‹ La route du TchadChapitre 8 sur 68 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le départ du Loango. — L'administrateur Cholet. — La forêt du Mayombe.

Déjà, pendant notre séjour au Loango, mes compag-nons européens avaient plus ou moins lourdement payé leur tribut à racclimatement. Mais celui qui de tous avait été le plus cruellement atteint était M. Bigrel : les accès de fièvre le secouaient souvent, prenant parfois un caractère de réelle gravité.

J ai dit que, dans l'état actuel des choses, le Loango se compose seulement de quelques cases distantes les unes des autres et séparées par de vastes terrains que recouvrent de hautes herbes. C'est dans ces herbes maintenant, par un étroit sentier, qui dès l'abord se dirige vers le Nord-Est et serpente en des méandres aussi imprévus que non motivés, que nous prenons notre route. Nous ne ferons ce premier jour qu'une petite étape, assez seulement pour nous éloigner du Loango et organiser l'ordre de marche régulier.

Mes porteurs sont partis pendant le temps que nous déjeunions à Loango, car, suivant leur coutume, il faut qu'ils s'en aillent faire leurs adieux dans les villages. Nous les prendrons en route.

En effet, nous en retrouvons déjà une bonne part au premier petit village que nous rencontrons.

Malgré les instances de mes porteurs qui auraient voulu borner là cette marche du premier jour, nous continuons notre route par le chemin qui serpente et nous arrivons dans la soirée au petit village de Moukoidim-boiiali , dont le vieux chef vient m'offrir pour la nuit une case très propre et spécialement destinée à recevoir les étrangers. Elle est élégamment construite, cette case : le toit à deux pentes est recouvert d'un chaume régulièrement disposé. Les flancs sont couverts de ces nattes coquettement tressées dont j'ai

parlé. Par une petite porte, j"ai accès dans deux pièces, aux parois faites de tresses plus élégantes encore qu'à l'extérieur. Tout cela est établi avec une coquetterie, une régularité qui étonnent. Il y a là, cadeaux de quelques voyageurs de passage, une vieille table et de petits pliants.

La case est petite, et c'est à peine si je pourrai y installer mon lit. Cependant, il y a là une autre pièce qui reste close. Je demande au chef de l'ouvrir. Il y consent non sans peine, car c'est l'endroit où il dépose ses trésors : là se trouvent accumulés toute espèce d'objets européens démodés et déclassés. Sur une sorte de table, des poteries de tout genre, des ornements divers, et contre les murs de mauvaises glaces et quelques images, le portrait du général Boulanger! et la tour Eiffel! Devant la valeur de tous ces objets précieux, j'arrête mon insistance, et je laisse le chef refermer soigneusement la porte de son trésor.

L'hospitalité que m'a offerte le chef en me donnant cette case pour la nuit, et qu'il a complétée en m'apportant deux poules, toute cordiale qu'elle semble, n'en est pas moins très intéressée. On m'a prévenu, en effet, qu'il est d'usage que, quel que soit le blanc qui passe, le chef vienne se mettre à sa disposition et lui fasse un cadeau, mais il est bien entendu que celui-ci est offert dans l'espoir d'un présent en retour proportionné à la générosité de l'Européen, et qui, dans tous les cas, doit représenter au moins le double de la valeur effective du présent qu'a fait le chef. Je le paie donc largement de ses poules et du dérangement que nous lui avons causé. Le lendemain, dès l'aube, nous nous préparons pour le départ. Le chef vient alors à moi avec son fds Tati, un jeune garçon de 13 ou Ik ans, à la figure avenante et moins laid en somme que la généralité des Loangos. Le chef me dit qu'il veut me confier son fils pour que je l'emmène avec moi pendant toute la durée de l'expédition et qu'il me servira fidèlement. Mais, me dit-il, il est inquiet de me voir escorté de tant de soldats et manifeste la crainte que nous n'allions faire la guerre. Je lui explique que j'ai beaucoup de marchandises avec moi et que le très petit nombre de soldats qui m'accompagnent sont seulement suffisants pour assurer la sécurité, puisque toutes les charges qu'il voit passer par son village par

LES CHEFS LOANGOS.

caravanes successives m'appartiennent et doivent être transportées dans le haut. C'est convenu, Tati partira avec moi en qualité de boy, aux appointements de quinze cortades par mois.

Fig. 1. — Dépari de la caravane pour Brazzaville.

A partir de ce point, le pays prend un aspect plus caractéristique, plus particulier, et aussi infiniment plus pittoresque.

Maintenant, le terrain devient plus accidenté. Fréquemment,

des vallées se présentent à notre vue, toutes couvertes d'un boisement intense, et là, soudain, sous nos pieds, le sol s'est effondré, taillant une berge à pic, dont les flancs au sol ferrugineux se déta-

cbent en un rouge clair sur le fond sombre de la forêt. Et sclançant au-dessus du fourré, d'immenses palmiers à buile détachent leur élégant panache de feuilles gracieuses et souples, couronnant leur mince tige, hautes de quelques dizaines de mètres. Parfois le peuplement de ces palmiers prédomine sur toute autre essence et forme une forêt spéciale venue là spontanément sans nuls soins, de culture, et que les hommes n'ont qu'à exploiter pour en tirer l'important produit.

Nous descendons les " ,., pentes de ces vallées aux flancs couverts d'herbes, et rien n'est gracieux comme cette rangée de chéchias rouges, neuves encore, de nos tirailleurs qui donne une note claire dans tout ce paysage un peu gris et un peu sombre. Nous entrons bientôt dans un sous-bois, où la lumière pénètre à peine à travers la feuillée épaisse, et tout au fond coule un petit ruisseau aux eaux claires, cascadant sur des roches que d'élégantes fougères et des lycopodes disputent aux eaux.

Dans l'après-midi, nous traversons la petite rivière de N'To^nbo, bordée d'un petit bois tellement serré que le soleil semble n'en avoir jamais éclairé le sol. Il y fait frais, presque froid. La petite

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