‹ La route du TchadChapitre 64 sur 68 · VISITE DU CHEF BEMBE · texte numérisé non relu

VISITE DU CHEF BEMBE

d'ivoire et je lui donnai une foule d'objets divers qui éveillaient sa convoitise. Il me dit que toutes ses pirogues seraient toujours à ma disposition, soit que je veuille me rendre à Bangui, ou bien remonter la Kémo jusqu'à mon poste; bien mieux, afin de me permettre de pouvoir l'aviser aisément quand j'aurais besoin de ses embarcations, il en laisserait une avec six hommes, qui resteraient constamment au poste et se chargeraient de mes courriers.

Les Banziris, dont la vie se passe en voyages nautiques, tiennent avant toute chose à leur pirogue et la valeur qu'ils lui attribuent est plus grande que celle de deux hommes, ou d'une femme. Un Banziri ne consent à aucun prix à se dessaisir d'une de ses embarcations. Profitant des excellents termes dans lesquels je vivais avec Bembé, je lui demandai de me vendre, offrant de la lui payer très cher, une de ses pirogues qui pourrait m'être fort utile pour envoyer un courrier, soit à Bangui, soit dans la Kémo, car les canots en toile que je possédais pouvaient me rendre les plus grands services pour la traversée des rivières ou pour des petites courses sur l'Oubangui, mais il eût été imprudent d'affronter avec eux la région des rapides, ou d'avoir à leur faire supporter un des violents orages de cette région. Malgré toute l'amitié qu'avait pour moi Bembé, malgré tout l'attrait que pouvaient avoir pour lui les marchandises que je lui offrais en échange, il ne voulut jamais consentir à me vendre une de ses pirogues, et c'est pour me remplacer l'embarcatipn que je voulais acquérir, qu'il m'en prêtât une avec ses hommes, pour tout le temps dont je pourrais en avoir besoin.

Un matin, dès l'aube, je fus réveillé par une musique dont les sons me surprenaient au point de me faire croire que je rêvais. On aurait dit d'un piano. Je sortis de ma case, et je vis une quantité d'Ouaddas qui étaient en train de se livrer à une de ces danses de fête qui ont un attrait et une saveur d'originalité véritablement surprenants. Au centre d'un vaste cercle se tenaient deux hommes, les mains armées de baguettes terminées par des boules en caoutchouc, avec lesquelles ils frappaient à tour de bras sur des morceaux de bois très durs, disposés sur des traverses. En dessous étaient suspendues de nombreuses calebasses vides, de

formes diverses et destinées à amplifier le son. Et il y avait deux de ces instrmnents : un faisant la haute et l'autre la basse. Tout autour, marchaient, les uns derrière les autres, une cinquantaine d'indigènes j)ortant tous, d'une main un bouclier, de l'autre une longue javeline, qu'ils agitaient violemment comme pour la lancer contre un ennemi imaginaire. Ils frappaient le sol de leurs fjas cadencés et se livraient a une danse pleine de caractère.

Ces tam-tams ont dans chaque tribu un aspect particulier qui distingue la peuplade ; celui dansé par les Ouaddas ne devait pas manquer de prendre cette forme guerrière, qui est la caractéristique de la race tout entière.

Lorsque les femmes ouaddas, aux heures chaudes de la journée, s'en viennent, toutes à la fois, se baigner dans l'Oubangui, très habiles nageuses, elles s'amusent à des joutes diverses, qui se terminent presque toujours par un exercice bien particulier. Frappant toutes ensemble l'eau de leurs mains dont elles réunissent les doigts pour en former une sorte de cuiller, elles arrivent à obtenir des sons à modulations variées, qui s'entendent de fort loin. On dirait la voix d'un de ces gros tambours de bois dont les indigènes accompagnent leurs danses. Je n'ai vu les femmes de nulle autre peuplade se livrer à ces sortes d'exercices.

Quelques jours après mon retour au poste des Ouaddas, le chef des populations Sabangas, lesquelles occupent les bords de l'Ombella, accompagné de quelques hommes, de sa tribu, vint me voir. Il me demandait d'établir entre lui et nous des relations de paix et d'amitié, et nous inviter à aller visiter ses villages. C'était un homme jeune, de haute stature, à la physionomie pleine de noblesse et de dignité. Je fus surpris de la pureté des lignes de son visage. Les hommes qui l'accompagnaient avaient comme lui un grand air de fierté, que l'on est peu habitué à rencontrer chez les représentants de la race noire. Le front large et pur est ceint d'une petite bande de fer poli. Le nez droit, la bouche moyenne, le menton au dessin correct constituaient un ensemble plein d'harmonie.

Ils étaient vêtus d'une pièce d'étoffe de coton, teinte en rouge sombre, laquelle pendait très bas entre les jambes, retenue par ses

lig. (il. — Tam-tam chez les Ouaddas. D'après des photographies.

deux extrémités à une ceinture de cuir ornée d'anneaux de fer. Au bras et aux chevilles, des anneaux en ivoire tourné.

Il est très singulier de voir cette race des Sabangas se difTérencier, d'une façon aussi nette et aussi complète, de toutes celles qui les environnent. J'ai dit qu'il n'est pas rare de voir des tribus rester sans nul mélange avec leurs voisins et s'en séparer par l'ensemble de leurs caractères, tels par exemple les Banziris des" Langouassis; mais de même que les Banziris ont une parenté très proche avec les Sangas, les Yacomas, etc., de même les Langouassis ont plus d'un point de ressemblance avec les Dakouas, les N'Gapous, etc. Rien de sembla- Ide ne s'ol)serve pour les Sabangas qui n'ont aucune analogie avec les tribus voisines. Leur territoire s'étendait autrefois, parait-il, fort avant vers le Nord, mais les incursions des musulmans sont venues les réduire et les repousser vers les bords de l'Oubangui. Là ils se trouvent resserrés entre les Ouaddas, à l'Est et les Bouzerous et les N'Dris, à l'Ouest.

Ils constituent une population sédentaire, se livrant à la chasse et aux travaux des champs.

Le manque de tradition empêche de retrouver leur origine d'une façon précise, mais ils seraient les derniers représentants d'une de ces races primitives qui, dans les temps passés, ont dû importer dans ces régions de l'Est ou du Sud-Est toutes ces plantes qui sont cultivées dans la région, et qui ont une origine exotique, que cela ne serait pas fait pour nous surprendre. On retrouve, en effet, chez eux une foule de documents qui étonnent, car ils ne ressemblent en rien à ceux que l'on voit chez les peuplades voisines. La forme de leurs couteaux et de leurs sabres rappelle une origine musulmane. Bien mieux, un certain nombre de ces couteaux sont munis de ces an-

Fig. 62. — Le chef sabanga D'après une photograpliie.

LES SABANGAS. 223

neaiix qui permettent de les porter au bras gauche à la façon des Touaregs, à cette seule différence près que ces anneaux sont rarement en cuir, mais plus souvent en corde tressée, ou en ivoire. Les manches en bois portent des incrustations très fines. Chez aucune des peuplades des environs je n'ai trouve un tel degré de perfection apporté à l'ornementation des armes.

Aux gaines des couteaux ils suspendent divers menus objets qui semblent servir d'amulettes, tels que des serres de rapaces, de petits grelots de fer, etc. Parmi ces objets, je découvris des sortes de petits tubercules qui répandent une agréable odeur (ils semblent appartenir à une cypéracée). que je n'avais rencontrés nulle part dans la région. Cependant, j'en avais déjà eu entre les mains. Quelques années auparavant, dans un précédent voyage, ayant rencontré dans le Sahara une caravane venant du Touat, j'avais réussi à lui acheter divers objets touaregs, que les Arabes m'avaient dit provenir du Soudan.

Je recueillis le plus de documents qu'il me fut possible de réunir, provenant de cette intéressante population, chez laquelle les moindres choses prennent un caractère particulier. C'est ainsi que leurs pipes sont des sortes de narghilés à pieds, et sur le réservoir à fumée, bourré d'un foin très fin, s'emmanche un long foyer orné d'incrustations de cuivre et d'étain.

Les Sabangas sont fétichistes. Ils sont en rapport avec les musulmans qui viennent chez eux chercher de l'ivoire, qu'ils possèdent en assez grande quantité, parait-il.

Les eaux de l'Oubangui avaient atteint maintenant leur minimum de hauteur. En face du poste s'étendait un banc de sable immense sur lequel venaient s'ébattre des légions de palmipèdes et d'échassiers. C'étaient des canards, des oies, des pluviers et plus rarement des ibis, des tentales et des pélicans. Ce banc approvisionnait chaque jour notre table de gibier. Quand on avait besoin, on armait un canot et on partait en chasse; on était sûr de ne revenir jamais les mains vides.

Qui n'a vu une tornade dans ces régions équatoriales ne peut se douter ni de la violence de ces orages, ni de la soudaineté avec laquelle ils éclatent, sans que nul signe précurseur en ait

annoncé la venue. Le 13, M. Briquez était revenu de chez le chef Bembé, amenant avec kii huit pirogues c[ui devaient transporter des colis dans la Kémo. Le lendemain, dès le matin, les préparatifs commencent et occupent toute la matinée. Le temps est superbe, l'air calme, et pas le moindre souffle ne vient remuer les feuilles des arbres ou rider la surface des eaux tranquilles de FOubangui, au-dessus desquelles un brouillard léger s'élève embrumant l'horizon du fleuve et limitant la vue ; c'est à peine si l'autre rive apparaît floue et vague. Ainsi s'annoncent les plus belles journées. Et la fraîcheur relative d'une nuit claire, établissant une différence de quelques degrés entre la température de l'air qui, à six heures du matin, n'est que de 22 à 24°, et l'eau de l'Oubangui qui toute l'année reste chaude à 27 ou 28", produit ces brumes légères qui limitent la vue sur la surface de la nappe liquide.

Les pagayeurs viennent de prendre leur repas, puis de se reposer, étendus au clair soleil dont ils ne redoutent pas l'ardeur. Cent quarante charges, non compris le bagage des hommes, sont

Fig. 03. — Objets sabangas : 1, ]>\[<i:. -- -2 à 'i, couteaux avec anneaux Soi°^neUSenient (le bras. — S, sabre sabanga. — 0, couteau courbé. D'après nature.

installées dans les pirogues, déposées sur des rondins qui les mettront à l'abri

PAGAYEURS BANZIRIS.

de Teaii dont il peut toujours entrer une certaine quantité par suite des manœuvres de la perche; à Tarrière de chaque pirogue, flotte gaiement un pavillon dont les Banziris connaissent les couleurs, et qu'ils ne manquent pas de fixer sur leurs embarcations, sachant bien la protection qu'il leur donne : nul n'oserait chercher noise aux pirogues qui portent le Sinza na fraça (le drapeau des Français, mot à mot : le pagne ou l'étofTe des Français).

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Kiff. (ii. — Sur un banc de sable des légions d'oiseaux viennent s'ébattre.

Les perches s'abattent, les pagaies frappent l'eau et les Banziris chantent à pleine voix. Bientôt le convoi tout entier disparait au tournant de la rive boisée.

Il est deux heures. C'est le moment de la plus forte chaleur et il fait chaud aujourd'hui : 36" à l'omljre. Il y a une demi-heure à peine que. M, Briquez est parti. Mais bientôt quelques gros nuages apparaissent vers le Sud-Est ; le temps se rembrunit, l'horizon devient somljre, le soleil ne jette plus qu'une clarté blafarde, et soudain, un vent violent s'élève amenant avec lui d'immenses nuages tous noirs qui roulent, rapides et furieux, les uns sur les autres. Les eaux de l'Oubangui, qui ont pris la teinte de l'encre, se soulèvent

nOLTE DU TCHAD.

maintenant en flots qui viennent balayer les rives. D'un seul coup la température est tombée à 26, puis à 23". Cependant, le baromètre qui indique des soubresauts de montée et de descente, donne dans ses variations une moyenne qui s'éloigne peu de la normale. Ce ne sont que des poussées brusques d'abaissement et d'élévation. Bientôt la foudre éclate de tous côtés. Deux arbres immenses qui se trouvent devant le poste, frappés par la foudre, s'effondrent avec un épouvantable fracas, balayant de leurs branches le toit de la case principale C£ui nous donne abri. L'eau tombe à torrent.

Que sont devenues les pirogues qui avec M. Briquez s'en allaient vers la Kémo? Je suis à leur égard dans une inquiétude mortelle. Ont-elles eu le temps de gagner la rive et de se

earer

Soudain, avec la même brusquerie qu'elle est venue, la tornade disparait et le calme qui régnait il y a une heure, s'est de nouveau rétabli. Mais les arbres brisés, mais les cases du petit village banziri, détruites, attestent le passage de l'épouvantable orage. Immédiatement, je fais monter des hommes dans une petite pirogue et les envoie s'enquérir de ce qu'est devenu M. Briquez. Le soir, ils reviennent et m'apportent un mot de lui. Il a pu gagner la rive à temps et y déposer tous les bagages. Tout le monde est sain et sauf et rien n'est perdu. Tout autre, moins expérimenté, aurait pu ne pas prévoir, aux premiers signes, le danger menaçant; en un instant, les pirogues peuvent couler bas et être perdues, corps et bien.

Enfin, le 20 mars, tous mes transports j)ar convois successifs, opérés les uns par voie de terre, les autres, en pirogues en remontant la Kémo, par M. Briquez qui venait d'accompagner le dernier convoi, étaient terminés. Les relations avec les indigènes devenaient chaque jour plus cordiales, plus suivies, et le pays se montrait riche en ressources de toutes sortes. M. Chalot m'annonçait que les cultures prospéraient au poste, et elles seraient prochainement capables d'améliorer sensiblement le sort de ceux qui y résidaient ; et lorsque nous remonterions, avec mes renforts et les nouveaux Européens qui venaient se joindre à nous, nous pourrions, par une

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