‹ La route rougeChapitre 9 sur 11 · I.A r.Ol'Tl': l'.OUGE · texte numérisé non relu

I.A r.Ol'Tl': l'.OUGE

les patrons, au point do vue du contrat de travail. Je n'ai pas besoin de vous indiquer que tout le bien-être du prolétariat est contenu dans cette formule. Comme on fait son lit, on se couche. Occupez-vous donc, vis-àvis de vos patrons, d'assurer votre existence. Dans l'avenir, le régime collectiviste se chargera de vous satisfaire. Mais, actuellement, et dans l'état si peu avancé du progrès social, c'est à vous qu'il appartient de défendre vos intérêts.

Des applaudissements énergiques accueillirent ces paroles. Dès le premier instant, il apparut que le président aurait assez d'autorité pour bien diriger la discussion, et Stylb, de loin, adressa à Grangel un signe d'approbation. L'instituteur reprit :

— ^La question étant ainsi posée, quelqu'undemandet-il la parole ?

— Moi ! dit Tournemarie.

Et il se dirigea vers l'estrade. Le père dlîortense, en quelques jours, paraissait avoir vieilli de dix ans. Ses traits arrondis s'étaient creusés, et sa physionomie joviale devenait dure. Il jeta sa casquette sur la table et, s'avançant au bord de l'estrade, il allait commencer à parler, lorsqu'un large mouvement se produisit dans l'assistance accompagné d'exclamations. l*uis le silence se rétablit profond. M. Didelod, suivi de son fils et de Gaudin, venait d'entrer dans la salle. Sans jeter un regard sur ceux qui l'entouraient, il gagna les premiers rangs. Et aussitôt, le prestige du chef, opér-ant encore, plusieurs ouvriers se levèrent avec, empressement, disant :

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— Venez là, monsieur Didelod, prenez nos places... Avec tranquillité le député de Lehrange accepta

cette marque de déférence, et, encadré par Gaudin et par Maurice, s'installa dans un espace devenu vide. Par un effet du hasard, il se trouvait ainsi placé du côté opposé à celui où Stylb trônait lui-même. M. Didelod jeta alors un regard sur le bureau, se tourna pour examiner l'assemblée, ne manifesta aucun étonnement ni en apercevant Grangel au fauteuil, ni en découvrant, Stylb, qui n'avait rien à faire dans la réunion, n'étant ni ouvrier, ni même électeur à Lehrange. Puis, voyant que Tournemarie restait immobile et muet, il dit à voix haute, comme pour donner l'ordre de commencer :

— Nous écoutons !

Grangel rougit de colère, en constatant cet empiétement hautain sur ses prérogatives. Il frappa sur la table et se tournant vers l'orateur :

— Le citoyen Tournemarie a la parole.

— Eh bien ! qu'il s'en serve alors, fit une voix narquoise. Dégoise, mon vieux !

Des oh ! indignés répondirent à cette observation. Et Tournemarie commença :

— Citoyens, si les promesses qu'on nous avait faites avaient été tenues, nous ne serions pas ici, et, pour ma part, j'en serais bien aise. Mais si les paroles ne coûtent rien, les réformes diminuent les bénéfices. C'est pourquoi, après nous avoir bernés avec l'annonce qu'un contrat de travail serait accepté par notre patron, nos prétendus protecteurs ont été impuissanis à le lui faire adopter. Il est vrai que le même intérêt qui paralysait

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la bonne volonté de M. Neumans, rendait vaine l'ardeur de M. Didelod. Et ces deux patrons, une fois en tète-à-têle, au lieu de discuter les moyens de nous donner satisfaction, ne s'occupaient sans doute plus que do trouver ceux de nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

Une salve d'applaudissements accueillit cette accusation, si nettement formulée, et des cris divers encouragèrent l'orateur. Tournemarie se sentant vigoureusement soutenu, reprit :

— J'ai fait partie de la délégation ouvrière envoyée auprès de M. Didelod, qui s'était offert comme arbitre entre nous et M. Neumans. Je sais de quelles brillantes promesses il nous a comblés. 11 était, à l'entendre, le protecteur des humbles, l'ami des faibles, le défenseur du prolétariat. Tout le boniment électoral, que vous connaissez pour y avoir été trop souvent pris, il nous la resservi en phrases flatteuses. Nous étions l'avenir delà démocratie, la force vive de la France, et tout le déballage des louanges à l'adresse de l'électeur. Mais qu'est-il résulté de ce fatras? Rien ! Nous n'avons rien obtenu. M. Neumans est demeuré invisible, il s'est terré, il a fait le mort. Et nous, nous sommes restés Gros-Jean comme devant, sans salaires pour nourrir nos femmes et nos enfants. L'avenir de la démocratie est une belle chose, mais il ne peut lutter avec les nécessités du jour présent. Or, chaque jour exige son pain. Et ce n'est pas avec des mots qu'on paiera le boulanger !

— Non ! non ! Il a raison ! Bravo, Tournemarie !

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— Croyez bien, citoyens, que si je prends la parole, aujourd'hui, ce n'est pas pour le plaisir de récriminer. Je ne suis monté à celte tribune que pour vous rendre compte du mandat qui m"avait été confié. Car si j'ai été délégué auprès du député de Lehrange, ce n"était pas uniquement pour le plaisir de causer avec lui, mais pour ol)tenir en faveur des ouvriers des avantages qui leur ont été bien souvent promis et qu'ils attendent toujours. Nous avions mission, n'ayant pu obtenir de M. Neumans, à l'amiable, l'acceptation de notre programme, de l'obtenir par l'arbitrage. .Mais tout d'abord nous nous étions mis en grève. Car nous savons, depuis longtemps, que des revendications, qui ne sont pas appuyées par une action énergique, sont un objet de risée pour nos exploiteurs. Il y avait donc tout intérêt pour nous à obtenir rapidement une solution, puisque, pendant les pourparlers, nous nous trouvions sans salaires. Aussi avions- nous fondé sur linlervention de M. Didelod, maire de la ville, député socialiste de l'arrondissement, les plus légitimes espérances. Vous allez voir comment ces espérances ont été trompées.

La voix de .M. Didelod, nette et ferme, se fit entendre :

— Je vous répondrai.

— Je l'espère bien, répliqua Tournemarie, car il est indispensable que les électeurs de Lehrange et vos propres ouvriers sachent comment vous entendez la protection du prolétariat. Je reviens aux négociations qui avaient été engagées, par voie d'arbitrage avec M. Neumans. On lui demandait, tout d'abord, de reprendre les ouvriers qui, avaient été renvoyés pour avoir

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soutenu les inlérèts de leurs camarades. 11 est à remarquer que les patrons considèrent, tout de suite, les ouvriers qui leur résistent comme des ennemis dont il faut se défaire. Soutenir les intérêts de la classe ouvrière, les siens propres, est un crime, et il semblerait que les travailleurs aient été créés et mis au monde, pour servir aux caprices des patrons, comme les moutons pour nourrir les hommes. Sommes-nous des esclaves '? Devons-nous, sans résister, nous soumettre à la loi patronale, et ne pouvons-nous débattre nos intérêts sans encourir l'ostracisme des patrons? C'est pourtant ce qui se produit. Celui qui vous parle, en ce moment, pour s'être occupé des affaires de ses camarades, a été noté meneur par M. Neumans, et comme un meneur est un être qui mérite la mort, les portes de l'établissement seront à jamais fermées devant lui, même quand la grève sera terminée et que les camarades auront repris le travail. Le meneur, c'est la bête noire. Il est cliassé. Et c'est parce que, dans leur esprit de solidarité et de justice, ses frères de travail et de misère n'ont pas voulu de ce traitement pour lui, que la grève a continué. Est-il, en vérité, une mesure plus lyrannique, plus barbare, qui participe mieux à la fois des formes sournoises du cléricalisme et des traditions brutales du capitalisme, que celte mise à l'index? Non seulement celui qui en est l'objet ne peut plus rentrer dans son atelier, mais tous les autres ateliers lui sont fermés. Il a la marque noire, sur son livret. C'est un meneur! Croyez-vous que le socialiste Didelodse soit l'mu de cette situation, qu'il ait opéré sur M. Neumans

la pression nécessaire pour vaincre sa résistance? Il s'est défilé avec de mauvaises raisons et avec de mielleuses paroles. Il ne pouvait contraindre M. Neumans. Il le blâmait. Il était désolé, mais son influence personnelle cessait là où la volonté seule de M. Neumans pouvait s'exercer. Le résultat, vous le connaissez. La grève, appauvrissant toute une partie de la population de Lehrange, et enfin les ouvriers des usines Didelod se joignant, par solidarité, au mouvement gréviste, afin de contraindre leur patron à montrer s'il n'estsocialiste qu'en paroles et à conformer ses actes à ses discours. Et alors, vous avez pu assister à ce spectacle épouvantable : la troupe, réquisitionnée par un socialiste, et lancée contre des prolétaires. M. Didelod, après tant de philanthropiques déclarations, faisant charger les travailleurs par les stipendiés du capitalisme, et ensanglantant ce paisible coin de terre par de hideuses tueries.

— Ce sont pourtant les soldats qui ont écopé, dit une voix, dans la foule.

Une huée furieuse répondit : A la porte! C'est un mouchard !

Et, daas la moitié de la salle, les auditeurs debout, les poings menaçants levés, hurlèrent : A bas l'armée ! Grangel rougit, ses yeux vacillèrent derrière son lorgnon. Il frappa sur la table pour obtenir le silence, et, d'une voix coupante :

— Sachez entendre tout ce qui se dira et laissez les opinions se manifester librement.

— Oui ! oui !

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M. Didelod, debout, de sa place, dit :

— Le citoyen Tournemarie est si peu à l'index que je suis prêt à le prendre, demain, dans mes ateliers, s'il ne retrouve pas sa place chez M. Neumans...

— Oh! oh ! bravo Didelod! cria l'assemblée retournée.

Tournemarie pâlit de colère, à cette riposte. 11 frappa sa poitrine avec force, et jetant sur le député un regard indigné :

— Argument de réunion publique! Je suis ébéniste. Vous savez bien que je n'aurais pas d'emploi, chez vous. . .

— Pourquoi donc? Le matériel des ateliers exige des menuisiers.. .Peut-être serait-ce déchoir, pour vous, que de ne plus faire des meubles... Mais vous gagneriez autant... Ne parlez donc plus d'affameur, et ne prêtez pas vos vilaines tendances à la proscription, aux gens qui, toute leur vie, ont lutté pour la liberté. Je suis tellement libéral, citoyen Tournemarie, que, malgré les fleurettes dont vous m'avez gratifié, il n'y a qu'un instant, je suis prêt à vous ouvrir ma maison, et cela sans rancune.

A ces paroles, qui valurent à M. Didelod une salve d'applaudissements, Tournemarie parut accablé. Il n'était pas préparé à celte proposition qui détruisait tout l'efifet de sa diatribe. Il demeura déconcerté, furieux, roulant de gros yeux, mais incapable de trouver le biais, qui pourrait lui permettre de reprendre l'oflfensive. Ce fut Stylb qui le tira de son guêpier.

— Sans doute, il est touchant de vo^r M. Dide-

lod offrir de prendre chez lui un ouvrier de M. Neumans. Mais il serait plus intéressant de savoir ce qu il fera pour les ouvriers de M. Didelod lui-même.

En un instant, la situation fut rétablie, et les assistants rappelés au sentiment de leurs griefs, se détournèrent du député de Lehrange , pour approuver ardemment Stylb.

— Rassurez-vous sur le compte de mon personnel, répliqua M. Didelod. Je continuerai à lui procurer tous les avantages qui seront compatibles avec la marche de mes afifaires. Tout le monde sait que, à Lehrange, la part des ouvriers est largement faite et que les bénéfices ne sont pas tous pour le patron...

— Comment monsieur Didelod accommode-t-il ses opinions socialistes avec le maintien du patronat? Peut-il s'agir de partage de bénéfices, entre les ouvriers et le patron, quand la première exigence du socialisme est la suppression du patron, et le retour des moyens de production à celui-là seul qui en use, à l'ouvrier?

— Ah! C'est ainsi, maintenant, que la question se pose ? dit M. Didelod, avec un sourire. Je n'ai plus à fournir d'explications sur le rôle que j'ai joué dans l'arbitrage Neumans, mais bien à défendre ma propriété privée contre les revendications formelles du collectivisme ?Car le citoyen Stylb a dit socialisme, mais c'est collectivisme qu'il faut entendre. Et c'est l'organisation de la société nouvelle qui est sur le tapis. Eh bien! quoique je prétende qu'il est possible d'être socialiste, sans donner dans les utopies collectivistes, je suis prêt à discuter, avec vous,le programme que l'on vousrecom-

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mande comme devant régénérer l'iiumanilé, et qui ne vous réserverait, s'il était adopté, que déceptions et malheurs.

Slylb eut un geste de menace :

— C'est ce qu'il faudra voir !

L'assemblée clama :

— Le citoyen Didelod, à la tribune !

Un tumulte violent éclata dans la salle. Une partie des assistants, composée des ouvriers de M. Neumans, exigeait la terminaison de la discussion relative à la grève. La majorité, pressée d'entendre les explications du député de Lehrange, imposait silence aux ébénistes. Tournemarie avec une mauvaise humeur, visible réclamait du bureau le droit de finir son exposé, Grangel. influencé par Stylb, restait indécis.

Au milieu de cris divers, M. Didelod monta sur l'estrade et Tournemarie dut en descendre. Aussitôt le silence se rétablit. Le député de Lehrange avait la grande habitude de la tribune. Il savait comment attaquer une proposition, la développer, et profiter des interruptions pour prendre de l'avantage. 11 était parfaitement calme et maître de lui. Il commença :

— Je ne pense pas qu'il faille encore prendre au sérieux la prétention du citoyen Stylb de mettre à la disposition des ouvriers les moyens de production, en dépossédant les patrons. Il serait plus intéressant d'étudier loyalemenl, et d'un commun accord, les avantages qui pourraient être faits aux travailleurs, pour leur rendre la tâche moins rude, d'une part, et,

. de l'autre, la vie plus facile et meilleure. C'est à l'étude

de ces questions, que je persiste à appeler sociales, en dépit du citoyen Stylb, que j'ai consacré mes efforts, et donné mes soins. Vous êtes tous, ici, trop au courant des conditions du travail, en général, pour ne pas vous rendre compte des avantages dont vous jouissez, et qui n'existent pas ailleurs. Je ne prétends pas que la bienveillance, avec laquelle on vous traite, doive limiter vos revendications. Je n'ai jamais eu la pensée de vous enchaîner par la gratitude. J'estime que ce que je fais pour vous, je le dois, et que vous ne me devez rien en échange. Mais, delà à outrer vos exigences et à rendre l'exercice de mon industrie impossible, il y a un abîme, Et c'est cet abîme, dans lequel des conseillers imprudents, ou aveugles, voudraient nous pousser tous ensemble, que je veux vous montrer, afin que vous vous en détourniez, de vous-même. Que vous dit-on, en effet? Le patron qui ne travaille pas, qui se borne à diriger le travail de ses ouvriers, prélève la plus grande partie des bénéfices, produits par le labeur, et, pendant que l'ouvrier touche de maigres journées, le patron bourre sa caisse de capitaux. Examinons donc, si vousie voulez bien, cette situation du patron et des ouvriers, et voyons comment s'opère le partage du produit de celte besogne commune. Vous êtes, à Lehrange, six mille ouvriers, dont la nioyenne des salaires est de cinq francs par jour. Tous les jours de travail, donc, il sort, de la caisse de l'établissement, trente mille francs, qui, au bout du mois, font neuf cent mille' francs et, au bout de l'année, plus de di.\ millions. Ajoutez à cela les appointements des employés, surveillants, ingé-

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nieurs. et vous obtenez un total de onze millions environ, qu'il faut trouver, avant de rémunérer le capital engagé dans l'affaire, les peines du directeur, et les impôts divers que l'Etat nous fait payer, et qui sont énormes. Retenez donc bien ce chiffre : onze millions, qui passent dans vos poches, avant tout prélèvement, et qui représentent votre part dans le produit général de l'entreprise. Ce prélèvement a été mérité, incontestablement, par votre labeur. Vous avez travaillé, d'un bout de l'année à l'autre, pour obtenir ce salaire. Mais enfin, il n'est pas que le produit unique de vos efforts. Dans sa réalisation, d'autres éléments sont entrés, que nous n'avons pas le droit de laisser de côté. Ces éléments, recherchons-les. Vous comprenez bien, mes amis, que je n'ai pas l'intention de vous faire ici un cours d économie politique, ni de me livrer à une étude transcendante sur les rapports du capital avec le salariat. Non. Je veux, tout bonnement, et avec la plus grande simplicité, vous expliquer comment l'usine avec toutes ses machines, ses instruments, ses matériaux, son administration, ses conseils, sa direction, intervient dans la production des bénéfices et mérite, à ce titre, d'en av(jir sa part. Car il n'y a pas. à Lehrange, que des ouvriers. Il y a, aussi, des bâtiments, des outils, du charbon, du métal, et tout cela, accumulé par plusieurs générations, qui y ont enfoui le produit de leur salaire, représente le capital de l'affaire. Il a commencé par être peu de chose. Les premiers Didelod ont été de petits fabricants, mettant la main à la pâle, presque des ouvriers. Leurs bénéfices, au lieu de les

dissiper, ils les ont conservés, par une stricte économie. Et, plutôt que de se procurer du bien-être, ils ont acheté des terrains, fait construire des bâtiments, installé des machines, creusé des puits de mines, développé leurs établissemenls, et, par suite, augmenté et leurs peines et leurs charges. Mais, en même temps, ils ont augmenté leurs bénéfices. Car il y a une loi de productivité qu'il est impossible d'enfreindre, et le capital doit être rémunéré comme le travail.

— Voilà oîi nous ne sommes plus d'accord, interrompit Stylb. Le capital est un usurier, qui gruge le le travail. Le capital doit appaitenir au travail, sous peine dexaction...

— Alors que le travail constitue un capital... Il en aura la possession.

— C'est bien ce que nous voulons . . .

— En le créant...

— Cela est impossible, dans l'état social que nous subissons. Le capitalisme doit être interdit par la loi, comme un attentat contre la collectivité. Jamais le capital ne doit pouvoir se constituer au profit d'un individu. Ce n'est pas pour rien que nous ne voulons plus tolérer la propriété individuelle et que nous prétendons la faire cesser.

— En vous en emparant?

— Parfaitement !

— C'est la spoliation.

— C'est la reprise, par le travail, des réserves capitalistes, entassées par l'exploitation frauduleuse et meutrière des salariés.

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— En vertu de quel droit ?

— En vertu dun droit que nous établirons. H n'est pas illégitime de reprendre, pour le peuple, ce qui a été créé par le peuple. Tout provient du Irarail • les ouvriers, tout doit leur faire retour. Rien ne doit être distrait des produits de leur labeur au bénéfice de qui que ce soit. Il ne doit plus exister de patron, dans la société, comme il n'y a plus de souverain, pour nous, ni de divinité. Nous vivons sur la terre, attachés à la terre, l'arrosant de nos sueurs, avant de retourner y dormir. La terre doit nous donner toutes les salisl'actions matérielles qui peuvent exister. Notre travail doit être limité au strict nécessaire pour assurer la vie. Il n'est qu'un idéal, pour l'ouvrier...

— C'est de ne rien faire !

A cette réplique, qui échappa à l'irritation de M. Didelod, un tumulte efiFroyable s'éleva dans la salle. Des cris, des injures, des menaces montèrent vers le député de Lehrange. Styib, pâle de fureur, s'agitait à sa place, parlant avec violence à ses voisins. Quant à Grangel, il frappait, à grands coups, sur la table pour essayer de rétablir le silence. Ce fut M. Didelod, qui, le premier, réussit à se faire entendre : il cria dans le bruit :

— Vous êtes incapables de supporter la contradiction. Vous ne savez que faire du tapage. Vous ne méritez pas qu'on discute devant vous. . .

Il obtint le silence. Et reprenant son discours :

— Ce que vous venez d'entendre ce sont des théories de banditisme. Prendre, dans la poche du voisin, sa

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bourse et sa montre est un geste facile, à condition d'être le plus fort. Déloger le propriétaire de sa maison, et s'y installer à sa place, est plus aisé et moins long que de la construire soijmême. Reste à savoir si la probité permet d'accomplir de tels actes. Jusqu'à présent, la loi s'y est opposée. Les amis du citoyen Stylb, et lui-même, pressés de jouir, veulent prendre les porte-monnaies, les montres et les maisons. Tant qu'il y aura des gendarmes, ce beau rêve ne deviendra pas une réalité.

— La force armée, voilà le grand mot lâché ! La force armée, seule sauvegarde du capitalisme! hurla Stylb.

— Seule protection des honnêtes gens contre les brigands, répliqua Didelod.

— Il n'y a de brigands que les accapareurs ! Quoi ! Pendant que tout un peuple souffre les privations, la misère, un petit nombre de riches, une détestable ploutocratie détient toute la fortune publique et s'en sert pour alimenter son luxe scandaleu.x. Les uns, quelques rares privilégiés, ont tout. Les autres, un troupeau de miséreux, n'ont rien. Est-ce juste? Et que des hommes, nés dans cette classe supérieure, trouvent cette inégalité défendable, que des oisifs hautains et violents réclament le maintien de leurs avantages, soit. Mais M. Didelod, mais le socialiste, qui n'a à la bouche que les mots de révolution, de progrès, d'émancipation sociale? Cela est trop criant, trop dérisoire. Il faut terminer un tel scandale. H n'est pas admissible qu'on puisse se réclamer du peuple, en l'exploitant. Il faut être avec lui, ou contre lui. Trêve d'hy-

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pocrisie! Ou vous acquiescerez au minimum de revendications de vos propres ouvriers, ou bien nous vous mettrons hors du parti. Et vous irez, avec vos pareils, les plus détestables réacteurs !

Une tempête de hourras s'éleva et des trépignements violents soulevèrent dans la salle une telle poussière que les visages convulsés des assistants n'apparaissaient plus qu'à travers un nuage.

Didelodcria :

— Expliquez- vous nettement et sans grandes phrases. Que voulez-vous donc ?

— Un contrat de travail !

— Quel serait-il?

— La journée de huit heures. L'élection de douze délégués ouvriers, chargés de la surveillance des ateliers, la suppression du travail aux pièces, la fermeture de l'Economat.

— La journée de huit heures est impossible, avant qu'une entente ait eu lieu, entre tous lesélablissements, pour régler la concurrence. L'élection de douze délégués, soit, et dès demain, si vous voulez. La fermeture de l'Economat, c'est vous qui en sj^ufTrirez le plus, car il a été fondé pour vous faciliter la vie. Mais il fait concurrence au commerce local, et sa disparition n'est qu'une question de boutique. Passons. Quant à la suppression du travail aux pièces, c'est l'uniformisation des salaires. C'est le mauvais ouvrier, le paresseux, payé le même prix que l'intelligent, le laborieux. C'est une injustice. Je ne saurais y consentir.

— Le mauvais ouvrier mange comme le bon.

— -Mais le bon ne s'appliquera plus, s'il n'est pas mieux payé que le mauvais.

— Cela ne vous regarde pas ! C'est notre affaire.

— La main-d'œuvre baissera de qualité, voilà ce qui est mon affaire.

— Vous êtes un e.xploiteur

— Et vous, des insensés !

— La journée de huit heures, et plus de travail aux pièces.

— C'est l'amoindrissement du travail national!

— Nous d'abord! Répondez! Il faut répondre!

— C'est impossible !

— .Mors la grève ! La grève à outrance !

— Prenez garde! dit Didelod, qui regarda courageusement l'assemblée menaçante.

— Il nous menace ! .V bas Didelod ! A bas !

— Si vous me forcez à lermer l'usine, je ne la rouvrirai pas!

— Et tes commandes, tu les feras exécuterez à Steingel ?

— En Allemagne? Canaille! A l'étranger?

— .Vh ! Tu veux -nous faire crever de faim, brigand ! Tu fabriqueras de l'autre côté de la frontière, voleur! On te fera ton affaire, avant, et on s'emparera de ton usine !

Des chaises, lancées de la salle, s'abattirent, avec un bruit terrible, sur l'estrade. Grangel, debout, épouvanté, cria des phrases qu'on n'entendit pas. Gandin et Maurice Didelod, se jetant vers l'escalier, firent une trouée dans la foule tumultueuse et exaspérée. Tournemarie,

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armé d'une matraque, détacha à Gaudin un revers qui ensanglanta le front de l'instituteur. Maurice, debout sur les premières marclies, envoya à Tournemaric un coup de poing si rude.au milieu de la figure, que l'ébéniste tomba dans les bras de ses amis. Une ruée se fit vers l'estrade. .Mais, devant Didelod,déjà Grangel et ses assesseurs s'étaient précipités. Un corps à corps eut lieu, des bras se levèrent et s'abattirent, des hurlements retentirent. Gaudin et Maurice couvrant le député de Lehrange, s'élancèrent comme des furieux et dégagèrent le milieu de la salle. Didelod, bousculé, frappé, son chapeau défoncé, sa cravate arrachée arriva porté par Maurice jusqu'à l'entrée.

Mais, là, un groupe de grévistes, massé devant la sortie, fonça sur eux et la mêlée redevint furieuse. Didelod, acculé à la muraille sentait le souille lui manquer. 11 hurla : Assassins ! Il allait tomber, soutenu seulement par son fils, qui se serrait contre lui, frappant des pieds et des poings avec une vigueur inlassable. Dans la confusion, brusquement, la lumière disparut, et la nuit se fit sur les combattants. En même temps, Didelod se sentit entraîné hors de la foule. Après quelques pas rapides, il aperçut une faible clarté et se trouva dans un sous-sol, entre son fils et le locataire de la salle des fêtes.

— Dieu merci, monsieur Didelod, dit cet homme, vous voilà hors d'affaire !

— Ah ! Les scélérats ! fitle député, en respirant aveé effort. Mais oii sommes-nous?

— Dans les dessous de la scène oîi, par une petite

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porte, j'ai réussi à vous pousser, après avoir éteint la lumière électrique. Ah ! Il n'y a pas meilleur calmant que l'obscurité. Je n'ai jamais vu une a>semblée, si turbulente qu'elle fût, résister au coup du compteur.

— Mais Gaudin ? s'écria le député de Lehrange. 11 est resté aux mains de ces cannibales. Ils sont capables de l'avoir tué.

— Je vais voir.

Il laissa les deux messieurs Didelod, en présence l'un de l'autre. Dans cette cave, entendant encore les hurlements de la foule, ils se regardèrent :

— Tu n'as pas de mal? demanda le père à son fils en lui pressant la main.

— Non, papa, rien du tout ! Mais toi ?

— Oh ! Quelques contusions.... Mais les coups les plus rudes que j'aie reçus sont au cœur. Les ingrats! Les lâches! Ils m'ontrenié, frappé!

Des larmes roulèrent dans les yeux du député, humilié, blessé dans toutes ses croyances. Son (ils le serra vivement dans ses bras, et essayant de le consoler:

— Ils sont égarés. Ils ne pensent pas ce qu'ils ont dit. Ils regretteront ce qu'ils ont fait.

— Oui, ils le regretteront. Mais trop lard ! J'ai vu clair dans leur esprit. Ils ne sont pas mûrs pour le progrès. Ils ne comprennent rien, en dehors de leurs intérêts immédiats. Ce sont des jouets dans la main de chefs, qui peuvent être détestables, comme nous l'avons vu ce soir. L'àme populaire, hélas, privée d'idéal, est devenue atroce. Quelle besogne avons-nous faite, en essayant d'éclairer ces hommes avec les seules lueurs

de la raison? La brute humaine est lâchée, à présent. Qui la domptera?

li'entrepreneur de fêtes revint. II était seul :

— Xe voustourmentezpas pour M. Gaudin, monsieur le député. 11 est chez moi, où il se remet.

— Est-il donc blessé?

— Assez sérieusement. Mais non dangereusement. Je le ferai panser. Il a la peau de la tète rabattue sur l'oreille...

— Le malheureux !

— Il ne s'inquiète que de vous. Il vous supplie de vous éloigner avec monsieur Maurice. Mais je dois vous dire que votre voiture, qui attendait à la porte, a été mise en pièces, et que votre cocher a été chassé, avec vos chevaux, dans les rues de Lehrange.

Un sourire attristé crispa le visage de Didelod. Il fit do la main un geste d'insouciance :

— C'est le moindre mal qu'ils aient fait, aujourd'hui. Eh bien ! Maurice, quand la rue sera libre, nous nous en irons à pied.

— Si vous le permettez, monsieur le député, je vous reconduirai dans mon cabriolet. Ce sera plus sur.

— Soit. Je vous remercie.

— Je vais atteler. Et, par la porte de derrière, vous sortirez bien tranquillement.

Pendant que le père et le fils se tiraient ainsi, sains et saufs, de la bagarre, les plus enragés manifestants, sous la conduite de Stylb, de Tournemarie et de Grangel, s'étaient répandus dans les rues, criant et chantant, au grand effroi des bourgeois de la ville réveillés dans

leur premier sommeil. Quelques fenêtres s'ouvrirent, des formes parurent, éclairées vaguement, auxquelles des pierres furent lancées avec des injures. Tournemarié, la figure enflée des coups que lui avait portés Maurice Didelod, brailla :

— A la Pomme de Pin !

Un cortège se forma, composé d'une centaine des plus furieux, qui arriva devant le cabaret, força la porte, réveilla le patron, et fit allumer dans les salles, réclamant à boire, sous menace de tout casser. Aussitôt Stylb monta sur une table et prit la parole :

— J'imagine, citoyens, que vous êtes à présent débarrassés des illusions que vous aviez conservées sur le socialisme de votre patron.

— Il n'est plus notre patron !

— C'est ce que l'avenir prouvera. Bien souvent le parti ouvrier a formulé ainsi de définitives ruptures avec le patronat, qui sont demeurées précaires. Vous prenez, sur le moment, de belles résolutions. Mais vous manquez de persévérance, et, au bout d'un temps assez court, votre résistance s'afTaiblit et vous finissez par céder... C'est ainsi que la classe capitaliste a toujours eu raison de vous. Mais, cette fois, vous avez une occasion unique de vous montrer fermes. Votre patron est aussi votre député, et le plus ambitieux des hommes. Vous formez son collège électoral. Vous disposez de son sort. El il ne joue pas, vis-à-vis de vous, que sa fortune industrielle, mais encore sa fortune politique. Ce qui va se passer à Lehrange aura donc une importance toute particulière. Le prolétariat entier va avoir

les yeux fixés sur vous. En réalité l'anibition de Didelod combattra pour vous contre lui-même. Et il sera obligé de désarmer, conpime patron, pour ne pas ruiner à jamais sa popularité, comme député. Voyez quelle force cela vous donne, et apprêtez-vous à en profiter.

— Mais s'il ferme son usine, comme il l'a annoncé?

— >'ous sommerez le gouvernement de la faire rouvrir.

— La Chambre est en vacances, il ne pourra pas y avoir d'interpellation...

— Tant mieux ! Nous agirons révolutionnairement. La propagande par le fait. Nous reprendrons le travail, sans Didelod, et nous attendrons que le gouvernement intervienne.

— Pendant ce temps-là, Didelod est liomme à faire fabriquer à Steingel, comme il nous en a menacé.

Grangel se leva alors le visage enflammé et, d'une voix perçante, il cria :

— • Nous irons alors demander à nos frères, les ouvriers allemands, de se désintéresser d'une entreprise criminelle, et de faire cause commune avec nous, contre les exploiteurs de l'humanité! Pacifiquement, les mains ouvertes et tendues pour une accolade cordiale, nous irons à Steingel accomplir l'œuvre de solidarité.

— Mais si on nous arrête à la frontière?

— Qui? Les douaniers d'Alsace-Lorraine? lis seront débordés, par notre flot tranquille et amical... C'est l'affaire d'une heure de marche. Nous prendrons avec

nous les femmes et les enfants. La manifestation aura ainsi son véritable caractère. Et, si nous obtenons que nos frères de labeur se refusent à l'exécution de projets abominables, la cause aura fait un pas immense dans la voie de l'internationalisme.

— Mais est-ce l'intérêt des Allemands de nous prêter leur concours?

— Seraient-ils socialistes, s'ils s'y refusaient ?

— Et s'ils sont avant tout Allemands ?

— Vous les calomniez !

— Oubliez-vous ce que leurs chefs ont toujours affirmé ? Ils répudient formellement l'internationalisme, en ce qui touche à la guerre. Ils se sont déclarés patriotes, avant tout. Et, aux derniers Congrès, ils ont formulé d'étranges vœux, en l'honneur d'une Allemagne plus grande, plus forte et plus prospère, ce qui était une explosion de particularisme bien singulière. Ne craignez-vous pas qu'avec nos grandes idées de dévouement à la cause universelle, nous ne soyons des dupes ? Et n'est-ce pas risquer une redoutable aventure que de compter sur le désintéressement des Allemands, dans une affaire où est engagée l'industrie française? Votre conception d'un appel à la solidarité ouvrière est un peu simpliste. Vous faites du sentiment, quand il ne s'agit que de nos intérêts. Prenez garde...

Ces sages paroles, prononcées par un contremaître de Lehrange, soulevèrent une tempête de protestations de la part des grévistes de l'établissement Neumans, enragés de résistance et décidés aux pires solutions. Tournemarie, avec une véhémence que redoublait la

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douleur de sa figure tuméfiée, monta à son tour sur la table el cria :

— Etes-vous des hommes? Vous savez, moi, ce que j'ai fait ! Je suis prêt à recommencer ! Gomment briserons-nous les résistances qu'on nous oppose si nous nous arrêtons devant le premier obstacle ? Il n'y a pas de révolutions pacifiques. Il faut renverser avant de reconstruire. Et ce n'est pas avec de la modération que vous changerez l'ordre social. Du courage ! Que chacun soit fidèle à son devoir et l'avenir est à nous !

L'Internationale, entonnée par ces furieux, retentit jetant lépouvante dans tout le quartier. Les bras levés, les bouches tordues et les yeux menaçants, cette foule, dans l'atmosphère des liqueurs, de la bière et du tabac, offrait un" spectacle de brutalité terrifiante. C'était la force aveugle débridée et prête à toutes les violences. L'hymne révolutionnaire achevé, Stylb reprit la parole :

— Vous êtes donc résolus à lutter contre les projets liberticidesde Didelod, avec la dernière énergie?

— Oui! Oui!

— C'est bien ! Mais, en même temps que je vous recommande l'énergie, je vous conseille la prudence. Tout désordre inutile doit être soigneusement empêché. Veillez-y. Il est inutile d'alarmer la population de la ville, et de la mal disposer pour vous. Donc, pas de manifestations sans but, pas de cris vains. Demain, l'officier, tombé victime de la grève, sera conduit à la gare par ses camarades. Laissez-les faire, sans protester. Ecartez-vous de la cérémonie. Ce mort n'a plus

rien à attendre de nous : ni malédiction, ni pitié. En somme, il a été sacrifié par la société bourgeoise qu'il défendait. Il nous faisait obstacle, nous l'avons supprimé. C'est fini. Ce n'est plus qu'un homme. Qu'il descende en paix dans la terre. A l'heure de la cérémonie, réunissons-nous, à l'autre extrémité delà ville, pour aller manifester à l'usine Didelod. Là, nous verrons ce que nous avons à faire. S'il convient de se diriger sur Steingel, nous n'aurons que la frontière à traverser, et, en une heure, nous serons aux établissements Reismann. Acceptez-vous mon programme?

— Oui!

— Eh bien ! Demain malin, à dix heures, au pont du faubourg, et de là à l'usine. En attendant, rentrons chacun chez nous, dans le plus grand ordre et en silence.

La foule des manifestants s'écoula, et Stylb avec Grangel demeura dans la salle. Le cabaretier vint prendre humblement leurs ordres. Il n'avait pas été payé des consommations bues, et s'en inquiétait. Stylb lui mit quarante francs dans la main. Puis, avec l'instituteur, il gagna la rue devenue silencieuse. Ils s'arrêtèrent, un instant, à respirer l'air de la nuit, délicieux au sortir de celte salle chaude et puante. Ils allèrent silencieux, entendant au loin les pas de leurs compagnons qui résonnaient sourdement sur le pavé. Au détour d'une ruelle, brusquement ils aperçurent une forme noire qui s'avançait. Ils attendirent, et, conduit par une petite fille, ils reconnurent le curé de Lehrange.

LA ROUTt; 1U)LH; E 271

— Eh ! Monsieur l'abbé, fit Grangel, avec un rire sardonique, il est bien tard pour aller par la ville...

— .Alon ministère est de toutes les heures, monsieur Grangel, dit gravement le prêtre, qui avait reronqu l'instituteur à la voix.

— Et où allez-vous comme ça ?

— Porter les secours de la religion, à un pauvre homme qui se meurt.

— Grand bien lui fasse, s'il croit à vos momeries! ricana Stylb.

Le prêtre regarda attentivement celui qui venait de parler :

— Vous êtes, sans doute, monsieur, si j'en juge par vos paroles, de ceux qui viennent de me priver de mon traitement, de déménager mon église et de ruiner la fabrique. Grand bien vous fasse, aussi! Mais ce que vous n'avez pas pu me prendre, c'est la conliance de mes paroissiens, ce que vous n'avez pu détruire, c'est l'espoir en un Dieu secourable. Regardez au-dessus de nous. Il est, dans le ciel, des lumières que nul bras humain, fût il tout puissant, ne pourra jamais éteindre 1

Le prêtre toucha du doigt l'épaule de la petite fille arrêtée près de lui :

— Viens, mon enfant, ton père soufTre, ne le faisons pas attendre. Bonsoir, messieurs.

Il se découvrit, montrant sa tête blanche aux deux hommes et se perdit dans l'obscurité avec son guide.

Grangel et Stilb demeurés seuls, conservèrent le

silence. Leurs yeux, comme attirés par une puissance supérieure, se fixèrent sur les étoiles brillantes et immobiles qui scintillaient dans l'immensité, et, saisis par cette harmonie, cette grandeur et ce mystère, ils continuèrent leur chemin, troublés et mécontents.

HortenseTournemarie, comme elle yavait été conviée par M. Didelod, vint se réfugier, le soir même à Badonviller. Les domestiques avaient fini de dîner, quand elle arriva au château. La femme de chambre de Laurence avait reçu des ordres, et emmena discrètement la jeune fille à la chambre préparée pour elle. Ainsi elle lui évita de se rencontrer avec les autres serviteurs de la maison, très montés contre les grévistes, par un esprit de classe qui les portait eux, gens de maison, à mépriser profondément les ouvriers. Ils avaient, pendant tout le repas, commenté les événements du jour, et vigoureusement invectivé sur le compte de l'assassin du lieutenant Maubrun. Au fond, la mésaventure de leur patron avec ses ouvriers ne leur déplaisait pas, mais ils sentaient, tout de même, leur bien-être personnel menacé par la grève, qui pouvait apporter du trouble dans la maison Didelod. Et, à ce titre, ils se prononçaient énergiquement contre le mouvement.

Le maître d'hôtel, bel homme à barbe soignée, avait déclaré avec autorité que tous« ces cocos-là, étaient de la basse crapule », avec laquelle il n'y avait pas d'ordre social possible et que si « lui, il était le gouvernement »,

il ne tolérerait pas un seul instant des infamies comme celles qui venaient d'être commises. D'ailleurs, il était à prévoir que le sieur Tournemarie allait être fourré sous clef, et envoyé à Cayenne, pour méditer plus à -'aise sur la question sociale. L'arrivée d'Hortense avait donc jeté un peu de contrainte dans ces épanchements. Mais la précaution prise par M'"^ Didelod, de supprimer le contact entre les gens de service et la pauvre fille, avait empêché toute manifestation.

Le lendemain matin, de bonne heure, après une nuit sans sommeil, Hortense s'adressant à la femme de chambre, qui représentait pour elle l'autorité des maîtres, demanda que la permission lui fût donnée de se rendre à la ville. Elle. voulait acheter un voile de crêpe, avant de se diriger vers la petite maison du faubourg où devait avoir lieu la cérémonie, bien restreinte, autorisée par l'administration préfectorale. Il lui fut répondu qu'elle avait -toute liberté de s'absenter, et de la part de Laurence, la femme de chambre lui remit une somme d argent. Les larmes aux yeux la jeune fille remercia, et sans parler à personne elle prit le chemin de Lehrange. Les premières boutiques s'ouvraient, quand elle arriva. Elle entra chez un marchand de nouveautés, oîi elle était bien connue. Le patron, avec ses commis, prenait le café au lait quand elle parut. Ils étaient gais, et, de la rue, Hortense les entendait parler et rire. A sa vue, ils devinrent graves et silencieux. Le contraste, entre leur attitude du moment et leur gaité de la minute précédente, était si sensible, que Hortense en demeura interdite. Elle regarda ces gens qui l'exa-

LA IlOLTE UOCGE 275

minaient avec des regards contraints, se demandant si la douleur qui laccablait était visible pour les indifférents, ou bien si la révélation de son attachement pour la victime de la grève était déjà publique. Elle acheta un voile de crêpe, des gants noirs, et se relira, sans avoir osé demander une explication. A la maison mortuaire, déjà tendue de deuil, un piquet de dragons gardait les approches, mais l'ordonnance Chauvin la fit entrer. Là, à Tabri de toutes les curiosités, assise en un coin retiré, près d'une fenêtre ouverte sur le jardin, mais dont les persiennes étaient fermées, elle pria et pleura librement. Vers dix heures, elle entendit le pas lourd des hommesquitransportaientle cercueil hors delamaison , puis des murmures de voix parvinrent jusqu'à elle, de piétinements sur le sable, un bruit de foule qui indiquait l'arrivée des assistants à la cérémonie. Enfin des paroles prononcées sur un ton élevé, et Hortense comprit à certains mots qui, de loin, parvenaient jusqu'à elle que des allocutions étaient prononcées, devant le cercueil de l'onicier. Elle reconnut la voix de M. Didelod, qui faisait l'éloge de la discipline pour l'honneur de laquelle Maubrun était mort. Puis, il y eut un silence, et des psalmodies succédèrent aux discours. Mais l'assistance était moins attentive aux prières qu'aux harangues, car, sous la fenêtre, près de laquelle se tenait Hortense, bouleversée et tremblante, des conversations s'engagèrent, dont le bourdonnement asse'', confus montait jusqu'à la jeune lille. Elle ne prêtait aucune attention à ce .qui se di.sait, toute à sa douleur, lorsque le nom de Tournemarie, à deux reprises pro-

nonce, troubla son recueillement. Elle prêta l'oreille, et elle entendit ces bribes de conversation :

— Il avait déjà essayé d'assassiner Maubrun, et, sans l'échauffourée de la caserne des dragons, qui a amené le sac du commissariat de police, ce Tournemarie aurait été à l'ombre. Mais ses camarades l'avaient délivré, et il est hors de doute que ce soit lui qui ait tiré le coup de revolver sur ce pauvre Maubrun...

Le cœur d'Hortense s'arrêta. Sa bouche s'ouvrit pour un cri d'horreur, en entendant accuser son père d'avoir tué son amant. Mais elle demeura sans souffle. Elle voulut se lever, sortir, interroger, voir quels étaient ceux qui portaient cet affreux témoignage. Les forces lui manquèrent. Epuisée par des angoisses prolongées, écrasée par ce coup nouveau, elle battit l'air de ses bras. La nuit s'étendit devant ses yeux. Elle se laissa retomber sur son siège, et perdit connaissance. Quand elle reprit possession d'elle-même, le silence s'étendait sur le jardin. Le convoi venait de partir pour la gare. La solitude régnait dans la maison. Elle se leva, sortit dans le vestibule, vit les tréteaux noirs débarrassés delà bière, et sinistres dans la verdure et les fleurs. Elle poussa un cri, auquel l'ordonnance Chauvin, resté comme gardien, accourut avec une compassion empressée :

— Eh ! Quoi, mademoiselle, vous êtes encore là"? Je vous croyais partie pour la gare, avec ces messieurs. Est-ce que vous ne deviez pas accompagner mon pauvre lieutenant jusqu'à Paris?

LA HOUTE ROUGE 277

Horlense regarda l'ordonnance avec angoisse et, à voix basse, elle dit :

— Je le voulais, mais, maintenant, je crois que je n'en ai plus le droit.

— Pourquoi donc?

— Chauvin, est-ce que vous n'avez pas entendu parler do celui qui aurait tué votre maitre?

— Ah ! Mademoiselle, il y a des bavards qui ne savent quoi inventer !

— Il ne s'agit pas d'un bavardage, mais d'une accusation précise. Est-ce que vous navez pas appris qu'on accusait mon père d'avoir tiré le coup de revolver...

Elle ne put achever, et s'affaissa sanglotante. Le brave Chauvin s'empressa auprès d'elle :

— Voyons, mademoiselle Hortense... s'il fallait croire tout ce qu'on dit... Dans une bagarre pareille... Gomment peut-on savoir ce qui se passe exactement?... J'étais là, moi, et je vous jure que je ne me risquerais pas à accuser votre père... C'est vrai qu'il avait déjà essayé, la veille, et qu'il était mal disposé envers mon lieutenant...

— Il n'y a eu, dit-on, qu'un coup de feu tiré... On affirme que c'est par lui et il est bien vraisemblable, en effet, qu'il en soit ainsi... Et puis, ne suffit-il pas qu'on affirme : C'est Tournemarie, le meurtrier, pour que je ne m'expose pas à ce qu'on me reconnaisse suivant le cercueil de sa victime... Le frère du pauvre Edouard est là, je ne dois pas paraître devant lui. ..

Elle ne pleurait plus; son visage avait pris une gravité douloureuse. Elle demeura, dans le jardin, assise

sur un banc, où tant de fois, par les soirs tiédes elle s'était attardée auprès de celui qu'elle aimait. Elle pensait : Que devenir, à présent, et quelle existence se prépare pour moi ? Me retrouver en face de mon père me serait impossible. Et, cependant, je nai pasle droit de quitter ma famille. Ma mère et ma sœur ne sont pas responsables de ce qui arrive. Elles auront d'autant plus besoin de moi que mon père va leur manquer. Si, comme il est probable, on l'arrête, il sera condamné. Et notre misère sera accrue parle mépris qui s'étendra sur nous. On est sans indulgence pour les j»arents d'un meurtrier et, volontiers, on fait remonter jusqu'à eux la responsabilité de son crime. L'injustice humaine est sans limites et les préjugés mènent le monde. Je serai donc deux fois frappée et dans mon amour, et dans mon orgueil. Deux fois victime de mon père. Elle fut interrompue par Chauvin qui lui disait :

— Il ne faut pas vous ravager comme ça, mademoiselle Hortense. Monsieur en serait bien fâché, s'il vous voyait.

Un mélancolique sourire passa sur le visage de la jeune fille, à cette naïveté du soldat. IMais Chauvin dit aussitôt une chose qui changea le cours des idées d'Hortense :

— Venez donc, plutôt, dans la chambre démon lieutenant. Personne n'y est encore entré que moi, et si, parmi les objets qui lui servaient tous les jours, il s'en trouvait quelqu'un qui pût vous faire plaisir, en mémoire de lui, je prendrai sur moi de vous le donner...

— Oh ! Bon Chauvin, oui, je veux bien... montons...

LA HOUTE ROUGE 2/9

Us gagnèrent la chan)bre. KUe était rangée, en ordre parfait. Sur la table, les cigarettes, le livre commencé, un coupe-papier en ivoire. Sur la cheminée, des photographies de la mère et du père de Maubrun. Une petite pendule ancienne, en écaille gravée de cuivres, continuait de marquer les heures que ne vivait plus le pauvre garçon. Sur la table de nuit, une petite boîte en argent, contenant des allumettes, et marquée au chiffre E. M. Que de îo'xs, Hortense avait vu Edouard prendre cette boîte, pour allumer sa cigarette. Elle la retourna du doigt et dit :

— Je voudrais emporter cette boîte.

— Prenez-la, mademoiselle Hortense, mais c'est bien peu de chose.

— Cela me sufiit, et je ne voudrais pas un objet de valeur.

— Ah! Mademoiselle, dit Chauvin, monsieur vous connaissait bien. Il disait de vous : il n'y a pas plus honnête et plus désintéressée.

A ce témoignage suprême de l'affection de son ami, la jeune fille ramena son voile sur son visage pour en masquer le bouleversement. Elle prit la petite boîte dans sa poche, et tendant la main à l'ordonnance.

— Merci, mon brave Chauvin, et adieu.

— Oh ! Pas adieu, mademoiselle Hortense. On se re verra...

Elle ne répondit pas, descendit l'escalier d'un pas ferme, traversa le jardin, et s'éloigna. Elle suivit la rue, gagna le faubourg et se dirigea vers la gare. Arrivée place de la mairie, elle fut arrêtée par un ras-

semblement. Elle se jeta de côté, pour n'êire pas vue. Maiselle ne put se dispenser de regarder, et, entre deux agents en bourgeois, suivi par cent curieux et tous les polissons de la ville, elle reconnut son père. Il s'avançait très pâle, nu-tête, les vêtements en désordre, comme s'il avait soutenu une lutte désespérée, contre les hommes de police. Ceux-ci le serraient fortement et derrière eux la cohorte des badauds criait : C'est l'assassin ! C'est Tournemarie ! Un sourire de rage crispa les lèvres de l'ouvrier, il lança des regards furieux sur ses poursuivants, et passa sans mot dire. Sous le porche de la mairie les agents et leur prisonnier disparurent. La foule, attroupée, demeura sur la place, commentant l'arrestation, et Ilortense, palpitante poursuivait son chemin. A la gare, les abords du quai étaient gardés. Mais cette femme vêtue de noir ne paraissait pas devoir être écartée de la cérémonie Le général, le sous-préfet, et tout l'état-major étaient rangés devant la voie. Un fourgon à bagages attendait, tout ouvert, que l'on chargeât la bière. M. Didelod et son fils causaient avec un jeune homme, en deuil, que, à sa ressemblance avec Maubrun, Hortense reconnut pour le frère de son amant. Autour d'elle, on parlait de choses indifférentes, la vie ordinaire et ses préoccupations reprenant possession de tous ces hommes réunis par une commune obligation sociale. Le député de Lehrange disait au jeune Maubrun :

— Vous mettrez cinq heures, pour aller à Paris. Vous aurez largement le temps de déposer le corps à l'église...

LA ROUTE IIÛUGE 281

— Mon père sera à la gare, pour nous recevoir... Il fera un efl'ort considérable, car il est bien souffrant...

Le sous-préfet s'approcha de M, Didelod, et d'une voix vibrante de satisfaction :

— Mon>ieur le Député, je vous annonce que l'assassin vient d'être arrêté. Il est à la mairie, en attendant qu'on le transfère à la prison...

— Où a t-il été pris?

— Chez lui, où il a eu l'audace de rentrer, comme si rien ne s'était passé... Il a, du reste, fait une résistance furieuse. Il a fallu quatre hommes pour le descendre, au milieu des cris de sa femme et de ses enfants. C'est une affaire heureusement terminée. Il aurait parfaitement pu. par les Ardennes, gagner la Belgique, et on nous aurait accusés de l'avoir laissé fuir.

Un coup de cornet interrompit la conversation. Une locomotive, qui manœuvrait sur la voie, en avant du train, s'approcha lentement et fut accrochée par les hommes d'équipe. Toutes les personnes présentes sur le quai se rassemblèrent et se découvrirent. Quatre facteurs saisirent le cercueil, l'enlevèrent, et le poussèrent dans le fourgon. Un grand silence se fit, puis la porte à coulisse fut fermée par l'employé, et Ilortense demeura, les tempes serrées, le cœur lourd, les yeux troubles, devant le fourgon qui contenait tout le bonheur de sa vie. Un atroce désespoir s'empara d'elle. En un instant, comme par un mirage soudain, elle entrevit l'avenir affreux qui l'attendait : la famille abandonnée, les enfants misérables, le père sous les verrous, la mère gémissante et aigrie. La force, pour

supporter ce poids de douleur, lui manqua, et comme au signal du départ, tous les assistants se reculaient, elle, brusquement, fit deux pas rapides en avant et se jeta sur la voie, devant le train. Un cri brusque jaillit de toutes les poitrines, On vit déjà la jeune fille broyée par les roues, mais, plus prompt encore quelle, Maurice Didelods"étailélancé,ravaitrattrapée et tiréeenarrière. Le ciel devint sombre, devant les yeux d'Hortense, les bâtiments de la gare tournèrent, avec une folle rapidité, un tumulte emplit ses oreilles. Elle s'évanouit, pendant que le train emporté dans un mouvement plus rapide disparaissait à une courbe de la ligne.

Quand elle retrouva le sentiment de ses maux, elle était dans le cabinet du chef de gare, et M. Didelod lui tenait la main :

— Eh bien ! mon enfant, dit le député, vous nous avez fait une terrible peur ! Voyons ! Il s'agit d'être raisonnable... Que diable! Vous ne manquez pas d'amis... On ne vous abandonnera pas... Oui! Je sais bien... Vous avez du chagrin... Hélas! C'est la vie... Mais vous faire écraser par un train, et, devant toutes les notabilités de la ville... Allons ! Vous allez me promettre d'être sage, hein? Sinon, je vous fais conduire à l'hôpital, et garder à vue... Nous avons des devoirs à remplir vis-à-vis de nos administrés... Etvous, particulièrement, vous êtes digne d'intérêt... Parlez-moi... Ne restez pas immobile et muette... Qu'est-ce que je puis faire pour vous ?

D'une voix tremblante la jeune fille répondit :

— Promettez-moi que vous n'abandonnerez pas ma

LA UOUTE UOUGE -33

mère et mes sœurs, quand elles seront sans ressources.

— Mais vous serez là, pour les aider, mon enfant... Du reste, vous pouvez compter sur moi... Je m'y engage bien volontiers...

— Je sais que vous êtes généreux et bon... Promettez-moi, aussi, de ne pas charger mon père, et de tâcher de le sauver, si c'est possible.

— Je lui ferai venir un avocat de Paris, déclara M. Didelod très ému par les mornes supplications de la jeune fille, qui semblait ne plus se compter au nombre des vivants.

— Soyez béni, monsieur Didelod. Je prierai pour vous de tout mon cœur, tant que je vivrai.

— Longtemps, alors, n'est-ce pas, mon enfant? dit le député, en essayant de sourire.

Hortense agita la tête sans répondre, et fit un effort pour se lever. Elle se mit sur ses pieds, péniblement.

— Voulez-vous que je vous fasse reconduire chez vous, dit Didelod soucieux en pensant qu'elle allait s'en aller, toute seule, par la ville.

— Non. Merci, monsieur. Je vais partir à pied, cela me fera du bien de marcher.

— .Uors, venez donc avec moi.

Il ouvrit la porte du cabinet et, par le quai, il fit sortir la jeune fille, dans la cour de la gare. Une fois encore elle lui dit adieu, en le remerciant avec effusion, et lentement elle s'éloigna. Il regarda, pendant un instant sa silhouette noire qui se perdait sous les arbres,

puis se dirigeant vers sa voilure, près de laquelle son fils l'atlendait ;

— Voilà une pauvre fille, qui est dans un triste état ! Tu lui as sauvé la vie, mais je me demande si tu lui as rendu un grand service. Elle est hantée par l'idée de la mort, et tôt ou tard...

Il monta dans sa Victoria et dit à son cocher :

— A la mairie. Allons voir cette canaille de Tournemarié... Puis, nous irons prendre des nouvelles de Gaudin, pour finir sur une bonne impression.

A la même heure, devant la grille d'entrée de l'usine Didelod, sur la large place plantée d'ormes séculaires, une foule d'ouvriers, accompagnés de femmes et d'enfants, était rassemblée. Dans l'intérieurde l'établissement pas une forme humaine n'apparaissait. Un grosdogued'Ulm, appartenant à Maurice Didelod, était étendu au soleil, devant la porte des bureaux. Il ne daignait môme pas leverla l^ête. Les hautes cheminées, qui se couronnaient d'habitude de noirs panaches de fumée, montaient froides et nues dans le ciel. Le silence, la solitude, l'abandon, au lieu du bruit, du mouvement etde la vie, voilà ce que trouvaient à Lehrange les ouvriers en grève. Slylb et trois délégués sonnèrent à la grille d'entrée. Le concierge parut et vint parler aux visiteurs. Il les connaissait parleur nom. Il affecta de les traiter comme des étrangers :

— Que désirez-vous, messieurs ?

— Parler à M. Didelod.

— Il n'est pas ici.

— Alors au directeur qui le représente.

— Le directeur, malade, est absent.

— Il n'y a donc personne?

— Un des ingénieurs, M. Cottereau, travaille dans son bureau. Voulez-vous que je lui demande s'il peut vous recevoir ?

— Oui.

Le concierge s'éloigna. La foule s'était groupée sur les talus de la place, et, assise sous les grands arbres, commençait à manger les provisions apportées pour le déjeuner. Il était onze heures. Et, comme toute manifestation, en France, si violente soit-elle, conserve toujours un air de gaîté populaire, la démonstration menaçante, décidée contre M. Didelod, commençait par un déjeuner sur l'herbe. Stylb et ses deux compagnons attendaient, en marchant devant la grille toujours fermée. Le dogue continuait à dormir dans la poussière. Le concierge reparut. Il ouvrit la petite porte et dit :

— Si ces messieurs veulent me suivre.

Les trois hommes entrèrent. Une fois dans la cour, les deux ouvriers tutoyant le concierge :

— Eh bien! MuUer, tu ne nous connais donc plus, maintenant?

— Je ne connais pas les gens qui font du vilain.

Il montra les murailles calcinées du bâtiment de l'administration :

— Si jamais j'aurais cru ça de vous, par exemple !

— Tu sais bien que ce sont les gens de chez Neumans, et les vauriens de Lehrange qui ont mis le feu.

— N'empêche que vous êtes avec eux, aujourd'hui. Alors? Qui s'assemble se ressemble !

Il ouvrit une porte, les fit entrer et dit :

— Attendez ici, je vais prévenir M. Cottereau. Il sortit.

— Le grand chef se dérobe, dit Stylb.

— Dame ! Ecoutez donc, citoyen Stylb, après la séance d'hier soir. Il n'est pas habitué à ce qu'on le bouscule, M. Didelod.

— ■ Il en verra d'autres. Le patronat entre dans l'ère des difticultés. "

— Il mettra la clef sous la porte, comme il nous en a menacés.

— Nous prendrons les ateliers, et nous y installerons une coopérative.

— Qui nous fournira un fonds de roulement?

— L'État.

— Il n'a déjà pas de quoi boucler son budget !

— La nécessité le contraindra aux grandes réformes financières.

— Savez-vous qu'il faut des millions, pour faire marcher une grande affaire comme celle ci.

— On les trouvera. Et vous toucherez votre part des bénéfices, au lieu de trimer, d'un bout de l'année à l'autre, pour enrichir un patron.

— Oh ! Ça ne sera pas trop tôt !

Muller interrompit l'entretien :

— M. Cottereau vous attend.

Ils entrèrent dans le bureau de l'ingénieur, qui mettait la dernière main à un dessin de machine. Il se leva,

lit signe aux visiteurs de s'asseoir, et s'adressant aux deux ouvriers :

— Qu'est-ce qui vous amène?

— Nous aurions voulu, monsieur Coltereau, parler à M. Didelod.

— Il faut aller pour cela à Badonviller. Mais pas avant ce soir. M. Didelod, est en ce moment, à la gare de Lehrange, où il assiste à la levée du corps de M. Maubrun, l'ofTicier tué à l'usine...

Stylb, irrité de ce que l'ingénieur s'adressait aux deux ouvriers et paraissait décidé à l'ignorer, prit la parole avec un air insolent :

— Nous ne pouvons pourtant pas aller chercher M. Didelod sur la voie publique. Il a un bureau,... un siège social...

— Oîi qu'il soit, dit M. Cottereau, je ne pense pas qu'il. se tienne à votre disposition. •

— Et pourquoi donc ça?

— Parce qu'il peut lui convenir de se rencontrer avec ses ouvriers, qu'il a jusqu'ici traités comme des amis, mais il ne consentira jamais à discuter avec des gens qui, ainsi que vous, sont des entrepreneurs d'émeutes et des monteurs de coups...

— Ah! ça, monsieur l'ingénieur, vous n'êtes pas très poli...

Gottereau regarda Stylb dans le blanc des yeux :

— Et ce sont les rôles renversés, hein? Eh bien, c'est comme ça! D'ailleurs, je vous ai assez vu. Vos deux compagnons sont de braves garçons, égarés par vos mauvais conseils. Ils seront toujours accueillis

avec indulgence. Mais vous... Allons! Prenez-moi la porte, et au trot !

— Vous entendez comme on traite vos défenseurs! cria Stylb aux deux ouvriers, qui restaient froids.

— Assez causé! interrompit Cottereau. Prenez la porte, ou je vous fais sortir par la fenêtre.

C'était un blond et robuste lorrain de trente ans, qui aurait assommé Stylb d'un coup de poing. L'agitateur ne voulut pas risquer son prestige dans une lutte aussi inégale. 11 pâlit et balbutia :

— Nous nous retrouverons !

— Oui. Quand vous serez deux mille !

Il ouvrit la porte, bouscula Stylb jusque dans le couloir, et, arrêtant les deux ouvriers qui essayaient de suivre leur chef de file :

— Vous n'êtes pas honteux d'obéir à un pareil pleutre ? Voilà les gens pour qui vous risquez votre tranquillité, votre avenir, le pain de vos familles?

— Ah ! 3Ionsieur Cottereau, le patron a été bien intransigeant! Il n'a rien accordé de ce que nous lui demandions.

— Vous lui demandez l'impossible.

— Mais que va-t-il faire?

— Il vous l'a dit ; fermer l'usine.

— Et travailler àSteingcl?

— Naturellement. Il faut bien exécuter les commandes. A s'adresser aux Allemands, il va gagner Ireule pour cent, rien que sur les matières premières. Vous êtes fous ! Vous entendez, archi-fous, d'acculer M. Didelod à la nécessité de passer la frontière.

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