‹ La route du TchadChapitre 61 sur 68 · CONSTRUCTION DU POSTE · texte numérisé non relu

CONSTRUCTION DU POSTE

Quand ils s'aperçurent que nous les quittions, ceux qui nous étaient favoraJjles et dont l'avis avait fini par prévaloir, furent désolés, car ils croyaient sans doute que, froissés de leur opposition, nous allions quitter le pays; et nos perles et nos marchandises, au lieu de leur profiter, passeraient à d'autres mains. Ils se rassurent en nous voyant établir notre campement sur l'autre rive, et bientôt, traversant la rivière à l'aide d'un pont de

- Poste (le la Kêmo. D'après des photographies.

lianes suspendu aux branches de la rive, ils viennent près de nous.

L'emplacement que j'ai choisi me semble en tout point favorable. La rivière forme en cet endroit une bouche d'environ un kilomètre et demi de diamètre et dont le fond est limité par une série de collines élevées. Le sol est entièrement fait d'alkivion déposée par la rivière elle-même, quia dû autrefois couvrir toutes ces vastes surfaces de ses eaux. Le terrain entier est envahi par des hautes herbes, qui témoignent de sa fertilité.

Sans perdre un moment, je fais procéder au débroussement, d'abord pour établir notre campement, et bientôt aussi, pour commencer l'installation d'un poste.

ROI TE Dl TCHAD. 2"

Les indigènes, qui, les premiers jours qui suivirent notre arrivée, manifestaient une grande inquiétude et se tenaient en ob.servation, semblaient rassurés maintenant. Les premières nuits, on entendait de toutes parts le battement des tambours et le son des trompes, se répondant de viUaee à village pour tenir les habitants en éveil. Mais le calme était revenu. Chaque matin, traversant le pont de lianes, ils venaient vendre des produits de leur culture et des animaux de leur élevage. M. Chaussé, sous un abri provisoire, passait ses journées à acheter.

Dix jours s'étaient à peine écoulés, et déjà une grande case de

Fis. 58.

Objets tokbos : 1, cuiller à eau faite d'une calebasse. — -1, pot en terre pour la cuisson des aliments. — ^, plat en bois.

18 mètres de long sur 6 de large était terminée, et nous pûmes nous y établir.

Ces hal)itations étaient construites en bois équarris à riierminette et maintenus entre eux par des mortaises, que l'on consolidait à l'aide de bandes de fer, provenant du cerclage des ballots d'étoffes et des caisses. Les parois, faites en clayonnage, étaient recouvertes d'un épais paillasson de chaume, solidement fixé, et que recouvrait une natte que mes hommes tressaient à l'aide de fibres de rotang. Tout autour, une large véranda abritait l'habitation contre l'ardeur du soleil. Un petit mur en briques de terre, séchées au soleil^ et que venaient rejoindre des claies légères achevait de fah^e de cette galerie un séjour agréalile où l'on était à l'abri des fortes chaleurs. Les vieilles caisses nous avaient

LES TOKBOS.

fourni leurs planches pour construire quelques tabourets et une table.

Les armes des indigènes ont beaucoup de rapport avec celles des Dakouas et des N'Gapous, avec lesquels la race des Tokbos a plus d'un caractère d'analogie. Ce sont les mêmes lances, très artistement faites, au manche flexible, ayant souvent près de deux mètres de long et orné de quelques anneaux de fer. Ce sont encore les mêmes couteaux de jet. Les boucliers sont également faits en vannerie, soigneusement tressée, et portant des dessins noirs géométriqnes, très réguliers. Mais ici les boucliers du chef sont bordés d'une bande de fourrure noire, provenant des boucs.

Ils tiennent beaucoup à ces boucliers. Cependant Krounia, en gage d'amitié, me donna le sien (1).

Les hommes portent presque constamment, sous le bras gauche, une sacoche en fourrure, sorte de cabas, où ils mettent leurs provisions et des objets divers. Mais souvent ces cabas, qui ont la forme de ceux qiie portent les Dakouas, sont remplacés par un sac fait d'une petite peau d'antdope dont on a lié les pattes et le cou et qui, le poil en dedans, se ferme à l'aide d'une coulisse en fer. On sent là l'influence du voisinage

(I) Il est déposé, ainsi que des armes et des objets divers de ces régions, au musée du Trocadéro, à Paris.

Fig. o9. — Objets tokbos : 1, sac en fourrure. — 2, sifflet en ivoire. — 3, sac de forme musulmane. — 4, pipe. — 5, sacoche à briquet. D'après nature.

des musulmans; c'est, en effet, exactement le mézoued des Arabes. Ils quittent rarement un sifflet en ivoire, qui a la forme d'une petite trompe et qui, percé de plusieurs trous, donne des modulations variées.

Les Tokbos fument les feuilles du tabac qu'ils cultivent. Leur pipe a presque la forme de celle des Germains. Us l'allument en battant le briquet.

Ils sont habiles potiers. Ils fabriquent de grandes marmites en argile, à laquelle ils mêlent un peu de sable micacé, lequel donne à la poterie un aspect brillant. Ces vases sont ornés de dessins en guirlandes, très réguliers. Ils ont parfois une capacité de huit à dix litres et servent à cuire les aliments.

On confectionne aussi des plats en bois, soit creux, soit portés sur des pieds. Les calebasses qui sont cultivées partout près des villages, fournissent des récipients à eau, leur col formant un manche souvent fort allongé.

Krounia lui-même venait nous voir, et passait de longues heures près de nous. Tout ce que nous possédions l'émerveillait et éveillait son envie. Parmi tous les cadeaux que je lui fis, à diverses reprises, un de ceux qui le charma tout particulièrement fut une moustiquaire de toile légère.

Elle lui permettait de goûter un paisible repos alors que, précédemment, il était sans cesse aux prises avec les légions de moustiques, dont ni la fumée, ni l'huile de ricin dont il s'enduisait le corps, n'arrivait à le préserver. Qui sait si ce ne sera pas là plus tard un débouché important pour les étoffes de basse qualité?

Et cette confiance du chef gagna de proche en proche, si bien que les femmes elles-mêmes se montraient maintenant, et le marché qui s'était établi près du poste naissant, prenait chaque jour une importance plus grande. Les agents des maisons de commerce, que j'avais emmenés, purent bientôt conclure d'importantes affaires d'ivoire, que les indigènes avaient tout avantage à contracter avec eux, plutôt qu'avec les musulmans qui viennent parfois faire du commerce jusque dans ces régions, mais qui le plus souvent prennent sans payer. Plusieurs des hommes qui venaient

au poste avaient été chez les musulmans et ils portaient sur les joues, par trois lignes de tatouage transversales et trois autres longitudinales, la t'race de leur passage dans l'esclavage musul-

man

Les Tokbos constituent une race dliommes souples, agiles, bien faits de corps et d une taille au-dessus de la moyenne. L'ensemble de leur physionomie donne une impression favorable. Le front est plan et fuyant, non bombé, comme cela s'observe chez tant d'autres races de ces régions. Le nez, moyennement large, a les ailes relevées et saillantes. La bouche est peu charnue et ce qui leur donne un aspect particulier, c'est la forme du menton qui est étroit et leur fait une figure en pointe, les yeux étant distants l'un de l'autie et presque à fleur de tète.

Ici encore, le vêtement consiste en un pagne, passé entre les jambes pour les hommes, et deux poignées de feuilles fraîches pendues à la ceinture, pour les femmes. Mais ce pagne est en coton que les hommes filent et tissent eux-mêmes. Ils en forment une bande large de 0^^,60 environ et longue de près de 2 mètres, et se terminant par des franges longues. Tous ces pagnes, dont Fétofle est forte, solide, mais très régulière et nullement grossière, sont teints en une couleur de pourpre sombre, qui leur est fourme par un mélange de la poudre de bois rouge avec Ihuile de ricin, plante qui est abondamment cultivée chez eux.

Je visitai les environs, et me transportai notamment au sommet du premier escarpement, haut d'environ 60 mètres, qui se trouve derrière le poste. De là, la vue, s'étendant au loin, me permit de voir qu'en ce point commençait toute une chaîne de soulèvements se dirigeant vers le Nord-Est, c'est-à-dire vers la ligne de plateaux situés près de Yabanda.

De là devait donc partir la véritable ligne de pénétration vers le Nord, par la vallée du Chari, dont cette chaîne de collines formait la limite sud. Partant de ce point, on devrait se mettre en contact avec les musulmans du Baghirmi et atteindre rapidement, en descendant le Chari, les rives du lac Tchad. Cette route, qui depms Brazzaville jusqu'à ce poste de la Kémo pouvait se faire entièrement par voie d'eau, et en ne parcourant que de riches territoires

qui nous appartiennent sans conteste, devra dans l'avenir être celle que nous choisirons pour relier nos colonies du Congo au Soudan et plus tard aussi à F Algérie.

Et à rinfmi, la vue s'étendait sur de riches vallées, toutes couvertes de cultures et semées de villages. Comme il serait aisé de partir de là pour marcher en avant, et combien j'en avais le désir! Mais l'on m'avait annoncé la venue de renforts que je devais attendre, me disait-on. Je ne repartirai donc que plus tard, après que j'aurai été faire ma jonction à Bangui avec M. Maistre.

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