des hommes pour transporter les colis à terre, car les pagayeurs des pirogues chavirées se refusent à aller plus loin. Fort heureusement les embarcations dans lesquelles se trouvaient MM. Brunache et Chalot ont pu franchir les rapides sans encombre. C'est que, dans le recrutement précipité des pirogues, il s'en était trouvé qui étaient conduites par des Banziris et ces habiles pagayeurs avaient pu franchir le pas difficile, tandis que celles qui avaient chaviré appartenaient à des Gobons qui, moins habiles, n'avaient su triompher de cette difficulté. Ceux-ci ne voulaient plus continuer.

Immédiatement je priai M. Briquez de prendre avec lui quarante porteurs et quelques hommes d'escorte, et d'aller au secours de M. Brunache. Ils revinrent dans la journée.

Entre temps, les hommes que j'avais envoyés auprès de Krouma, le chef des Tokbos, revinrent, accompagnés de quelques indigènes et d'un homme coiffé d'un bonnet en peau de chat sauvage. Or, chez toutes les peuplades de cette région, la coifiure en fourrure indique, toujours, que celui qui la porte est élevé à la dignité de chef, quelle que puisse être d'ailleurs l'importance de son influence. Les indigènes me disent que cet homme est Krouma lui-même. Il vient près de moi, arrache des poignées de plumes à la poule blanche qu'il m'apporte en cadeau et me les sème sur la tête, puis me donne de la pâte faite de farine de mil, des œufs, du tabac. Je lui donne des cadeaux en échange.

Cette cérémonie venait de prendre fin, lorsque mes guides vin-,

LE FAUX KROUMA.

rent à moi et me dirent ([lie cet homme, qui se donnait pour clief des Tokbos, n'était nullement Krouma, mais un de ses ministres, que le chef avait envoyé pour le renseigner sur la situation. Les indigènes n'avaient pas permis au chef de venir, ainsi imprudemment, exposer son auguste personne. J'avais de bonnes raisons pour croire que les renseignements de mes guides étaient exacts, car ils connaissaient

ris. s:;.

Les rapides de la rivière Kémo. D'ajiFés une plîotograpliie.

la région; aussi je dis au faux Krouma que j'étais renseigné sur son identité et que je savais fort bien qu'il n'était pas le chef. Voyant que j'en étais instruit, il ne lit nulle difficulté pour en convenir et me dit simplement que nous étions trop loin de la résidence de Krouma pour qu'il vint lui-même jusqu'au campement. Il m'engagea donc à me rapprocher de ses villages. Je le ferai dès le lendemain.

Les pagayeurs me prévinrent qu'il ne serait pas possible de remonter longtemps encore la rivière avec les pirogues, car de nouveaux rapides, infranchissables ceux-là, se présenteraient bientôt.

Nous prîmes donc rendez-vous en ce point où nous devions arriver après une demi-journée de marche.

Nous repartons à travers les grandes herbes ; puis, après avoir traversé des marais et un petit affluent de la Kémo nommé loungou, nous revenons vers la rivière dont de loin nous entendons les rapides, mugissants. De grands arbres abritent les rives en pente, et l'eau cascade, sur des roches, qui émergent au-dessus de sa surface toute blanche d'écume.

De là, nous prenons, tous ensemble maintenant, la voie de terre pour nous rendre jusqu'à proximité du village de Krouma.

Les berges sont, en ce point, surélevées au-dessus du lit de la rivière redevenue calme, mais n'ayant plus qu'une cinquantaine de mètres de large. Et la plaine qui s'étend au loin, limitée par des collines sur tout le côté nord, est semée de groupes de cases autour desquelles s'étendent des champs de culture où le mil est déjà récolté.

Notre venue a causé un vif émoi parmi les indigènes qui ont abandonné les cases les plus proches de la rivière. J'envoie de suite mes guides dire au chef qu'il vienne vers moi et qu'il n'ait rien à redouter, que nos intentions sont pacifiques. Le campement est établi sur le bord de la rivière, mais depuis deux jours la chaleur est telle qu'il est impossible de se tenir sous les tentes. Je constate 41° à l'ombre. Nous faisons construire un abri provisoire fait de montants et de perches, sur lescpielles on a jeté quelques bottes de chaume coupé dans les grandes herbes. Là, du moins, l'air circule et on peut respirer plus librement.

Mon intention est de ne pas aller plus loin et de fonder un poste à cet endroit, car la rivière n'est pas navigable plus haut et il peut être important d'établir des relations suivies avec une population aussi forte que celle des Tokbos. Cependant l'endroit où nous sommes campés ne peut convenir pour l'édification d'un poste d'occupation. En maints endroits émergent des roches ferrugineuses, qui entraveront tous les travaux, et, si on s'éloigne des bords de la rivière, on empiète sur les champs de culture des indigènes. Je fais donc monter le canot et visiter l'autre rive et les points environnants.

Soudain les villages que de loin nous voyons déserts, s'animent

Fig. 'M. — Entrevue avec Krouma, le chef des Tokhos. D'aiirès une photographie instantanée.

ENTREVUE AVEC KROUMA. 207

et bientôt, de toutes parts, les indigènes arrivent, tous armés de leur bouclier et d une poignée de sagaies; sur Fépaulc ils portent un arc et un carquois rempli de flèches à pointes de fer. Un groupe plus important s'avance, escorté d'innombrables guerriers : c'est Krouma avec sa suite, qui vient vers nous. Maintenant la pleine est toute noire des indigènes de tous les villages, qui escortent leur clief.

Krouma s'avance. Il est entouré d'une suite nombreuse qui se sépare de toute la masse de ses hommes, se tenant à distance et se répandant sur les côtés. Parmi ceux qui lentourent je reconnais 'e noir qui avait été hier envoyé vers moi et s'était donné pour le chef. Près de Krouma se tient un homme déjà d'âge, et qui semble jouir d'une grande considération. Il est de taille élevée, son regard est dur et sévère. 11 est coiffé du bonnet de fourrure des chefs, porte une bar])e peu fournie et sa lèvre supérieure est ornée de ce tomba (bloc en métal en forme d'U) que portent les N'Gapous. Sur Tépaule, il porte un arc et un carquois rempli de flèches à pointes de fer finement barbelées. Krouma, lui, a l'air doux; il ne porte qu'une longue javeline à la main droite, tandis que la gauche soutient un bouclier, bordé d'une fourrure à long poil noir. 11 avance doucement, examinant tout ce qui l'entoure d'un regard lent, inquisiteur. Il vient jusque sous l'abri que j'ai fait construire, et sous lequel nous sommes assis. Une pointe de roche émerge au-dessus du sol; un des hommes de la suite du chef la recouvre d'une peau d'antilope et celui-ci s'y assied.

Il reste là sans dire un mot. A la main, il a pris maintenant une petite corne en ivoire, qui sert à pousser les cris d appel.

Voyant qu'il ne se décide pas à me faire les cadeaux qui sont les gages de paix et d'amitié, je me lève et me retire sous ma tente, située à quelques pas plus loin, pour lui montrer mon mécontentement. Cependant les indigènes se sont avancés et enserrent notre camp de leur foule compacte. Les hommes d'escorte sont obhgés de garder les abords des tentes pour empêcher qu'on y pénètre.

Que va-t-il se passer? Enfin, devant notre attitude calme, Krouma a pris son parti. Il se lève, va prendre une poule blanche que porte un de ses iiommcs, vient jus(jue sous ma tente et me nw^t

des poignées de plumes sur la tôte et les pieds. Alors je lui fais remettre des cadeaux consistant en perles, étoffes, etc., et lui, à son tour, dépose devant moi une pointe d'ivoire. La paix est entre nous. Bientôt Krouma se lève et fait un long" discours, accompagné de gestes oratoires pleins d'élégance, clans lequel il dit à son peuple que la paix sera avec nous, et qu'il les engage à nous apporter des vivres de toute sorte, car nous avons beaucoup de marchandises que nous leur donnerons en échange. Son discours terminé, il se rassied. Mais immédiatement un homme, jeune, robuste, au regard décidé, s'avance, le corps recouvert d'une grande peau de panthère, et prononce un discours véhément, dans lequel il dit qu'il faut chasser l'étranger hors de leur territoire. Krouma ne répond pas à ce discours, auquel il affecte de ne prêter aucune attention. Cependant, ses notables viennent à lui et bientôt ils se réunissent tous, au nombre de neuf, et accroupis, penchés les uns sur les autres, ils délibèrent à voix basse. Que se disent-ils? — L'homme au tombo de cuivre semble, lui aussi, plein d'hostilité à notre égard. Que décideront-ils? Us sont tellement nombreux, ils nous entourent de si près, que si Krouma, malgré les engagements pacifiques qu'il vient de prendre en me faisant des cadeaux et en acceptant les miens, veut revenir sur sa décision et, portant la petite corne d'appel en ivoire à ses lèvres, pousse le cri de guerre, c'en est fait de nous. S'ils veulent lancer leurs javelines qui ne manquent jamais leur but, que pourrons-nous avec nos quekjues fusils, contre cette masse compacte? C'est dans de semblables moments que l'on apprécie les véritables qualités de sang-froid de ceux cjui vous accompagnent.

J'avais, comme je l'ai dit, fait visiter les abords, et nous avions reconnu que l'emplacement le plus favorable pour l'établissement d'un poste était situé sur la rive opposée, en face de l'endroit où nous étions campés. Or, pendant que cet interminable palabre avait lieu, on avait monté le canot, établi un va-et-vient à l'aide d'une corde amarrée aux deux rives, et transporté tous les colis; si bien que, pendant que les indigènes continuaient à discuter, nous passions tous de l'autre côté.

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