‹ La route rougeChapitre 4 sur 11 · LA HOL'TE UOL'GK · texte numérisé non relu

LA HOL'TE UOL'GK

la pressa, avoc un peu de gêne, et saluant, il sortit. Aussitôt Gandin reparut :

— A-t-il entendu raison demanda le secrétaire?

— Mais oui, fit, avec une candide assurance, M. Didelod. Je savais d'avance que tout s'arrangerait. Il y aura un arbitrage. On donnera une demi-satisfaction aux ouvriers, de bonnes paroles à Neumans, et il ne sera plus question de la grève. Je vais chez Neumans...

Gaudin, sans parler, la tète basse, regardait son chapeau sur le bureau. Il rejeta en arrière ses longs cheveux qui lui tombaient sur le nez et avec une émotion qui faisait trembler sa voix :

— Pardonnez-moi, monsieur le maire, si j'insiste. Tournemarie vous a paru disposé à une entente ?

— Mais, vous avez l'air de douter de ce que je vous dis! fit M. Didelod revenant à Gaudin.

— Oh ! De ce que vous me dites, jamais ! déclara linstituteur avec vivacité. Mais de ce qu'on a pu vous dire... C'est une autre affaire...

— Ali ! ça, Gaudin, vous en savez plus que vous ne m'en racontez. Est-ce que vous faites des cachotteries avec moi ?

— Dieu m'en préserve ! Je ne voudrais certes pas vous inquiéter inutilement. Et, d'autre part, il me semble qu'il est de mon devoir de vous prévenir de ce qui se prépare...

— Il se prépare donc quelque chose?

— Je viens de l'apprendre à l'instant... L'appariteur de ville, qui est mon pays, est entré, tout à l'heure,

pendant que vous causiez avec Touruemarie... Et voilà l'afficlie qu'il a trouvé collée, ce matin, sur les murs de la mairie. Il la arrachée aussitôt et me l'a apportée. Sous les yeux de M. Didelod, surpris, Gaudin étala un placard, sur papier rouge, imprimé avec des têtes de clous, et ainsi libellé : « Prolétaires, assez de servitude dans les bagnes capitalistes. Jetez l'outil, symbole de votre esclavage, et faites grève, pour conquérir votre liberté. Debout, tous, contre la tyrannie patronale. Les bourgeois n'ont pas de cœur. Ils n'ont qu'une caisse. Frappez-les à la caisse, par l'arrêt du travail, et vous les réduirez à merci. Pas de distinction dans les corporations : mineurs, forgerons, ébénistes, et vous, travailleurs des campagnes, unissez-vous, et l'avenir vous appartiendra. L'usine aux ouvriers, la terre aux paysans, et le capital à ceux qui l'oni produit parleurs efforts. Plus de salariat! L'égalité économique dans le communisme intégral ! Signé : Le comité confédéral ouvrier. »

M. Didelod avait lu ce placard à haute voix, pendant que Gaudin le tenait de ses mains tremblantes.

— Eh bien! c'est un joli morceau révolutionnaire ! fit le député de Lehrange. Il paraît que nous avons ici un comité confédéral ouvrier ? Je regrette de ne pas connaître les noms des gaillards qui le composent. J'aurais plaisir à me rencontrer avec eux. Voilà des gens qui exposent leurs revendications dans un style assez vague. Tout cela est du pur fatras de réunion publique. Nous savons tous ce qu'en vaut l'aune. Mais ce qu'il importe c'est de serrer la question. 11. faut con-

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naître ce que ces gens-là demandent... Vous comprenez bien, Gaudin, que se recommander du programme communiste, pour une controverse économique, c'est tout simplement commencer par dire : nous voulons le néant. Car le programme communiste, c'est le néant !

— Je le crois, monsieur.

— Vous le pouvez et je vous laffirme! dit M. Didelod, dont la voix monta d'un ton. Il faut être un pur idiot, pour s'imaginer que Thumanité peut vivre sans hiérarchie sociale et sans capital individuel. Plus de salariat ! C'est vite dit ! Mais alors quoi? Tcutle monde rentier ? Et qui est-ce qui les donnera les rentes ? L'Elat-Providence ? Aberration! Ciiimère! Criminelle folie ! Oui, criminelle ! Vous entendez, Gaudin !

31. Didclod était devenu cramoisiet il gesticulait avec violence. Tout son sang bourgeois lui montait à la tête et son expérience d'homme d'affaires lui montrait, dans un effrayant raccourci, les conséquences désastreuses de l'utopie collectiviste.

— C'est pourtant avec de pareilles absurdités qu'on pousse les masses à la révolution, comme si, socialement, il pouvait être question d'autre chose que d'évolulion .

— On va vite, monsieur, dit Gaudin doucement. Il y a deux ans, on a enlevé le crucifix de l'école. L'an dernier on a licencié les sœurs Auguslines, qui assuraient le service de l'hôpilal. Celte année, on a séparé l'Eglise de l'Etat... Et voilà, maintenant, qu'on demande la suppression du patronat et l'abolition de la propriété individuelle...

— Gaudin ! s'écria avec force M. Didelod, les réformes que nous avons faites étaient nécessaires!

— Eh ! monsieur, les collectivistes en disent autant de celles qu'ils réclament !

— Gaudin ! Vous tenez le langage d'un révolutionnaire ! Gaudin seriez-vous contaminé par le virus anarchique '? Il est inouï, Gaudin, que vous puissiez, devant moi, proférer de pareilles énormités !

Le secrétaire de la mairie eut un triste sourire :

— Non, monsieur, je ne suis pas contaminé, non, je ne suis pas révolutionnaire. Je suis un pauvre diable, sans sou ni maille, dont on ne se défie pas, et qui entend tout ce qui se dit, parce qu'on le traite comme un frère de misère. Ne vous faites pas d'illusions, monsieur, l'esprit public est détestable, et ceux, sur qui vous croyez pouvoir compter : vos ouvriers que vous avez comblés, n'ont aucun attachement, ni aucune reconnaissance. Tous vos bienfaits : réclame électorale. Tous vos sacrifices financiers : assurance contre la révolution. Savezvous, monsieur, comment, dans leurs conciliabules, ils vous appellent ?

— Mais : M. Didelod, j'imagine?

— Non, monsieur, ils vous ont surnommé le citoyen Quarante millions, ou plutôt « Quarante millions », tout court !

— Moi ! moi ! balbutia Didelod stupéfait. Et pourquoi ça?

— Parce que, prétendent-ils, vous avez hérité de votre père, il y a dix ans, une vingtaine de millions, que vous avez doublés, ce qui vous en ferait quarante.

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— Ah! vraiment ! fit le député avec un mince sourire. Quarante millions ? Qu'en savent-ils ? Et connaissent-ils aussi le compte de ce que mon père et moi nous avons dépensé pour leur faciliter l'existence ?

— Oui, mais ça leur est tout à fait égal. Cela ne compte pas. Il n "y a que ce que vous avez gagné et conservé qui compte. Cet énorme amas de richesses qui les hypnotise et dont ils vous donnent le nom : Quarante millions ! C'est avec ce capital, disent-ils, qu'on ferait un bon fonds de roulement pour les forges et pour les mines constituées en entreprises ouvrières. On n'aurait plus besoin de patron !

— Et qu'en aurait-on fait du patron ? cria M. Didelod exaspéré. On l'aurait massacré, après l'avoir dépouillé'? A moins qu'on ne le force à travailler lui-même, parmi ses ouvriers, pour leur montrer gratuitement le moyen de diriger l'entreprise, avec ses propres capitaux, au bénéfice de la collectivité'? Eh bien ! Gaudin, voyezvous, plutôt que de me réduire à une pareille condition, il faudra qu'ils me tuent.

M. Didelod fit quelques pas dans la salle, avec une violente agitation. Il souffla fortement, puis reprenant possession de son sang-froid, il dit :

— Allons, vous me poussez à des divagations folles, avec ces hypothèses. Vous rêvez, Gaudin, et vous me faites rêver moi-même. La situation peut être sérieuse. Je ne dédaigne pas vos avertissements. J'y réfléchirai. En attendant, je vais moccuper de .M. Neumans.

Le château de Badonviller, situé à trois kilomètres de Lehrange, sur la hauteur, est une grande habitation de style Louis XIII, placée au centre dun fort beau parc, oîi les massifs de sapins alternent avec les hêtres et les chênes. Cinq fermes importantes composent le domaine, avec six cents hectares de bois, reliés à la forêt de Haye, et très riches en grand gibier. Les sangliers et les cerfs circulent, des njassifs de la Harth aux Ardennes, renouvelant constamment la chasse de Badonviller. Les plaines abondent en perdreaux et en lièvres. Mais le voisinage de la frontière rend la surveillance difficile, elles quatre gardes sont toujours en éveil. M. Didelod aime la chasse, mais ses multiples occupations l'empêchent de s'y livrer avec assiduité. Trois ou quatre battues, à l'automne, amènent à Lehrange, des ministres, des députés et quelques grands fusils de Paris, pour assurer le tableau. Maurice Didelod, seul, jouit véritablement de la chasse de Badonviller.

Ce jeune homme, âgé de vingt-cinq ans, passionné pour les sports, ne paraît pas devoir continuer, dans l'industrie, la dynastie des Didelod, au grand désespoir

de son père. Elevé ainsi que sa sœur Laurence par une mère pieuse et d'origine aristocratique, les enfants de M. Didelovl n'ont pas du tout adopté les idées avancées du député do Lehrange. Maurice, avec lirrévérence habituelle à la génération nouvelle, traite volontiers de lurlutaines les conceptions humanitaires de M. Didelod et ne se gène pas pour les railler en sa présence. Il fait partie des trois cercles les plus réactionnaires de Paris: la rue Royale, l'Union et l'Epatant, en attendant qu'il soit en mesure de se présenter au Jockey, où l'on n'entre pas encore comme dans un moulin. Il a adopté avec M. Didelod, dans les grandes circonstances, une formule qui a le don de mettre celui-ci en fureur : « Papa quand tu seras président de la République... » Les grandes circonstances sont, généralement, celles où M. Didelod, qui tient son fils serré, lui refuse des fonds pour rétablir l'équilibre de ses finances.

Maurice, bon enfant, accepte, avec philosophie, les admonestations paternelles, et laisse passer l'orage. Mais quand il trouve qu'il se prolonge trop, alors, il en provoque la fin par son fameux argument : « Papa-, quand lu seras président de la République, tu ne pourras pourtant pas me laisser tourmenter par des fournisseurs. » Aussitôt le député fulmine, il regarde son lils d'un air courroucé et s'écrie : « Mon Dieu! que ce garçon est slupide! Un de ces jours, il dira ça devant des étrangers! Et, le lendemain, les journaux l'imprimeront ! — Alors, donne-moi ce que je te demande! » Et M. Didelod paye. Au fond, l'industriel est fier de ce beau garçon qui porte dans le monde, avec éclat, le

nom de la famille. N'est-il pas naturel que les Didelot, de père en fils, aient peiné à l'ouvrage pour que le brillant Maurice soit uniquement occupé de son plaisir? A un de ses collègues de la Chambre qui lui disait avec commisération : « Et votre fils? Il ne fait donc rien? Gomme vous devez en être affligé, vous si laborieux! )) 11 répondit presque brutalement: « Moi, je ne suis venu qu'après mon père. Mon fils est venu après moi. C'est bien différent ! »

C'était sa fille qui lui tenait le plus au cœur. En elle, simple, pratique, active, il se reconnaissait, c'était une pure Didelod. Elle avait de lui les yeux bleus et les cheveux blonds, la tournure un peu ramassée et près de terre. Dans son enfance, il l'appelait la ponette. A vingt ans, charmante dans sa taille petite, mais vigoureuse, elle offrait avec son frère, grand mince, brun, un contraste aussi complet au physique qu'au moral. Très artiste dans ses goûts, Laurence faisait de la sculpture et de la peinture avec un réel talent. Elle écrivait d'une façon charmante. Et son père, quand il était à Badonviller, ne manquait pas de s'adresser à elle, s'il avait à préparer un discours, ou à rédiger quelque important travail. Elle le comprenait mieux que son secrétaire et que le rédacteur en chef de VEclio. Mais il avait un cruel regret : sa fille ne partageait pas ses idées sur l'évolution sociale, et taxait de pure utopie les théories que, d'accord avec son parti, M. Didelod soutenait au Parlement. C'était un continuel sujet de controverse entre le père et la fille. Et Laurence, avec une fermeté souriante, résistait

— Mais la robe claire, qu'est-ce qu'elle pense de l'uniforme de dragon?

— Oh! Luniforme est bien curieux! On se promène avec lui. C'est dt'jà quelque chose !

— Y trouve-t-on un tout petit peu d'agrément?

— S'il en était autrement, on ne le ferait pas. Maxime de Berlier prit la main de M"*^ Didelod :

— Ainsi, vous, Laurence, vous n'avez pas changé? Ce que vous pensiez, au mois de janvier, vous le pensez encore au mois de juillet?

— Oui, Maxime, je le pense toujours.

— Alors, vous me conseillez de patienter et de rester?

— Comment de rester? Est-ce que vous songiez à partir?

— Je vous l'avoue. Hier soir, je me suis interrogé sérieusement, et j'ai pris la résolution de causer avec vous, comme je viens de le faire. Si vous n'aviez pas été aussi affirmative, j'aurais accepté une permutation qui m'est offerte et je serais parti pour l'Algérie.

— Votre mère en aurait eu bien du chagrin.

— Oui, ma mère aurait eu de la peine. Mais, moi, j'en aurais eu encore davantage. Voyez-vous, dans la triste et incertaine situation où nous sohimes, nous autres soldais, il nous faut du réconfort moral. Sans cela, autant donner sa démission et rentrer dans la vie civile. Savez-vous ce que c'est, pour un homme de cœur, quiavoué à son pays toutes ses forces et toute sa pensée, de se voir suspecter par ceux-là mêmes qui devraient l'encourager et. le soutenir? Oui, nous en sommes-lh.

dans l'armée, de nous sentir abandonnés par un gouvernement dont nous assurons la défense. Tout ce qu'on nous dit sonne faux, tout ce qu'on fait pour nous éveille la défiance. Un grand chef du ministère vient-il inspecter nos arsenaux, nos places, nos casernes, nous comprenons, à sa façon de se comporter, qu'il n'a pas eu d'autre but que de tâcher de nous prendre en faute. Il se présente avec des airs d'inquisition et semble dire : « Garde à vous, si je vous pince ! » Et il ne nous pince jamais, parce qu'il n'y a pas à nous pincer. Tout ce que nous faisons, c'est notre métier, notre seul métier, le plus vigoureusement et le plus habilement possible. Mais ça n'empêche pas que nous sentons tous ces gens officiels d'accord, secrètement, avec les révolutionnaires contre lesquels nous les protégeons, si bien que, dans les émeutes, quand on nous assomme à coups de briques, sans que nous puissions riposter, nous avons, en face de nous, des énergumènes qui disent : « Ah ! si ces sales soldats n'étaient pas là, comme nous ficherions le gouvernement par terre ! » Et, derrière nous, le gouvernement, qui murmure : « Ah ! ces brutes galonnées, si nous ne leur attachions pas les bras et les jambes, quelle bouillie ils feraient de ces pauvres émeutiers, qui, en somme, sont nos électeurs !

iM'"^ Didelod hocha la tête :

— Vous exagérez. Mais il y a du vrai, dans ce que vous dites. La situation paradoxale, dans laquelle vous vous trouvez, vient du conflit entre les tendances du gouvernement actuel, donll'origine est révolutionnaire,

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aux enthousiastes développements sur les beautés du régime égalilaire.

Quant à M""" Didelodi^elle se plaisait médiocrement ù Lehrange. et liors de Paris se considérait comme en exil. Du reste; l'harmonie la plus complète régnait dans la famille. Les enfants aimaient leurs parents, qui vivaient dans une intimité aussi digne que cordiale. Cette maison Dideiod, abstraction faite des petits défauts personnels à chacun de ses membres, ofTrail tous les caractères de la plus haute honorabilité. Elle comptait parmi les plus importantes de la société parisienne. M"'" Dideiod, affiliée à toutes les œuvres charitables aristocratiques, attirait chez elle, par son luxe intérieur, Téclat de ses réceptions, les membres les plus qualifiés du grand monde, tandis que M. Dideiod, par sa situation industrielle et parlementaire, amenait les personnalités les plus en vue de la finance et de la politique.

L'hùtel Dideiod, situé faubourg Saint-Honore, avait un magnifique jardin donnant sur l'avenue Gabriel. M""" Dideiod, chaque printemps, réunissait, sous les ombrages de ce jardin, ses amies, dans des fêtes qui défrayaient les chroniques des journaux. Riches, considérés, bien portants, unis, les Dideiod possédaient tout ce qui assure le bonheur. Et s'ils n'en avaient pas joui avec une volontaire modestie, ils auraient pu exciter la plus violente envie. Ils se sentaient heureux, ce qui est sans doute la plus sûre façon de l'être. Dans son exil de Lorraine, ainsi qu'elle appelait sa villégiature à Badonviller, M™* Dideiod avait

pour ressource de voisiner avec les grands propriétaires de l'arrondissement, et des liens d'amitié très anciens l'unissaient à la familèe de Berlier. Le château de Fleurance, habité par le marquis et la marquise de Berlier, était séparé de Badonviller par une plaine. Les deux domaines se joignaient ou, pour parler comme les actes, se jouxtaient, dans toute leur longueur. M. de Berliernechassait pas, et son fils Maxime, lieutenant de dragons, était plus souvent à son corps qu'à Fleurance. La chasse de M. de Berlier était donc à la disposition de M. Didelod. Le gibier pullulait dans les bois et les champs, offrant à Maurice Didelod et aux invités de son père des réserves admirables. Les habitants de Badonviller et les châtelains de Fleurance se voyaient donc constamment et, à la condition de ne pas parler politique, faisaient fort bon ménage.

Cependant, M. Didelod, usant de son influence, avait obtenu du ministre de la Guerre que la brigade de dragons qui était à Lehrange changerait de garnison avec une autre brigade qui était cantonnée à Lille. Or cette brigade de Lille comptait dans un de ses régiments le lieutenant Maxime de Berlier. Il se trouvait donc que la marquise avait son fils, maintenant, auprès d'elle, pendant toute la saison d'été. C'était Laurence Didelod qui avait imposé ce changement. La jeune fille avait été élevée avec Maxime de Berlier, compagnon d'enfance de son frère. Et c'était autant pour ellemême que pour la marquise qu'elle avait poussé son père à demander la permutation des deux brigades, k, Didelod, enchanté d'être agréable à M'"'" de Berlier,

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n'aurait peut-être pas été aussi empressé d'obéir à sa fille s'il avait soupçonné les motifs secrets qu'elle avait pour rapprocher de Badonviller le régiment dans lequel servait le lieutenant Maxime. Mais il avait été complètement dupe de Laurence qui, une fois de plus, pratiquait l'art de mener le député de Lehrange par le bout du nez.

Ce jour même où M. Didelod s'était rendu si précipitamment à la mairie, après son déjeuner, pour mettre bon ordre aux fantaisies grévicoles de M. Tournemarie, vers deux heures de l'après-midi, dans le beau jardin à la française qui sépare la terrasse du château de Badonviller des massifs épais du parc, Laurence et Maxime se promenaient en causant. Maurice était parti à cheval pour la ferme des Ronceux où, dans les prairies arrosées par la Verveille, il élevait quelques chevaux. M""= Didelod écrivait, dans son petit salon, et, peut-être, elle faisait une légère sieste, en face de son papier à lettres. Le jeune officier et Laurence marchaient à pas lents.

— J'ai trouvé votre père bien différent de ce qu'il l'tait à son dernier séjour ici, fit l'oflicier.

— Bien différent, envers vous?...

— Oui. Pendant la session qui l'a retenu à Paris, il semble qu'un changement se soit opéré dans ses sentiments. Autrefois, il paraissait m'aimer. Aujourd'hui, je ne jurerais pas qu'il ne m'ait pris en grippe...

— Est-ce qu'il vous a dit quoi que ce soit de désagréable?

— Non, certes. Il est aimable, comme à son ordi-

naire. Mais ce n'est que comme à son ordinaire? On senl que ses grâces sont toutes de surface et qu'au fond...

— N'allez donc pas chercher si loin des impressions. Ne faites point de psychologie. Vous n'êtes pas romancier, Dieu merci!

— Non. Je suis lieutenant de dragons... Et je me demande si ce n'est pas mon uniforme qui me vaut celte brusque dégringolade dans Téchelle des sentiments. L'armée n'est pas à l'ordre du jour, dans la maison de votre père...

— S'il en était ainsi, avouez qu'il aurait quelques circonstances atténuantes, car de quelque côté qu'il se tourne, par ici, il ne peut voir que des soldats. A Lehrange, c'est le 6*^ corps français qui développe les

• manœuvres de ses fantassins et de ses cavaliers, sans parler de ses artilleurs. A Steingel, c'est le corps saxon qui fourmille de ses escadrons, de ses bataillons et de ses batteries, pressés, concentrés, préparés, la bride au bras, le fusil à l'épaule, l'avanl-train attelé pour être plutôt prêts à bondir par-dessus la frontière. 11 faut être juste : à moins d'être un militariste pur sang, cette situation de fait n'est pas pour mettre en gaîté. Et vous n'ignorez pas que papa est ligue de la paix, partisan du désarmement, et Congrès de la Haye, autant qu'il est possible de l'être. Alors, n'est-ce pas, la vue d'un uniforme de dragon dans son propre jardin, cheminant aux côtés d'une robe claire qu'il sait habiller sa fille, ça l'agace un peu. Il ne faut pas s'en étonner outre mesure.

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et les nécessités du pouvoir qui exigent l'ordre. Or Tordre ne s'obtient que par lu force, c'est-à-dire par l'armée. De là, incohérence entre les gestes et les paroles. Les paroles sont de répression et les gestes de complicité.

— Gomme vous analysez les choses et avec quelle clarté ! dit Maxime en riant.

— Eh ! je n'entends que cela, du matin jusqu'au soir. C'est l'éternelle discussion entre maman et papa. Maman, qui est réactionnaire, et papa, qui est...

Elle s'arrêta, fit un geste peu déférant :

— Qu'est-ce qu'on peut bien être, au fond, quand on ;i la fortune de papa, son éducation et l'intention bien lerme de ne pas quitter la majorité, afin d'être ministre, président du conseil, président de la Chambre, et comme dit mon frère, quand il veut faire grimper papa : président de la République!...

— C'est beaucoup ! dit Maxime.

— Ma foi, vous savez, la course est ouverte... C'est un handicap... et même un peu mêlé...

— Ah ! Laurence, vous me désespérez, dit le jeune liomme. Que puis-je attendre de votre famille, dans les conditions où je me présente à elle?...

— Ne vous occupez pas de cela ! Maman est pour nous. Maurice est pour nous...

— Mais, votre père?...

— Mon père... c'est mon gouvernement ! Eh bien ! je . l'interpellerai, s'il le faut... il s'expliquera, s'il le peut.

Après quoi on votera, et, s'il a posé la question de confiance, on le renversera !

Elle rit d'un air bon enfant et tendant la main à Maxime :

— Ne vous tourmentez pas. Faites votre service, ne songez qu'à devenir capitaine. Et, pour le reste, reposez-\ous sur moi...

Ils revinrent ensemble vers le château. De la terrasse, sur la roule de Lehrange, ils s'irent une voiture qui s'avançait rapidement au trot de ses deux chevaux.

— Qu'est-ce que cela signifie? Il est deux heures et papa revient ici... Il n'est pas seul dans la Victoria... Qui donc est avec lui?... C'est M. Neumans... Il y a là quelque chose de tout à fait anormal... Allons audevant d'eux...

Les jeunes gens gagnèrent la cour d'honneur et s'arrêtèrent au haut du perron, pendant que M. Didelod descendait, et, suivi de Neumans, gravissait les marches, avec une hâle inusitée. Le député regarda à peine le jeune officier, il lui tendit distraitement la main avec un : « Bonjour, Maxime ! » hàtif et se tournant vers le fabricant de meubles :

^- Allons, monsieur Neumans, venez dans mon cabinet...

— Tu n'as besoin de rien papa? demanda Laurence.

— Fais-moi apporter de la bière. Il fait chaud et nous avons à causer, peut-être longuement, M. Neumans et moi...

Et faisant passer M. Neumans, qui se confondait en salutations à l'adresse de M"" Didelod, par le vaste vestibule décoré de hautes tapisseries et meublé de céré-

monieux fauteuils Louis XIV, il entra dans son cabinet.

Il fit asseoir le fabricant de meubles, et se plaçant auprès de lui :

— Voyons, monsieur Neumans, maintenant que nous voilà tranquilles, causons un peu de nos affaires. J'ai vu Tournemarie.

— C'est un avantage que vous avez eu sur moi, monsieur le Député. Je ne le voyais plus. C'est pour cela que je me suis privé de sa collaboration.

— Peut-être avez-vous été un peu vile.

— Monsieur le Député, question de discipline. Si je n'avais pas fait un exemple, le rendement du travail aurait baissé aussitôt dans mon établissement. Les ouvriers me guettaient. La patience aurait été considérée comme de la faiblesse. J'ai un lot de Parisiens, chez moi, intelligents, débrouillards, mais mauvaises têtes. Si je ne les avais pas arrêtés, tout de suite, ils seraient devenus plus maîtres que moi dans mes ateliers. Je ne l'ai pas voulu. Je ne le voudrai jamais.

— Je crois que si vous consentiez à vous arranger avec Tournemarie, tout serait promptement fini.

— Pour recommencer dans quelques mois, monsieur le Député. Toute concession acquise servira de pomt de départ aux ouvriers pour demander un avantage de plus. Vous savez comment marche l'industrie, dans ce pays-ci, et quel souci nous avons du bien-être matériel des ouvriers. Tout cela est oublié. Il ne s'agit plus que de ce qu'on peut obtenir de nouveau. Nous avons afluire à des ingrats.

— Non ! A des gens qui ne sont pas heureux.

— Pas heureux! J'ai été ouvrier, moi aussi, dans ma jeunesse, et je peux comparer leur condition à celle dont je me contentais autrefois. Quelle différence ! Les salaires ont doublé...

— Mais la vie a augmenté...

— Pas dans la même proportion, il s'en faut, grâce aux œuvres de prévoyance que vous avez fondées. Et puis, qu'importe ! Il rie s'agit pas ici d'une question de salaire. Mes ouvriers ne se plaignent pas. Ils se mettent en grève pour obéir à un mot d'ordre.

— En êtes-vous sûr ?

— Absolument sûr. Vous pensez bien que tous mes 'ouvriers n'ont pas quitté l'usine avec satisfaction.

A part une vingtaine de brouillons, qui obéissent à Tournemarie, mes ouvriers ont abandonné le travail à regret. Ceux à qui j'ai parlé m'ont dit : « Patron, nous en sommes bien fâchés, mais c'est la solidarité qui veut ça. )) Voilii. Ils se mettent en grève par solidarité. Et, pour rentrer à l'usine, ils exigent que je réinstalle M. Tournemarie, qui les a débauchés, et qui me brave.

— Voyons, monsieur Neumans, vo/is ne pouvez pourtant pas faire un crime à ces gens-là de ne pas abandonner leur camarade. (Test assez chevaleresque ce qu'ils font là! D'autant plus que la plupart n'ont pas vingt francs d'avance dans leur tiroir, et que, dans liuil jours, ils vont tirer la langue...

— Non. Us ont reçu, la veille même du jour où ils ont quitté l'atelier, douze cents francs de la caisse gêné-

raie des grèves... Il paraît qu'on attache une grande importance à la tentative qui est faite à Lehrange.

— A quel propos? Ne sait-on pas que j'y suis ?

M. Neumans eut un sourire qui fit monter le sang au visage du député.

— Oui, reprit-il, avec force, en se redressant, ne saiton pas quelle influence j'exerce sur les ouvriers de ce pays ?

— Monsieur Didelod, fit avec humilité le fabricant de meubles, jusqu'à présent, il ne s'agit que de moi...

— Comment! Jusqu'à présent? répéta le député. Supposez-vous donc que le mouvement gréviste puisse s'étendre ? Savez-vous, monsieur Neumans, que, depuis trente ans, il n'y a pas eu une seule tentative d'abandon du travail dans le canton de Lehrange !

— Je le sais très bien, et aussi que votre situation particulière, qui vous permet de passer vos commandes aux usines de Steingel, si Lehrange venait à chômer, rendrait difficile une grève pour vos ouvriers. Mais je ne m'illusionne pas sur la modération, ni sur le bon vouloir, ni sur la reconnaissance, qu'on peut attendre des gens que, vous et moi, nous faisons vivre.

-— Monsieur Neumans, les ouvriers ne nous doivent rien, dit le député d'un ton sec. Ils nous donnent du travail, en échange de notre argent. Quitte ! Mais cette égalité de situation ne nous dégage pas des devoirs que nous contractons vis-à-vis de la masse, par la raison même que nous sommes ses chefs. Nous avons l'obligation d'être plus sages, plus patients, plus généreux. Etc'estàquoije vous exhorte, en ce moment, dans

l'intérêt général et même dans votre intérêt particulier. La haine est mauvaise, monsieur Neumans, il ne faut pas la laisser se développer. C'est comme un incendie qui doit être éteint tout de suite, pour qu'il demeure insignifiant. Vous avez le bon droit pour vous, raison de plus pour que vous fassiez des concessions.

— On va loin, avec des théories comme celles-là.

— Ce sont celles que j'appliquerais, le cas échéant.

— Monsieur Didelod, ce serait stupide de souhaiter que vous en eussiez l'occasion, car une grève, chez vous, amènerait des complications terribles. Mais il faudrait voir ce que deviendraient vos doctrines si vous aviez à compter aVec les révolutionnaires. Croyez-moi, le mouvement qui se produit, aujourd'hui, n'a rien de professionnel. Il ne s'agit pas d'améliorer le sort des ouvriers, mais de soumettre un patron. La manifestation n'est pas corporative. Elle est politique. Les gens qui agissent sont à Lehrange, ceux qui commandent sont à Paris.

— Quoi! La Confédération générale du travail? J'en aurai le cœur net, et promptemeut. J'ai des relations avec tout l'état-major syndicaliste. Les chefs sont mes coreligionnaires politiques et mes amis.

— Eh bien ! Monsieur Didelod, vous aurez lieu d'en rabattre, dit froidement le fabricant de meubles. Vous apprendrez à connaître vos amis. Entre ces audacieux arrivistes et vous, il ne peut y avoir rien de commun. Ils veulent vous prendre votre siège de député, votre usine et votre fortune. Si vous avez la pensée qu'ils pourront vous ménager, vous vous faites de grandes

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illusions. Ils se serviront de vous, afin d'arriver au pouvoir, et le premier usage qu'ils en feront, ce sera pour vous dépouiller. Vous serez mangé avant moi, monsieur Didelod, parce que je ne suis qu'un pauvre diable et que vous êtes un puissant seigneur. Allez, sous prétexte que vous aurez banqueté, toasté avec eux, ils ne feront pas une exception en votre faveur. Vous êtes capitaliste, cela suffit. Et fous les capitalistes, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, sont des « voleurs » à qui il faut faire rendre gorge. Pensez-vous que vos amis les collectivistes voudront vous épargner? Allons, monsieur Didelod, je suis fâché d'avoir été obligé de vous dire ces choses-là. Mais c'était nécessaire. Croyez que j'ai pour vous, néanmoins, la plus grande déférence et le plus sérieux attachement.

Le député de Lehrange était resté stupéfait, d'abord, de l'audace du fabricant de meubles. Puis il avait ressenti une vive irritation de se voir jugé si vertement par lui. Les paroles respectueuses et confiantes, par lesquelles se terminait l'apostrophe, le calmèrent un peu. Ce fut cependant d'un air dédaigneux qu'il répliqua :

— Vous connaissez très mal la question, monsieur Xeumans. Les programmes des orateurs socialistes ne sont que de la politique. Ne prenez ,pas, au pied de la lettre, ces déclarations. Il est avec le ciel des accommodements. Voulez-vous me laisser négocier pour vous, avec vos ouvriers?

— Oh ! Irèsvolontiers, monsieur le Député, maisàune condition, c'est que je resterai toujours maître delà décision à prendre. '

i-2 LES BATAILLES DE LA VIE

— Naturellement. Je vais donc voir le syndicat, puisqu'il y a un syndicat. Et je vous tiendrai au courant de la marche des pourparlers.

— Je vous en remercie.

— Allons, monsieur Neumans, ne broyez pas tant de noir. Il faut avoir un peu plus d'optimisme. Les ouvriers ne sont pas mauvais. Ce sont de grands enfants., auxquels on fait faire ce que Ton veut. Il suffit de savoir les prendre. Vous verrez. J'ai le maniement de ces esprits-là...

Il poussa Neumans vers la table où, sur un plateau, moussaient des verres de bière.

— A votre santé, monsieur Neumans... Et à la fin de tous vos ennuis.

— De grand cœur, monsieur le Député, et puissiezvous ne jamais les partager.

Pendant que, chez M. Didelod, ces significatifs propos s'échangeaient, M. Tournemarie, de retour à la Pomme de Pin rendait compte à ses camarades de son entretien avec le maire. Dans une arrière-salle du cabaret, six hommes étaient réunis autour d'une table chargée de bouteilles et de verres. Ils parlaient, avec tranquillité, sans hausser le ton, et bien plutôt en gens qui discutent une affaire qu'en révoltés qui exposent de brûlantes revendications. Une grande attention était prêtée par les assistants aux explications que fournissait un homme d'une quarantaine d'années, vêtu comme un bourgeois, non sans une certaine prétention à l'élégance. Il était très brun, avec une forte moustache et des yeux enfoncés sous l'arcade sourcilière, ce qui lui

LA ROUTE IlOUGE 43

donnait l'air méchant. Il s'exprimait d'une voix bien timbrée, qui prenait, quand il s'animait, une dureté inquiétante. 11 avait évidemment des qualités d'orateur. Pour le moment, il s'expliquait sur le mode familier :

— Il est parfaitement certain que la présence de Didelod, dans le pays, va donnera notre mouvement une importance toute particulière. Vous n'ignorez pas que le député de Lelirange joue au socialiste, avec une conviction qui est réelle. Il faut donc s'attendre à le voir intervenir. El il pourra nous gêner sérieusement. Un homme dans sa situation obtiendra du gouvernement tout le concours qu'il désirera. Je n'ai pas besoin, je pense, de vous expliquer ce que cela signifie.

— Pardieu ! Déploiement de forces policières, envoi de troupes, compression de la grève par tous les moyens habituels.

— Non ! Ce n'est pas ce que je redoute de M. Didelod. Il ne donnera pas à tout son passé un pareil désaveu. Il faudrait, pour qu'il en appelât à la force brutale, qu'il y fût entraîné par la gravité des événements... Mais il a bien d'autres moyens d'action à sa disposition. L'administration entière est à sa dévotion. 11 n'est pas un fonctionnaire, si petit soit-il, qui n'ait eu besoin de lui, soit pour être placé, soit pour avancer. Au point de vue électoral, il est maître, ici, sans conteste. De plus, il a une si grande fortune, qu'il peut beaucoup par la corruption.

— Oh!

— Ne protestez pas. Nous savons comment les ou-

\Tiers se mènent, n'est-ce pas? puisque c'est notre état de les mener. Eh bien ! un homme qui peut payer à boire, indéfiniment, a toutes les chances d'avoir raison, dans un pays où l'alcool est le maître des cerveaux.

— Mais il est tenu par ses engagements. Il marche à la Chambre avec les socialistes...

— Bon ! Il s'agit de tactique parlementaire. Mettezle aux prises avec ses intérêts immédiats, et vous verrez ce qui arrivera. Il n'est pas d'exemple qu'un politicien n'ait pas fait fléchir ses principes en cas pareil. On y met toutes les atténuations compatibles avec les faits, on explique, on commente, on transige, et, finalement, on marche et c'est contre la classe ouvrière.

— Il m"a dit, tantôt, qu'il ne connaissait pas de classe ouvrière, déclara Tournemarie, avec un rire goguenard.

— Voyez-vous! Eh bien 1 On la lui fera connaître !

Il y eut un silence. Les dernières paroles, si menaçantes, de l'homme qui causait avec Tournemarie et ses camarades, semblèrent avoir clos l'entretien. Après un court moment, les verres furent remplis, et les cigarettes rallumées.

— Il faut, avant votre départ, que vous voyiez l'instituteur Grangel, citoyen "Siylb, dit Tournemarie, en donnant pour la première fois son nom, à l'homme qu'il avait amené à la réunion, nous ferons bien de quitter les camarades et de nous diriger vers l'école.

— Eh bien ! citoyens, à un de ces jours très pro-

LA ROUTE ROUr.E 45

chain. Je rentre à Paris, pour prendre de nouvelles instructions, et je reviens parmi vous pour suivre les événements.

Les mains se serrèrent, et Stylb, conduit par Tournemarie sortit du cabaret. La rue était déserte. Les deux hommes s'en allèrent, d'un pas hâtif, vers l'école qui se dressait à l'entrée d'un beau pâtis ombragé de tilleuls, au bord de la rivière. La somptuosité scolaire attestait la ferveur de ]\L Didelod pour l'œuvre laïque. Les bâtiments, construits en briques avec des chaînes de pierres, étaient couverts en ardoises rondes donnant au toit l'aspect d'une vaste écaille. De belles grilles en fer entouraient les cours plantées, qui s'étendaient sur toute la façade. De chaque cAté, un pa^nllon flanquait la construction principale. C'était là , qu'habitaient les deux instituteurs et les deux institutrices. Gaudin logeait au-dessus de M"- Morard, et M. Grangel audessous de M"*" Devilliers. Les classes venaient de finir. Les enfants sortaient avec un bruit joyeux, des galopades sur le pâtis, et des batailles.

— Prenons par la petite rue, dit Tournemarie, en se dirigeant vers l'école, nous entrerons par derrière, sans attirer l'attention.

Stylb et lui s'engagèrent dans une venelle bordée de jardins, dont les arbres laissaient pendre, par-dessus les clôtures, leurs branches chargées de fruits. Une haie d'aubépine courait verdoyante, chargée des serviettes et des draps d'une lessive faite à la rivière proche. Tournemarie tourna le bouton d'une porte et fit entrer son compagnon. Assis sur un banc, le long du

mur de la petite cour des communs, auprès d'un bûcher, l'instituteur Grangel fumait sa pipe. Il se leva, en voyant entrer les deux hommes, et tendit la main h l'ouvrier.

— Monsieur Grangel, dit Tournemarie, je vous amène le citoyen Stylb...

— Fort bien! fit l'instituteur, en jetant un rapide regard sur les deux pavillons. Entrons chez moi. Nous y serons à l'abri des curiosités. Ici, ce jésuite de Gaudin pourrait nous espionner. Et vous nignorez pas qu'il est tout à la dévotion du maire.

— Ça ne va donc pas, avec Didelod? demanda Stylb, aussitôt installé dans le cabinet de l'instituteur.

Celui-ci eut un sourire :

— Comment çgi pourrait-il aller? Il n'y a pas pire bourgeois, avec ses affectations de socialisme. Et comment en serait-il autrement? Voilà un homme qui détient, à lui tout seul, la part de vingt ou trente mille citoyens. Ses usines lui rapportent, tous les ans, des millions, pendant que les ouvriers peinent à cent sous parjour. Et il s'imagine que nous sommes assez bêtes pour croire à ses professions de foi ? Non seulement c'est un afTameur, comme les autres, mais, en plus, c'est un tartuffe! 11 est plus coupable que 'SI. Neumans, contre lequel vous vous révoltez, Tournemarie. M. Neumans a été ouvrier. La situation, à laquelle il est arrivé, il l'a conquise, à force de travail et d'économie. Si une propi-iété individuelle était respectable, ce serait celle-là. Mais la fortune de Didelod? Combien y a-t-il de sang et de larmes répandus sur ce las dor?

LA ROUTE ROUGE it

Le citoyen Stylb fit un geste de vague lassitude :

— Bon, nous savons tout cela. Ne nous payons pas de mots, n'est-ce pas ? Que le capital soit formé, d'une façon ou d'une autre, il doit disparaître. Voilà l'essentiel. Et pour que la solution soit possible, il convient que l'esprit public y soit préparé. Pour cela, nous devons travailler dans les écoles et dans les casernes. Des jeunes gens, pour se soulever contre le patronat, et une armée, qui n'y mette pas opposition, voilà ce qu'il nous faut. Tout le reste, pour le moment, est à négliger. Où en êtes-vous ici?

— Nous avançons lentement. Les villes frontières sont infectées de nationalisme. L'armée est sévèrement tenue par les chefs. Et quant à la population ouvrière, les facilités que lui procurent les œuvres fondées par les Didelod, l'inclinent à la mollesse. Les gens, ici, sont trop heureux, il est très difficile d'en faire des révoltés.

— La philanthropie est la plaie du socialisme, dit avec humeur le citoyen Stylb. Si insuffisants qu'ils soient, il faudrait supprimer les bureaux de bienfaisance. L'assistance engendre la résignation. Et il n'y a rien à faire avec des résignés.

— Vous ne pouvez pourtant pas, fit Tournemarie avec bonhomie, souhaiter la famine dans l'intérêt de la révolution !

— Et pourquoi pas ? déclara rudement l'instituteur.

— Ah! Ecoutez! Non! répliqua lébéniste. Vous, M. Grangel, vous êtes logé, payé, chaulfé, éclairé, vous êtes fonctionnaire de l'Etat. Vous ne risquez rien.

Mais nous autres, ouvriers, si nous faisons grève, il faut que nous nous serrions le ventre.

— On doit savoir souflrir pour la cause.

— Entendu ! Mais moi j'ai des enfants...

— Vous recevrez des subsides, interrompit Stylb, que la discussion des deux hommes paraissait irriter. Vous Tournemarie, comme délégué, vous toucherez vos journées...

— Alors, ça va bien ! Vive la grève !

— Nous n'avons plus rien à nous dire. Rentrez chez vous. J'ai à causer avec le citoyen Grangel...

L'ébéniste serra la main à ses deux compagnons, alluma une cigarette et sur le pas de la porte :

— J'attends vos instructions, citoyen Stylb. Et je les suivrai ponctuellement.

A peine eut-il disparu, l'instituteur, levant les épaules, dit avec amertume :

— Voilà à quelles gens nous avons affaire! Et celuilà est un des meilleurs. Ah ! la masse ouvrière est dure à convaincre !

— 11 ne s'agit pas de la convaincre, mais de l'entraîner. Vous voyez les choses en pédagogue, citoyen

Grangel... Toutes les armées sont inconscientes du but vers lequel on les mène. Nous conduisons le pro- 1 étariat à la révolution. 11 suffit que noussachions, nous, les chefs, ce que nous voulons. Le reste n'a qu'à suivre...

— En chantant Vlnlernationale, et en.cassant tout! ricana l'instituteur.

— 11 faut bien donner un peu de distraction aux

LA liOUTE ROUGE 49

pauvres bougres... Et puis, s'ils ne cassaient rien, qu'est-ce qui leur donnerait l'impression qu'il y a quelque chose de changé dans la société?

— Et vous croyez à un changement dans la société, vous, Stylb ?

— C'est impossible! On ruinera les riches, mais on n'enrichira pas les pauvres. Seulement nous arriverons aux affaires. Et quand nous aurons le pouvoir, nous organiserons le prolétariat.

— Sera-t-il plus heureux ?

— Oui, s'il se contente de nous voir les maîtres. ' — Et s'il ne s'en contente pas?

— Alors, il nous flanquera en bas et ce sera la dictature.

— En somme, c'est l'autocratie, de quelque façon qu'on la pratique.

— Croyez-vous que l'anarchie soit autre chose qu'un rêve d'intellectuel? On ne peut faire vivre une nation de quarante millions d'hommes sans règles, sans lois, sans contrainte, pour dire le mot. L'anarchie est une opinion d'isolé! A partir du moment où deux individus sont en présence, il faut fatalement que l'un domine l'autre, parce qu'ils ne s'entendront jamais sur tous les points, et que, de la première discussion, naîtra la tyrannie du plus fort et du plus audacieux.

— .Mors la cité d'harmonie où régneraient la liberté et l'égalité intégrales, nous ne la connaîtrons

jamais?

— C est la Salenle de Fénelon ou l'Icarie deCabet, dit Stylb avec un sourire. Conceptions romanesques, chi-

mériques aspirations ! Croyez-vous pouvoir rendre l'humanité vertueuse ?

— Non, dit l'instituteur. Là où la religion a échoué, la philosophie ne réussira pas. La loi morale, qui est le dogme laïque, ne peut s'appliquer qu'à des esprits d'élite. L'intelligence n'est pas une garantie de moralité. Plus un homme est instruit, plus il est corrompu. Le matérialisme est une doctrine avilissante. Il engendre l'égoïsme, la lâcheté, l'hypocrisie. Un individu sans idéal n'est propre qu'à des besognes basses. Comment l'idée de sacrifice pourrait-elle naître dans un esprit qui ne croit qu'à la vie immédiate? Robespierre savai t bien ce qu'il faisait, quand il imposait le culte de l'Etre Suprême. Si nous avions le sens commun, nous autres, après avoir détruit l'Église, qui nous gênait politiquement, nous reprendrions ses idées et nous les appliquerions pour notre compte. Soyons les prêtres laïques d'une religion sociale. Mais ne laissons pas le peuple sans idéal. 11 tomberait dans l'abrutissement, et nous le livrerions aux pires excès. Il faut qu'il croie à quelque chose, sinon il croira à quelqu'un. Et vous savez ce que c'est que quelqu'un pour le peuple : c'est César !

— Il est certain que l'heure est grave. Si nous n'évoluons pas socialement, nous faisons faillite. Et l'évolution peut nous conduire à des désastres. Vous êtes antimilitariste, vous, Grangel ?

— Dans les moelles !

— Eh bien ! mon cher, lantimilitarisme est une action à double eflfet. L'armée désagrégée, nous livrera assurément la société capitaliste, dont elle est l'unique

[H'oleclion. .Maii^, du même coup, elle nous livrera à l'Allemagne, qui ne manquera pas de profiter de ce que nous serons sans défense, pour nous envahir. Vous vous plaignez de la tyrannie bourgeoise, et vous voulez la briser. Que direz-vousdu joug prussien? Le Teuton vous mènera à coups de boites dans les reins. Et vous regretterez la douceur française. Le dur Kaiser vous réduira en servitude. Et vous peinerez pour payer les formidables impôts de guerre décrétés par l'étranger. Vous voudrez chasser l'envahisseur, et vous vous adresserez aux soldats à qui vous aurez prêché l'internationalisme. Ils vous répondront que les Allemands sont nos frères, et que c'est vous qui le leur avez dit. Prenez garde à l'antimilitarisme, Grangel. C'est l'école de l'invasion et de l'esclavage.

L'instituteur regarda froidement Stylb, et d'un ton tranchant :

— Soyez tranquille. La bourgeoisie paiera pour nous libérer.

— .\ moins qu'elle ne s'entende avec le vainqueur, ricana Stylb, pour vous opprimer plus sûrement que jamais.

L'instituteur pâlit de rage :

— Alors nous serions, une fois de plus, sa dupe ? Il réfléchit un instant :

— Croyez-vous qu'elle, serait assez infâme pour pactiser avec l'étranger?

Stylb éclata de rire :

— Vous ne lui aurez pas laissé le choix des moyens! En tant que d'être victime, mieux vaudrait, pour la

classe capitaliste, subir la loi d'un pouvoir organisé et solide que le caprice changeant, incertain et malfaisant du prolétariat.

— Ah ! vous connaissez bien les gens que vous dirigez ! dit Grangel avec amertume.

Stylb se redressa, et avec une expression de fierté menaçante :

— Mon cher, il faut tâcher de ne pas être un naïf et, pour cela., ne croire qu à l'efficacité, très limitée, des moyens révolutionnaires. Tout notre plan doit se résumer en cet adage populaire: Ote-toi de là que je m'y mette. Voilà ce que nous devons nous avouer entre nous. Tout le reste, ce n'est que blagues, bonnespour bourrer les discours des bavards de la Chambre. Mais ceux-là ne sont que les clairons et les tambours du parti socialiste. La musique ! Quant au commandement, c'est nous qui 1 exercerons.

Grangel resta un instant silencieux. Il leva vers le plafond son regard rêveur, puis d'une voix sourde :

— Alors tant d'eiïorts pour un résultat si misérable ! J'avais fait un plus beau rêve.

— Oui, vous faisiez des plans de réforme humanitaire. Vous êtes un utopiste! Lorsque la bourgeoisie en 89 s'est ruée sur la royauté et a abattu le clergé et la noblesse, cherchait-elle autre chose que le pouvoir? Aujourd'hui, c'est notre tour de le lui arracher. Et notre moyen, c'est la grève générale. Elle épouvante les bourgeois. Qu'on leur supprime, pendant une semaine, tout ravitaillement, en arrêtant les chemins de fer. Qu'on les plonge dans l'obscurité, en coupant le gaz et

l'électricilé, et vous verrez ce que deviendra Paris affolé...

— Paris affolé peut se lever contre vous et vous écharper...

— Je n'ai jamais dit que nous ne courrions pas de risques...

— Ah! Stylb vous avez tort d'essayer de me démontrer linanité de mes espérances. J'ai besoin de croire à un avenir meilleur, à du mieux-être pour le peuple, à l'établissement du culte de la raison, au triomphe de la religion derhumanilé,pour faire, ici, la besogne dont on m'a chargé. Si je détruis dans l'esprit de mes élèves les croyances anciennes, et si je les remplace par nos idées nouvelles, au moins faut-il que je sois convaincu qu'elles sont saines et utiles. Autrement, voyez-vous, je serais un malfaiteur, un véritable empoisonneur public! On envoie en prison un commerçant qui détruit l'e stomac de ses clients en sophistiquant ses produits. Mais moi, Stylb, ce sont des âmes d'enfants qui me sont confiées, comprenez-vous? des âmes naïves, qui ne peu- Y ent se défendre. Et si je les pervertissais !

Stylb se mit à rire:

— Vous êtes un brave homme, un peu trop timoré, Grangel. Raffermissez votre conscience, dormez sur vos deux oreilles. Mais parlons de choses pratiques. Où en êtes-vous de la propagande dans les casernes?

— Elle ne fait pas de progrès. Les chefs, ici, sont très maîtres de leurs hommes et le voisinage de la frontière agit sur l'esprit des troupes d'une façon toute particulière.

— S'il y avait une échauffourée ?

— Les soldats marcheraient sans hésiter.

— Le général qui commande?

— Excellent républicain, célibataire.

— Les deux colonels.

— L'un, le marquis de Tonnereins, officier d'élite, jeune, très brillant, ne s'occupe pas de politique. L'autre, M, Duval, militaire dans l'âme, très correct. Tous les deux mariés et pères de famille. Les femmes, pieuses sans excès, inattaquables.

— Eh bien! si c'est là leur fiche, elle est bonne !

— A moins de mentir, on ne peut leur en attribuer une autre.

— C'est vous qui l'avez envoyée?

— Oui.

— Vous êtes la casserole de faveur, Grangel. L'instituteur rougit :

— Ce métier-là me dégoûte, je ne vous le cache pas. On m'a demandé des renseignements, je les ai donnés.

— Parce qu'ils étaient bons.

— C'est possible.

— Ah ! Vous êtes un pauvre sectaire, Grangel, et tout esprit qui discute le dogme est bien près de le trahir...

— Que faites-vous du libre examen, Stylb ? demanda l'instituteur avec amertume.

— Le libre examen est une arme d'opposition, que l'on rejette, comme dangereuse, quand on arrive au pouvoir. Nous n'avons plus rien à faire avec l'examen, nous sommes les maîtres.

LA ROUTE ROUGE 5o

— C'est la pure doctrine jacobine.

— Il n'y en a pas d'autre, pour qui veut réussir.

— Cela part de Robespierre, pour aboutir à Napoléon ! Prenez y garde!

— Nous n'avons rien à craindre. Pour qu'un général soit populaire, il faut qu'il remporte des victoires. Or nous n'aurons pas la guerre. Nous sommes pacifistes.

— Et si on nous attaque? Il faudra cependant bien nous défendre !

— La nation se lèvera en masse,

— Stylb, dites ces balivernes dans les réunions publiques. Mais ne me les racontez pas à moi. La nation, si elle se levait, ce qui est plus que douteux, serait balayée, comme de la poussière. On ne refait pas Valmy et Jemmapes, contre une puissance militaire organisée comme l'est l'Allemagne. Il y faut une armée de métier, comprenant toutes les forces vives du pays, et fortifiée par une discipline de fer... Stylb, nous détruisons, tous les jours, cette force nécessaire, pour assurer le triomphe de la révolution. Vous avez tort de me donner l'occasion de réfléchir à ces choses. . . Il faut que je marche en aveugle... ou bien je m'arrêterai...

— Allons, sensitive, fit le révolutionnaire, avec un sourire de douce pitié, calmez vos scrupules. Et à bientôt. Je rentre à Paris pour rendre compte de ma tournée au comité. Vous me reverrez quand il sera temps d'agir.

M. Toiirnemarie, qui élait un libertaire déterminé, chez son patron, se montrait, chez lui, un véritable tyran. Sa femme faisait des ménages, et ses deux filles allaient en journée, dans les maisons bourgeoises, pour coudre ou repasser. Les trois sujettes de ce monarque absolu, rapportaient, chaque jour une moyenne de six francs, avec leurs salaires réunis. Lorsque M. Tournemarie'consentait à travailler de son côté, les sixfrancs qu'il gagnait assuraient l'aisance du ménage. M'"^ Tournemarie élait une petite femme sèche et brune, courageuse à la besogne, comme un cheval. De ses deux lilles, l'une Gabrielle, la cadette, blonde et ronde comme son père, riait toujours. L'autre, Hortense, âgée de dix-huit ans, grande, bien faite, le teint clair, la chevelure noire et les yeux bleus, tenait de sa mère une énergie et une ténacité, qui se manifestaient dans de fréquentes discussions avec M. Tournemarie, dont elle n'admirait pas toutes les théories et n'approuvait pas tous les actes. Le révolutionnaire, très hardi, vis-à-vis de sa femme et de Gabrielle, prenait des précautions avec Hortense. Cette belle gaillarde avait la langue bien pendue, du piquant dans la

LA IIOUTE ROUGE 57

répartie et un dédain extraordinaire pour les opinions socialistes, qu'elle n'hésitait pas h qualilier de« bonnes blagues ». Très coquette, toujours habillée avec goût, si modeste que fût son costuoie, elle mettait un chapeau, dans la rue, et dépensait tout ce que sa mère lui donnait pour s'acheter des bottines bien faites.

— Il ne te manquerait plus que d'avoir des talons Louis XV, disait Tournemarie avec humeur.

Et Hortense de répondre :

— Je ne me tournerais toujours pas plus les pieds qu'avec des sabots !

— Si tu crois que ça fait bon efifet « dans le parti » que tu afhches un genre pareil!

— Et si tu t'imagines que « le parti » fait bon effet dans les maisons où je travaille !

— Tous des réactionnaires !

— Tiens! Il n'y a que ceux-là qui payent !

— Ma fille, sais-tu ce que me disaient, l'autre jour, les camarades?

— Je ne tiens pas à le savoir.

— Je te l'apprendrai, tout de même, dans ton intérêt. Eh bien! ils disaient que tu avais tout à fait lair de tourner à la cocotte.

— Eh bien, lu leur répondras de ma part que ce sont tous des idiots !

Cependant une rougeur avait monté au visage d'IIortense, et la rudesse de sa riposte s'était accompagnée d'un léger tremblement dans la voix. Tournemarie avait grommelé, et, comme toujours, lorsque sa fille aînée lui tenait tête, il était parti pour aller au caba-

ret changer le cours de ses idées. Gabrielle, aussitôt, s'était approchée de sa sœur, et lui avait dit avec un expressif regard :

— Tu sai», méfie-toi. On t'a rencontrée hier^ comme tu revenais, vers sept heures. Tu n'étais pas seule...

— Qu'est-ce que c'est que ces histoires-là? interrompit laînée, en examinant sévèrement sa cadette.

— C'est ce qu'on ma raconté, à moi, chez M"'* Devilliers, où j'étais allée travailler. On a même ajouté que la personne, qui t'accompagnait, était un lieutenant de dragons, en bourgeois, mais qu'on a reconnu tout de même... Ainsi, tu vois, fais bien attention...

Cette foisHortense leva les épaules mais ne protesta plus. Elle s'assit auprès de la fenêtre et se mit à travailler, silencieusement, en attendant la rentrée de 3[mo Tournemarie. Depuis trois mois, elle avait été l'objet de l'amoureuse poursuite du lieutenant Maubrun, du 27- dragons, qui la suivait dans la rue, avec autant de persistance que d'adresse. A la sortie des maisons où elle travaillait, comme par hasard, elle rencontrait régulièrement l'officier. Il semblait sortir de terre, tant il arrivait juste pour la croiser au passage. Pendant trois mois, tous les jours, elle l'avait aperçu exact et respectueux, la regardant, sans même lui sourire, puis l'accompagnant de loin, jusque chez elle, sans doute pour le plaisir de la voir marcher, élégamte et gracieuse. Elle avait remarqué que le jeune homme était bien pris, dans sa petite taille, très brun de visage, avec des moustaches claires et des yeux noirs Toujours vêtu avec soin, mais sans recherche d'élé-

LA ROUTE ROUGE o'J

gance, pendant les premiers temps il intriguait Hortense. Elle se demandait quelle pouvait être la profession de son galant inconnu. Peut-être était-ce quelque ingénieur des mines de Lehrange, ou un employé de la sous-préfecture. Cependant il avait bien bonne façon, polur un commis, et, pour un ingénieur, il avait bien des loisirs. Elle eut, un jour, le mot de l'énigme en passant, contre son habitude, place Ghevert, pour porter des échantillons chez une cliente. Un groupe dofficiers stationnait, la cigarette aux lèvres, devant l'entrée de la caserne du 27". Comme elle traversait, indififérenle, l'un des officiers s'exclama :

— Pristi ! la jolie personne ! Voyez donc, Maubrun. Inslinclivement Hortense leva les yeux et dans celui

à qui s'adressait cette invite, avec un trouble extrême, elle reconnut son poursuivant. Il était en uniforme et lui parut ainsi très à son avantage. Elle baissa le nez, rougit un peu, et s'éloigna mais pas assez vile pour ne pas entendre encore l'officier qui disait :

— Eh! est-ce quelle vous connaît, Maubrun, cette jolie petite :' 11 me semble qu'elle a rougi, en vous voyant!

Et le lieutenant Maubrun de répondre :

— Mais non, mon cher, c'est votre compliment qui la troublée. Je ne la connais pas.

Le lendemain, à l'heure où elle s'en retournait chez elle, comme d'habitude, elle rencontra le lieutenant Maubrun. Il ne parut pas disposé à tirer parti de la petite aventure de la veille, pour se familiariser avec lajeune fille. Il se contenta de la regarder avec une

attention plus vive, et ce fut Ilortense qui ne put se défendre d'un léger sourire. Elle allait en journée, justement, chez la femme d*un capitaine du 27" et profita d'un moment où l'ordonnance rangeait dans la salle à mangeroùelle travaillait pour l'interroger adroitement. Ilortense apprit ainsi que le lieutenant Maubrun était vicomte, mais pas poseur du tout, très raide dans le service et cependant très bon pour les hommes, cavalier de premier ordre, gagnant de nombreux prix dans les concours hippiques, et très bien noté au régiment. - A force de se rencontrer, les jeunes gens s'étaient si bien habitués l'un à l'autre, qu'un jour Hortense n'ayant pas trouvé le lieutenant à l'endroit où, tous les jours, il l'attendait pour lui faire sa conduite muette, elle s'attarda jusqu'à ce qu'elle l'eût vu arriver, essoufflé d'avoir couru. Elle avait l'air, à la fois, inquiète et fâchée, de sorte que ce jour-là, le lieutenant Maubrun osa lui adresser la parole, pour s'excuser. Sans remarquer tout ce qu'il y avait d'incorrect, dans ses excuses, elle l'écouta, et l'entretien lui parut si agréable qu'elle rentra, d'un quart d'heure, en retard. A compter de cette dernière rencontre, jamais plus le lieutenant ne suivit Ilortense Tournemarie, dans la rue. C'était devenu inutile. La jeune ouvrière, à de certains jours, partait de chez ses clientes, de meilleure heure, sous prétexte de finir une besogne pressée à la maison.

Les avertissements de sa sœur avaient de quoi la troubler, elle prévoyait que si sa mère apprenait sa liaison, elle en éprouverait un violent chagrin. Elle

LA ROUTE HOL'GE ol

n'ignorait pas que la qualité de M. Maubrun, et son grade soulèveraient dans Fesprit de Tournemarie une tempête dont les éclats seraient redoutables. L'acre animosilé de l'ébéniste contre ceux qu'il appelait, suivant le formulaire du parti: des brutes galonnées, serait redoublée par la constatation que l'amant de sa fille était un noble. Il lui aurait peut-être pardonné une faute avec un ouvrier. Mais aimer un homme d'une autre classe que la sienne, pour lui, c'était trahir.

Ilortense ne craignait rien pour elle. Mais elle n'était pas rassurée en ce qui concernait Maubrun. Son père était parfaitement capable, après boire, d'aller attendre le lieutenant, et de lui donner sournoisement quelque mauvais coup. Venger l'honneur de sa fille, c'était une belle thèse déclamatoire à soutenir, et qui pourrait lui plaire. Et, pour avoir abattu un officier, avec cette excuse passionnelle, que risquait-il? Pas grand'chose. Un acquittement devant le jury, et les dithyrambes de toutes les feuilles socialistes.

Le lieutenant habitait une petite maison assez isolée de la rue des Potagers. Ilortense pouvait donc venir le retrouver, sans risques. Un jardin, très encaissé, planté dépais maissifs d'arbres, entourait la maison. Sous une tonnelle garnie de chèvrefeuille, Maubrun aimait à s'asseoir avec la jeune fille. Ils restaient là, tous les deux, serrés l'un contre l'autre, à la fin du jour, et dans la demi-Obscurité de l'abri parfumé, parlant à voix basse. Ils s'aimaient. Elle, avec une admiration fervente pour le hardi cavalier, dont la noblesse la rendait un peu vaine. Lui, avec

une reconnaissance attendrie pour la jolie fille, qui lui avait donné tout' ce qu'elle possédait, dans un baiser. Jamais ils ne parlaient que d'eux-mêmes. Pas une fois, Hortense n'avait fait allusion à sa famille, aux opinions de son père, aux craintes qu'elle pouvait ressentir. Maubrun aurait été orphelin qu'il n'eût pas été plus muet en ce qui concernaitles siens. Ils avaient une sorte de pudeur, qui les retenait sur la voie des confidences. Mais, sur leur compte, ils étaient intarissables. La première fois qu'une infraction à cette règle de neutralité fut commise, Hortense s'en rendit coupable bien innocemment. Le lieutenant venait de parler, avec ennui de la grève qui mettait sur le pavé tous les ébénistes, et exprimait le désir qu'elle ne devînt pas violente. La jeune fille avec élan s'était écriée :

— Il ne manquerait plus que ton régiment s'en mêlât. Je serais dans une belle situation.

Maubrun l'interrogeait du regard. Elle rougit, puis se décidant à commenter sa pensée :

— Je me verrais prise entre monpère et toi. Ça serait gai !

Le lieutenant demanda :

— 11 est en grève, ton père ?

— Oui. Il est un des contremaîtres de M. Neumans. Elle n'osa pas ajouter : C'est même lui qui est cause

de tout ce qui arrive, par la crainte de se faire du tort dans l'esprit de son amant. jMais Maubrun avait une bien autre préoccupation. Il la traduisit tout de suite : — Je ne connais pas ton père, ma mignonne. As-tu un portrait de lui que tu puisses me montrer. Il est bon

que je sois en mesure de le reconnaître, dans une loule : on ne sait pas ce qui peut arriver.

— Oui. J'ai une bonne photographie que je t'apporterai.

Ce fût ainsi que le vicomte Maubrun fit connaissance avec M. Tournemaric. Il eut bientôt l'occasion d'entendre parler de lui. Chaque matin, quand il n'était pas de service, le lieutenant montait à cheval, avec son camarade de Berlier, et souvent ils étaient rejoints par Maurice Didelod. Les trois jeunes gens, excellents cavaliers, s'en allaient, par les bois, faire de longuesrandonnées, et ne rentraient que pour l'heure du déjeuner. Habituellement, quand Maurice Didelod les accompagnait, au lieu de revenir à Lehrange, par la vallée de la Verveille, ils passaient par le haut du plateau, et laissaient leur camarade à la grille de Badonviller. Ce jour-là, comme ils se dirigeaient vers leur chemin habituel, Maurice leur dit :

— Suivons donc la route de la vallée. J'irai, si vous le voulez bien, déjeuner avec vous à Lehrange.

— Très volontiers, dit Maubrun, mais vous lâchez donc le repas de famille ?

— Ma foi, oui. Depuis le commencement de la semaine, la table paternelle est vraiment trop embêtante...

— Qu'est-ce qu'il y a donc ?

— On ne parle que de la grève. Papa, qui ne sort pas des pourparlers engagés avec les grévistes, est d'une humeur massacrante... Vraiment, j'éprouve le besoin de m'occuper d'autre chose que de politique.

— Ça ne s'arrange Sonc pas, celte affaire-là ? demanda Maubrun d'un air détaché.

— Pas du tout. 11 y a, dans le syndicat, un malin, nommé Tournemarie, qui conduit tous les ouvriers, au doigt et à l'œil, et qui me fait l'effet, sans y toucher, de rouler le vénérable auteur de mes jours.

— Qu'est-ce que c'est que ce Tournemarie ? fit Maubrun, après un petit silence.

— Ah ! C'est un homme intelligentet habile, dans son métier, mais pourri par les utopies socialistes...

— Eh ! Dites donc, jeune Didelod, il me semble que nous traitons avec irrévérence les idées de papa. . .

— Papa, vous savez, comme industriel, c'est un type épatant, comme chef de famille, il n'y a pas plus gentil... Mais comme député... Oh! 11 est impossible !

— Bon !

— Moi, vous comprenez, je suis nationaliste, à fond!.. Ma mère est royaliste, et quant à ma sœur, elle est Doucetiste... Hors des belles robes, il n'y a point de salut... Vous voyez comme ça cadre avec les opinions de papa, qui est aussi avancé que M.Jaurès ! Papa, il nous fait de la peine ! Un homme tel que lui, a\ec sa fortune, avec ses relations, avec sa tenue, être compère et compagnon avec tous les braillards de la Chambre! Il les tutoie, vous savez, et, en public, il les appelle citoyens ! Non ! C'est à en être malade ! Alors, moi je lui dis ce que je pense. Et ce que je pense, c'est ce que vous venez d'entendre. L'effetest 'prompt. Papadevient encore plus rouge que ses opinions. l"^t, comme je he veux pas devenir parricide, en lui facilitant une attaque

LA ROUTE ROLGE 65

d'apoplexie, j'aime mieux ne pas rentrer et déjeuner a\ec vous.

Les deux ofliciers riaient du bout des lèvres.

— Au fond c'est triste, vous savez, dit Maxime de Berlier, ces divergences d'opinion, dans les familles...

— Ohî vous, on vous comprend, interrompit Maurice Didelod. En m'écoutant, vous pensez : voilà ce qui me pend au nez!

Maxime de Berlier rougit. Le lieutenant Maubrun changea la conservation :

— Est-ce que vous crovez ceTournemarie, qui paraît mener tout, dans la grève, capable de pousser à la violence?

— Mon cher, Tournemarie, livré à lui-même, ne ferait, sans doute, rien de grave. Mais il obéira aux ordres venus de Paris. Et là, vous le savez, c'est le parti révolutionnaire qui commande. S'il est dans la pensée des chefs d'amener un conflit, les ouvriers obéiront. On nous annonce l'arrivée de Persin et Beaumont, les gréviculteurs de profession. Stylb était ici, ces jours derniers. Il doit revenir. Alors, on ne peut répondre de rien. Voyez-vous la tête de papa, si les ouvriers de Lehrange quittaient le travail?

— Oh! C'est impossible !

— Et pourquoi donc ça? Est-ce que vous faites fond sur le dévouement ou la reconnaissance des gens? Mon grand-père et mon père ont été les organisateurs, les bienfaiteurs, si vous y tenez, de la population ouvrière d'ici. Mais, quoi ! ont-ils fait des rentes aux travailleurs*? Les uns ont donné leur efifort, les autres ont donné leur

argent. 11 y a eu échange de travail contre salaire. Voilà tout. Pendant soixante ans les forgerons de Lehrange ont vécu de leurs journées, sans cesse augmentées, à mesure que la durée des heures de travail diminuait. Mais, en même temps, MM. Didelod père et fils faisaient une fortune énorme. J'admets que l'égalité entre la puissance directrice et capitaliste et la force exécutante ne puisse pas équitablement s'établir et que la première domine la seconde. Il n'en demeure pas moins acquis que chacun a produit ce qu'il devait: les uns de l'énergie, les autres du jugement et de l'argent. Et vous iriez, après cela, faire appel aux bons sentiments des ouvriers? Ils vous riraient au nez. C'est une question d'affaires que la fixation des salaires. Une s'agit pas de faire du sentiment. Papa paiera le moins cher qu'il pourra. Les ouvriers tâcheront d'obtenir le plus qu'ils pourront. Voilà les rapports normaux. Mais qu'un beau parleur vienne à Lehrange et fasse résonner les grands mots : indépendance sociale, conquête du bienêtre, solidarité ouvrière. Vous doutez qu'il soit entendu? Mes amis, vous m'amusez. M. Didelod parlera à son tour, il plaidera les nécessités économiques, la concurrence étrangère, la loi des échanges, et patati, et patata. Ça sera comme s'il chantait la Marseillaise sur l'air de J'ai du bon tabac. Les forges de Lehrange seront vides, en un clin d'o'il, et tout le socialisme de papa restera en plan, à sa grande stupéfaction.

— Car M. Didelod n'y croit pas, lui, à la grève?

— Papa? Mais c'est un homme qui rêve tout éveillé! Il va devant lui, hypnotisé par la perspective d'un

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minislère. Il veut être ministre. Il considère que ça lui est dû et que, quand il détiendra le maroquin du commerce ou des travaux publics, la société sera sauvée. II en est convaincu. Je vous assure que c'est touchant. Et si vous saviez ce que ça lui coûte!

— Il est carotté par ses amis politiques?

— Ne parlons pas de ça. C'est le petit côté de la question. Papa peut dépenser son argent. Il le gagne. Il a le droit d'en faire ce qui lui plaît. C'est ce qui lui plaît qui est fâcheux. Et tout cela, uniquement, pour ne pas être politiquement dépassé, pour rester à l'avant-garde de la majorité, et conserver ses espérances ministérielles. J'ai connu papa opportuniste. Puis il est devenu radical. La nuance, bientôt, lui a paru décolorée. Il s'est fait radical-socialiste. Et j'en suis à me demander s'il n'ira pas jusqu'au socialisme unifié. Je ne suis pas sur qu'il ne soit antimilitariste...

— Oh! M. Didelod? C'est impossible!

— Quand on lui parle du citoyen Hervé, il sourit, il lève les épaules, mais il ne répond pas catégoriquement. Enfin, sapristi! la séparation de l'Église et de l'État ne lui a pas suffi. 11 a voté la fermeture des églises! Vous entendez! Et, cette fois-là, maman et ma sœur se sont fâchées. Il y a eu une algarade terrible à la maison. Et papa a dû faire rectifier son vote, à VOfflciel. Voilà où nous en sommes! Et notez que toutes ces infamies, il n'en pense pas un mot. Le curé de Lehrange, qui est un brave homme, reçoit de papa de l'argent pour ses pauvres. Et quand la musique militaire joue, en tète du régiment qui passe, M. Dide-

lod a de l'émotion, comme n'importe quel bourgeois patriotard. Ce qui n'empêche pas que, le jour où M"^ Laurence Didelod déclarera qu'elle veut épouser le lieutenant de Berlier, vous en entendrez une musique^ et qui ne sera pas militaire!

— Mais, vous, Maurice, dit Maxime avec un sourire, j'espère que vous serez pour moi.

— Cher ami, vous aurez pour vous toute la famille, excepté son chef. Du reste, soyez sûr que, du fond du cœur, il approuvera le choix de ma sœur, et que, s'il ne le confirme pas, séance tenante, ce sera pour obéir aux déplorables considérations politiques que je vous ai développées. Là-dessus, nous voici à Lehrange, allons déjeuner.

Les trois jeunes gens prirent le trot, et entrèrent dans la ville. Dès les premières maisons du faubourg, il leur apparut.que quelque chose d'anormal troublait la population. Les boutiquiers étaient sur le pas des portes, regardant dans la rue, et comme écoutant au loin. Le bruit des fers des chevaux sur le pavé empêchait les jeunes gens d'entendre. Mais, en passant le pont de la Verveille, ils aperçurent, dans la grande rue, du côté de la place de la mairie, un rassemblement et des groupes fort agités. Ils prirent le pas, et une violente rumeur arriva jusqu'à eux, sur laquelle tranchait, répétée et comme scandée, la consonnance : eau, eau, eau. En même temps ils arrivaient aux premiers groupes, qui s'écartèrent, pour les laisser passer, mais leur montrèrent des figures hostiles. Là, les cris devinrent plus distincts, et devant la mairie, une masse de deux ou

LA ROUTE UOUGE 69

trois cents personnes gesticulant leur apparut, et le sens des paroles prononcées leur fut révélé. Les ouvriers de M. Neunians, augmentés de tous les vauriens de la ville, étaient massés sur la place, et conspuaient le maire aux cris de : A bas Neumans! A bas Didelod !

Les trois jeunes gens s'arrêtèrent. Maurice était devenu un peu pâle. Mais, se tournant avec beaucoup de sang-froid vers ses amis :

— Il est possible que papa soit à la mairie. Je vais le retrouver. Allez-vous-en et emmenez mon cheval.

— Mais, vous, cher ami, dit 3Iaubrun...

— Ne craignez rien pour moi. Mais allez-vous-en d'ici, ne vous compromettez pas dans ce rassemblement. On nous reconnaît... Fartez!

Il sauta à terre, plaça la bride dans la main de Maxime de Berlier, et, frappant une bonne claque sur la croupe de son cheval, il mit ses amis en route. Déjà il se dirigeait à travers les groupes vers la mairie. Une huée et une reprise plus accentuée des cris : A bas Didelod! Taccueillit, mais il ne parut pas y prendre garde, et entra. Dans le vestibule, comme de planton, en avant garde, l'appariteur de ville, rouge, son képi en arrière, sa grosse moustache d'ancien soldat hérissée, s'écria, en voyant entrer le fils du maire :

— Eh bien! monsieur Maurice, en voilà une histoire!...

— Mon père est là-haut? coupa le jeune homme, pour ne pas s'attarder aux réllexions du brave homme.

— Oui, monsieur Maurice, avec M. Gaudin...

Déjà Maurice escaladait l'escalier, et sans se préoccuper de frapper, il entrait dans le cabinet du maire. M. Didelod, en téteà-lête avec M. Neumans, était assis à son bureau, pendant que Gaudin, derrière les rideaux de vitrage, observait par la fenêtre ce qui se passait sur la place.

— Comment! Te voilà? fit le député de Lehrange, avec une grimace de mécontentement, en voyant entrer son fils. Qu'est-ce que tu viens faire ici ?

— Je passais par la ville. J'ai vu un rassemblement. J'ai entendu des braillards... Tu ne penses pas que je vais laisser hurler : A bas Didelod! sans aller voir de quoi il retourne !

— Je ne cours aucun danger. D'ailleurs c'est : A bas Neumans ! surtout que l'on crie.

— Si tu n'entends crier que « à bas Neumans », c'est que tu t'es bouché une oreille... Je t'assure que tu fais les frais de la manifestation, tout autant que M. Neumans. Ils sont, là, deux ou trois centspolissons qui font du bruit comme mille.

— • Parfaitement ! Deux cents polissons ! Car les ouvriers, les vrais ouvriers, ne pactisent pas avec ces idiots!

— Mais, monsieur le Maire, insinua doucement Neumans, mes ébénistes sont tous, là, sur la place, et ce sont de vrais ouvriers... Quant au reste...

— Quant au reste, des gamins : il n'y a pas parmi eux un électeur.

Une rumeur plus ardente s'éleva de la foule et les gesticulations se firent plus violentes. Puis scandé

LA ROUTE HOUGE 71

comme une impérieuse provocation, le nom du maire : Oidelod ! Didelod ! Didelod !

— Ils m'appellent, lit avec un mouvement résolu, le député. C'est bien ! Je vais leur parler.

Il était déjà à la fenêtre et l'ouvrait. Une clameur s'éleva de tous les points de la place : Ah! p]t, des curieux s"élancèrent des maisons pour assister à ce qui ■ allait se passer. Debout, devant la fenêtre, ayant à ses pieds le drapeau qui pendait au-dessus de la porte, M. Didelod regarda la foule et leva son bras d'un air de commandement. Le silence se fit. El dans l'étendue de la place, la voix du maire résonna sèche et maigre :

— Citoyens ! Vous m'avez, depuis trop longtemps, habitué à votre confiance pour que j'hésite aujourd'hui à me mettre en communication directe avec vous. Nul de ceux qui sont ici n'ignore que servir le peuple a été ma pensée constante et que ses intérêts m'ont toujours paru sacrés. Les défendre est un privilège, le seul, que je revendique. Et si je prétends être votre égal, quant à l'exercice de mes droits, je veux assumer une bien plus grande part de devoir vis-à-vis de vous...

Il reprit haleine, après cette tirade, et il en recueillait déjà l'effet dans un murmure approbateur, quand une voix gouailleuse laissa tomber ce simple mol :

— Blagueur !

Celui qui venait de parler jouissait, sans doute, d'une autorité particulière sur les assistants, car un rire large et gras roula, suivi d'une bordée de sifllets.

— Citoyens ! reprit Didelod, sans se décourager, je me suis consacré, vous le savez, à vos justes revendi-

calions. En toutes circonstances, vous m'avez trouvé prêt à vous soutenir. Récompensez -m'en par votre modération. Laissez-moi discuter, paisiblement, vos intérêts. Je les ferai triompher...

— Comme d'habitude !... Neumans est à la mairie ! interrompit lamêmevoi.\.

— Oui ! Oui ! Ils s'entendent ! \ bas Neumans ! A bas Didelod!

La masse populaire, pressée devant la mairie, ondula, des bras se levèrent menaçants. M. Didelod voulut essayer de reprendre la parole, mais il lui fut impossible de se faire entendre. Il s'époumona à crier : « Citoyens ! Un des vôtres vous parle! !... Je suis votre ami!!... Citoyens! Vous manquez de confiance!!!» La clameur, sans cesse grandissante, couvrait sa voi.\, et les injures partaient de tous les coins de la place. A bout de forces, à bout de patience, sûr de n'être pas entendu, Didelod cria : Tas d'idiots! Et, rentrant dans la salle, il ferma brusquement la fenêtre. Ce fut la fin de la scène. Tous les assistants éclatèrent en lazzi insultants, et, au bout d'un instant, se formant en colonne, ils s'en allèrent, par le faubourg, en chantant Vlnternalionale.

Etre pris en flagrant délit d'iriipopularité, était ce qui pouvait déplaiVe le plus à Didelod. Il dit à son fils :

— Je suis extrôment mécontent que tu sois venu ici!

— Je passais par la ville, j'ai vu an rassemblement sur la place, j'ai entendu les cris. J'ai craint que tu ne fusses menacé ; je suis entré.

LA ROUTE IIOLGE 73

— Menacé ? El par qui ?

— Par les braillards, qui hurlaient sous les fenêtres.

— Eh! Ce sont des gens qui s'amusent à manifester. Il n'y a pas de méchanceté dans leur fait.

— 11 n'y a pas non plus de cordialité.

— Nous les ramènerons. 11 ne faut pas les brusquer.

— Puissent-ils avoir les mêmes scrupules !

— J'ai interdit que la troupe se montrât. Et j'ai téléphoné au préfet de ne pas paraître. 11 faut nous arranger entre nous.

— Pour s'arranger, il faut être deux. Et si tu es tout >eul...

— Patience et longueur de temps !... Les ouvriers sont des enfants. Leurs idées tournent facilement, dans leurs cervelles. La grande aflTaire c'est de ne pas avoir l'air de vouloir les contraindre. On Unit toujours par en venir à bout.

— Je ne suis pas pour la violence. Mais il ne faut pas abuser de la douceur, sous peine d'être taxé de faiblesse.

— Mon cher enfant, je sais comment on doit se conduire avec les ouvriers, depuis le temps que j'ai affaire à eux...

— C'est qu'ils sont bien changés, depuis quelques années.

— Les temps aussi sont changés. La démocratie est triomphante. 11 faut savoir excuser un peu d'ardeur, chez des gens qui n'étaient pas habitués à faire leur volonté...

— Qu'ils fassent leur volonté, bon ! Mais quils n'empêchent pas les autres d'en faire autant. Quand on n'est pas de leur avis, tout de suite ils montrent le poing. Je crains que ta démocratie triomphante ne devienne promptement lyrannique.

— Le peuple fera lui-même son éducation.

Le député de Lehrange, d'un geste, termina l'entretien. Il avait horreur de discuter avec son fils. 11 lui semblait que son autorité paternelle se perdait dans les controverses. M. Neumans et Gandin avaient assisté à la manifestation qui venaitdesedéveloppersous leurs yeux avec des sentiments divers. Gandin, sincèrement indigné de l'insolence des manifestants, passait avec colère ses doigts dans ses longs cheveux. Neumans assez satisfait, au fond, de voir M. Didelod aussi mal traité que luimême, dissimulait un sourire et regardait le plancher.

— Ils se calmeront, monsieur Neumans, déclara le député. Ils jettent leur feu en ce moment. IMaisdemain..:

— Demain, dit Neumans, vous allez voir arriver les missionnaires du parti révolutionnaire, et la grande danse va commencer... Je suis très bien informé. Parmi mes ouvriers, il y en a beaucoup qui me sont attachés et qui font grève malgré eux. On les assommerait, s'ils ne suivaient pas le mouvement. Tournemarié, qui est le meneur, aujourd'hui, ne sera plus rien demain. Et c'est le fameux Stylb, qui était venu, avant hier, prendre ses mesures et donner ses ordres, qui prendra la tête du mouvement.

— Je ne crains pas Stylb... C'est un ami. Nous nous tutoyons.

LA ROUTE ROUGfcl 75

Maurice fit un lumt-le-corps, et Gandin ne put réprimer une exclamation.

— Eh ! C'est un garçon aux côtés de qui j'ai parlé, bien souvent, dans les congrès socialistes, et à qui j'ai donné plus d'un conseil. 11 est très intelligent. 11 ne voudra pas se heurter à moi, dans ma propre circonscription. Stylb? Allons! Je serais ravi que Stylb fût envoyé ici. Ce serait tout à fait heureux!

— Eh bien ! C'est un bonheur auquel vous pouvez vous préparer.

Les abords de la place étaient maintenant dégagés de toute affluence. Les ouvriers s'étaient éloignés et les cabarets de la ville se partageaient l'effervescence populaire. M. Didelod^e rassit au bureau, et regardant M. Neumans avec bienveillance :

— Avant de nous séparer, monsieur Neumans, il me reste à vous demander quelle est, au point de vue financier, la répercussion que la grève aura sur votre crédit. Je sais, par une longue expérience, que les banquiers n'hésitent pas à profiler de la situation diflicile dans laquelle se trouve un industriel pour essayer de l'étrangler.' C'est ce qu'on appelle la solidarité des

gens d'affaires. Je vous déclareque; si vous avez besoin d'argent pour tenir tète à l'orage, je suis à votre disposition.

— Je vous remercie, monsieur Didelod, dit le fabricant de meubles, dont la voix trembla d'émotion. Je n'attendais pas moins de vous. Mais je n'ai besoin d'aucune aide. Je suis, grâce à Dieu, un homme très modeste, et j'ai de l'argent en réserve. Je souffrirai

moins de la crise que mes ouvriers. C'est pour les braves gens qui chôment, malgré eux, que je me tourmente. Moi, je me tirerai d'affaire avec des pertes, mais eux, quelle misère, si la cessation du travail se prolonge? Voyez-vous, monsieur, ce qu'il y a d'abominable dans la grève, telle qu'elle est pratiquée dans notre pays, c'est la violation de la liberté individuelle. Jamais je ne pourrai m'accoutumer à trouver équitable qu'une majorité de fainéants ait le droit d'opprimer une minorité de travailleurs. Et que dire, quand c'est la minorité qui s'impose par la violence ? Votre parti socialiste aura beau dire et beau faire, il ne justifiera pas les entraves à la liberté de gagner sa vie. C'est monstrueux ! Et, aussi, la réglementation du repos hebdomadaire! Oh ! Je sais bien qu'il y a une loi. Mais toutes les lois ne sont pas bonnes. Et celle-là est, d'abord, stupide, et ensuite lyrannique. De quel droit vient-on me défendre de travailler le dimanche, si cela me plaît? J'ai entendu mon grand-père se plaindre de ce que, sous l'ancien régime, les jours de procession, il fallait fermer les boutiques, pavoiser les maisons, et se croiser les bras. Est-ce qu'on va, sous prétexte de progrès démocratique, recommencer les taquineries des jésuites? Allez, monsieur Didelod, il n'est pas bon que l'Etat se mêle de tout, règle tout, et se substitue, en tout, à ^indi^^du. C'est réduire le peuple au rôle d'esclave. Et nous n'avons pas fait quatre révolutions et chassé trois gouvernements monarchiques, pour obtenir le résultat d'être moins libres sous l'autorité des républicains.

LA ROUTE ROUC.E 7T

M. Didelod se leva, et d'un lun de commisération, répondant à son interlocuteur :

— Vous êtes mécontent, monsieur Neumans, et vous avez raison de déplorer vos ennuis personnels. Mais ce n'est pas une raison pour méconnaître l'œuvre admirable de la démocratie. Ne soyez pas injuste. Il fallait émanciper le prolétariat. Et ce ne pouvait être fait qu'au détriment de l'omnipotence patronale. Je subis, comme vous, les conséquences des réformes exécutées. Mais je les accepte, pour l'amour de l'humanité. Entre les producteurs de la main-d'œuvre et les détenteurs du capital qui la rémunère, il doit y avoir une égalité absolue. C'est à quoi nous tendons de toutes nos forces. Evidemment, il y a un peu de trouble et des difTicultés de premier aménagement. Mais une fois l'équilibre établi, vous verrez quelle harmonie dans la marche du travail. Plus de lutte, plus de jalousie. La fraternité la plus noble et la solidarité la plus féconde !

Xeumans hocha la tête :

— Oui, je sais bien que c'est votre évangile nouveau. Mais ceux, à qui vous le prêchez, accepteront vos sacrifices, les miens, mais ne nous rendront rien en échange. Ils augmenteront leurs revendications à mesure que vous leur accorderez satisfaction. ?]t tant qu'ils n'auront pas votre argent, votre usine, votre château, ils ne trouveront pas que le problème social est résolu. Vous y perdrez plus que moi, monsieur Didelod,

( car, voyez-vous, je ne suis qu'un ancien ouvrier devenu patron, tandis que, vous, vousêtesun petit-fils et filsde patron. Vous n'avez jamais travaillé de vos mains.

Vous ne savez que commander. Comment feriez-vous, s'il vous fallait obéir? Vous figurez-vous Stylb, dans votre bureau, à Lehrange, assis dans votre fauteuil, et dirigeant à votre place? Ne protestez pas. C'est uniquement pour que vous soyez mis en bas, vous qui êtes en haut, que la réforme sociale se fait. Sans cela, voulez-vous avoir la bonté de m'expliquer à quoi elle servirait? Vous ne vous imaginez pas, je pense, que, parce que vous êtes compère et compagnon avec les collectivistes, ils vous accorderont un traitement de faveur? Déjà je les entends, les ouvriers, dans le pays, ne pas se gêner pour dire : « Il est socialiste, M. Didelod? Il est pour l'égalité? Alors, qu'est-ce qu'il attend pour donner l'exemple, en versant dans la caisse du prolétariat tous ses millions, et en organisant ses usines en coopératives? Il y aura une place pour lui dans les bureaux, puisqu'il ne sait pas manier l'outil. Mais, avec ses idées, sa fortune doit le gêner, elle est le produit du vol, puisque tous les patrons sont des voleurs! Qu'il restitue! »

— Des imbéciles! s'écria M. Didelod, devenu très rouge. Des ignorants, qui ne comprennent rien aux nécessités de la vie industrielle ! Il faut une direction , dans toutes les affaires. . .

— Il y en aurait une aussi. Seulement ce ne serait plus la vôtre. La doctrine socialiste tient, tout entière, dans cette formule de « chambardement » : « A mon tour d'avoir l'assiette au beurre ! » *

— C'est un argument de réacteur !

— Vous protestez? Nous verrons ce que vous réser-

vera l'avenii'. En tout cas, voyez-vous, monsieur Didelod, régalité n'existe nulle part, dans la nature. Et les hommes auront bien de la peine à l'introduire dans la société. Rien ne pourra faire qu'il n'y ail des gens inlelligents et des incapables, des hommes bien portants et des débiles, et voilà déjà, dans la source même de l'humanité, des différences de conditions physiques qui détruisent l'économie du système. Dans l'ordre moral, c'est bien plus frappant encore. Vous aurez des laborieux et des paresseux, des avares et des prodigues, des sobres et des intempérants. Et voilà la fameuse égalité qui disparaît, de plus en plus. Admet- Ions que, dans votre société nouvelle, on paye le laborieux et le paresseux le môme prix, ce qui est d'une injustice intolérable. Vous n'empêcherez pas l'avare de garder son salaire, quand le prodigue courra dépenser le sien, ni le sobre de faire des économies, quand l'intempérant boira sa paye. Et, en un jour, l'équilibre social se trouve rompu. Il se crée un nouveau capitaliste et un nouveau prolétaire. Et, par suite, un maître et un serviteur, un patron et un ouvrier. Faiidra-t-il, tous les ans, tous les mois, toutes les semaines, recommencer à dépouiller ceux qui/ûuront rétabli un capital, pour favoriser, à nouveau, ceux qui auront vécu sans réserve et sans prudence? Cela serait impossible! Car vous auriez ainsi institue un nouvel esclavage, dans lequel ce seraient les meilleurs qui travailleraient, sans trêve, p(jur les pires. Oh! Votre rêve collectiviste est une des plus étonnantes aberrations de l'esprit humain. Les philosophes auront beau dire ; les économistes po.ur-

ront écrire; on amoncellera les arguments sur les raisonnements. Rien n'y fera. L'égalité né pourra jamais exister sur la terre.

— Mais est-ce que les lois s'occupent de la nature! répliqua, avec humeur, M. Didelod. Elles ne sont faites que pour réformer la société. Elles sont autant de barrières que l'on oppose à l'instinct. 11 est certain que, depuis des siècles qu'une forme de propriété est admise, ce ne sera pas sans difficulté et sans étonnement qu'on la modifiera. Mais tout changement amène avec lui des inconvénients. Ce qu'il faut voir c'est le résultat. Et s'il est excellent pour l'humanité, il convient de l'accepter, quelle qu'en soit la gêne. La routine a toujours les mêmes arguments à son service. Evidemment il y a des inégalités dans la nature. Mais la masse humaine forme un tout sensiblement uniforme. Est-ce pour les exceptions, ou pour les généralités que l'on travaille? Parce qu'il y a un boiteux, dans une société, empêchera-t-on tous ceux qui sont ingambes de courir? Ou bien, changeons d'exemple. Parce qu'un être, d'intelligence supérieure, sera blessé par la règle commune établie, pour les intelligences moyennes, faut-il changer le niveau et bouleverser les règles? Non ! Monsieur Neumans, le progrès ne sera pas infécond, s'il obéit à un idéal de générosité fraternelle. 11 faut que la solidarité humaine s'exerce et que les individus apprennent à s'entr'aider, à s'aimer...

Au moment où, lancé dans sa période, M. Didelod, les yeux levés vers le plafond, comme s'il entrevoyait la société future, faisait ce vibrant appel à la bonté, une

LA HOUTE I\OUGE 81

détonation formidable éclata au-dessous du cabinet, coupant la parole au maire et soulevant sur leurs sièges les auditeurs terrifiés.

— Qu'est-ce que c'est que ça'? cria M. Neumans.

— Un attentat! s'exclama Gaudin.

— Les misérables! dit Maurice.

La porte du cabinet s'ouvrit et, en même temps qu'une acre odeur de poudre accompagnée de nuages do poussière pénétrait dans la pièce, l'appariteur de ville, sans képi, le visage décomposé par la peur, s'élança vers le maire et balbutia :

— Une bombe ! monsieur le maire... Une bombe a éclaté dans le vestibule! Ils ont voulu faire sauter la mairie! Oh! j'en ai entendu, tout autour de moi, les éclats siffler...

— Eh bien! monsieur Didelod, s'écria Neumans d'un ton triomphant. La voilà la fraternité! Allez donc vous mettre en frais de philanthropie, pour de pareils énergumènes !

— Paix, monsieur Neumans, dit M. Didelod, qui avait déjà retrouvé son sang-froid. N'accusons pas avant d'être sûrs. Et, tout d'abord, allons voir ce dont il s'agit.

Sous la conduite de l'appariteur, les trois hommes sortirent du cabinet et s'engagèrent dans l'escalier.

Dans le grand salon du château de Badonviller, vers neuf heures, nombreuse compagnie se trouvait réunie. M. et M™* de Berlier, avec leur fils Maxime, et ses deux sœurs, avaient dîné chez les Didelod. Le sous-préfet, le procureur de la République et M. Jules Reismann, directeur des usines de Steingel, membre du Reichstag, le président du tribunal et M™* Lepailleur, étaient groupés au gré de leurs sympathies. Les jeunes de Berlier, avec Laurence Didelod, Maurice et Maxime s'étaient réfugiés dans un coin, derrière le piano à queue, et là, tranquilles, hors du cercle des gens graves, se dédommageaient des lenteurs d'un dîner fastidieux, où les concepts financiers avaient alterné avec les aperçus politiques. C'était le soir même du jour où la manifestation ouvrière avait été couronnée par la formidable explosion d'un engin. Dans le coin des jeunes gens on en parlait avec animation :

— Alors, vous n'avez pas eu peur, vous, Maurice? demanda la cadette des Berlier, gentille fillette de quinze ans, blanche et fraîche, avec des yeux bruns, et qui répondait au nom d'Amélie.

— Je n'ai pas eu le temps d'avoir peur, dit le jeune Didelod. Aussitôt le bruil entendu, j'ai vu qu'il n'y avait personne d'atteint, puisque cet imbécile de Sacré, l'appariteur, est entré, lui-même, dans le cabinet de papa, sans képi et sans blessure... Mais il n'en est pas moins vrai que l'intention n'était pas bonne, et qu'on a voulu bel et bien commettre un crime...

— Quoi qu'en dise M. Didelod, fit Caroline, l'aînée des Berlier.

— Oh! papa, déclara Laurence, jamais il n'avouera ce qui est contraire à ses opinions. Cela ne l'arrange pas que, dans sa circonscription, à la mairie de Lehrange, et contre lui-même, un attentat anarchiste ait été commis. Aussi, il n'en démordra pas et il affirmera au procureur, au sous-préfet, à tout le monde, que c'est une pure et simple gaminerie.

— Gentille! ajouta Maurice. Moi qui ai vu l'engin, je sais à quoi m'en tenir. Une grande boîte à conserve de thon, pleine de poudre chloratée, de dynamite, de clous à souliers et entourée de fils de fer très serrés. Aussi l'effet a été magnifique. La porte du concierge a été pulvérisée, tous les meubles de la loge, en canelle, le plafond du vestibule criblé et la rampe de l'escalier descellée sur dix mètres de longueur. Plus un carreau entier, dans le bâtiment. Et, si le plancher du premier n'est pas tombé, dans le rez-de-chaussée, c'est grâce à un hasard heureux : la porte du vestibule sur le jardin était ouverte, et la plus grande partie de la force d'expansion des gaz a fusé par cette issue. Si le vestibule avait été clos, le premier étage de la mairie sau-

tait, vraisemblablement, et M. Neumans, papa, Gaudin et moi, du même coup.

— Oli ! fit, en chœur, le groupe des jeunes gens indignés.

En même temps la voix du procureur, M. Teinturier, se fît entendre dans un silence :

— Il est impossible de ne pas ouvrir une instruction contre inconnu. Nous arriverons certainement à trouver les coupables, et la répression de cet acte abominable aura lieu.

— Non! non! non! répliqua M. Didelod. Je ne veux pas qu'on ébruite l'affaire. J'ai télégraphié au garde des sceaux et au président du Conseil. Il serait d'un détestable exemple qu'un allenlat pareil pût être conçu contre un des représentants les plus qualifiésdu prolétalial. Mon cher procureur, tenez-vous tranquille, jusqu'à ce que le minisire ait décidé. Les dégâls matériels seront réparés par mes soins. Il n'y a pas eu de victimes. Donc, dans l'intérêt de l'ordre public, taisonsnous.

— Monsieurle Député, votre conduite est héroïque, dit avec emphase le président du tribunal, qui attendait, avec ferveur, que Didelod le fît nommer juge à Paris.

— Elle est absurde ! déclara tranquillement M. Jules iîeismann. "Vous allez encourager toute celte canaille, cl, à la première occasion, elle vous abattra comme un mouton. Si, chez moi, pareille aventure arrivait, les autorités militaires et civiles y mettraient bon ordre, en vingt-quatre heures, et vous verriez ce que c'est qu'un gouvernement qui a de l'autorité.

LA nOUTE ROUGIi 8o

— La force brulalc ! fil Didelod. Nous avons en France une autre menlalitô qu'en Allemagne.

— Vous saurez, un jour, ce que cela peut coûter.

— Rien ne peut exister, dans un pays, dit M. de Beriier, si le principe d'ordre n'est pas n)aintenu. C'est la base de tout. Je sais bien que vous nous plaisantez agréablement, mon cher Didelod, nous autres, hommes d'ordre. Nous sommes des réacteurs, car réactionnaire ne suffirait plus pour nous stigmatiser, et il a fallu un terme plus moderne. Eh bien! il ne s'écoulera pas longtemps avant que, vous-même, vous soyez obligé de réagir. Vous verrez ce que devient la société, quand l'ordre disparaît. Actuellement nous vivons encore sur les réserves de régularité accumulées dans Tesprit public. jNIais le stock s'épuise. Et, un beau malin, nous nous réveillerons en pleine anarchie. Ce jour-là, il faudra se décider à faire usage de la force pour réduire les révolutionnaires. Et vous savez ce que c'est que la force, n'est-ce pas? Socialement, elle est représentée par la loi, qui dispose de deux moyens pour se faire respecter : la justice et l'armée. Votre clientèle passera par les baïonnettes et par les balances, mon cher di'puté, et vous serez obligé d'avouer que les justiciards et les galonnés, ces rebuts de l'espèce humaine, ont tout de même du bon quand ils sauvent la situation.

— Oh !je sais bien, dit avec amertume, M. Didelod, que nombre de gens en France fondent leur espoir sur les ardeurs de la démocratie. Mais nous saurons lescalmer, et les bouleversements, sur lesquels vous comptez

pour favoriser l'avènement d'un dictateur, ne se produiront pas. Evolution, mais non révolution.

— Et les bombes, sont-elles les instruments de l'évolution ou delà révolution ?

— L'acte isolé d'un fou ne peu compromettre tout un parti.

— Bon ! Et les gens qui criaient tantôt : A bas Neumans ! étaient-ils des isolés?

— M. Neumans les a mécontentés.

— Et M. Didelod, leur ami, leur frère, leur soutien, ne l'ont-ils pas conspué, aussi ? Que leur avait-il donc fait?

— Ah ! Berlier, vous abusez d'un instant d'égarement de ces brave s garçons, pour en tirer des arguments contre moi ! Prétendriez-vous que je ne suis pas populaire dans l'arrondissement ?

— Ma foi, mon cher, je n'en sais plus rien. Je constate qu'aux élections, ils vous ont donné une grosse majorité. Mais je dois tenir compte de ce que, tantôt, ils vous ont jeté des pierres. L'opinion est changeante, comme les flots. En somme, voilà des électeurs à qui vous avez promis la lune. Et, jusqu'à présent, vous ne ieur avez donné que des paroles. C'est creux! Ils finiront par s'apercevoir qu'ils sont dupes...

— Dupes ? Quoi ! Vous m'accusez de duper le peuple?

— Vous ! mon Dieu ! Pas vous tout seul ! Mais vous et ceux qui composent cette jolie chose qui s'app6lle le Bloc. Vous avez promis d'abord le milliard des congrégations, qui ne vous appartenait pas, du reste, mais

c'était bien plus commode! Où est-il ce milliard? Vous avez, ensuite, promis les biens d Eglise, afin d'obtenir la séparation. Que sont devenus ces biens? Vous aviez promis des retraites ouvrières. Quand les touchera t-on, ces retraites ? Je pourrais continuer, si je voulais, pendant longtemps, à énumérer tous les puiïs que vous avez faits à votre clientèle. Mais à quoi bon? La démonstration est suffisante. Aujourd'hui, le brave peuple à qui vous avez promis tant de beurre, et à qui vous ne donnez même pas du pain, s'aperçoit qu'il est roulé. Il se fâche... Et «-'est bien juste ! Il essaye de faire sauter la mairie. Demain, il viendra mettre le feu au château.

— Et vous, vous serez là pour en rire ! N'est-ce pas ? s'écria Didelod exaspéré.

— Non, mon cher, je serai là pour vous aider à éteindre l'incandie, avec tous les gens d'ordre, comme moi, que vous avez vilipendés, molestés et chassés de tous les emplois, et forcés à vivre comme des parias, dans leur propre pays. Et, tout cela, au profit de votre détestable clientèle électorale, qui, aujourd'hui, vous abandonne, juste retour des choses d'ici-bas.

Il y eut un silence, M""^ Didelod, très mécontente de la tournure qu'avait prise la conversation, dit d'une voix tranquille :

— Est-ce que vous ne pourriez pas, mon ami, réserver votre insupportable politique pour les instants où vous vous trouvez parmi vos coreligionnaires. Je suis là, dans mon salon, entourée de nos amis qui aimeraient à causer agréablement de choses intéressantes, et vous nous improvisez une séance de la Chambre.

— Vous avez raison, ma chère, fit le député de Lelirange, avec un sourire. J'oublie, trop facilement, que, dans cette maison, je suis à peu près seul de mon opinion. Vous, vous êtes monarchiste, ma fille est à peine libérale et mon fils est nalionalisle. Quant h tous mes amis, ils sont réactionnaires.

Il se tourna vers le sous-préfet, et gaiement :

— Nous ne sommes pas en majorité. Car je crois bien que la magistrature nous trahirait volontiers.

— Ah ! Monsieur le Député, se récria le président, au Palais, nous sommes les serviteurs exclusifs de la loi.

— (^est entendu, mon cher Président. Nous connaissons votre intégrité. Mais ça n'empêche pas les sentiments.

M. Jules Reismann, d'un air froid, déclara :

— Ce qui est particulièrement remarquable, dans votre pays de France, c'est la légèreté avec laquelle vous traitez toutes les questions. Il semblerait qu'il n'y a jamais lieu d'en tirer autre chose que des développements oratoires. Tout se passe en conversation. En Allemagne, il en va tout autrement...

Une protestation unanime de la jeunesse, massée derrière le piano ù queue, coupa la. parole à l'annexé, si fier de sa nouvelle patrie. M. Jules Reismann, se tournant vers le coin du salon d'oîi venaitx;ette opposition soudaine :

— On réclame, par là ? dit-il.

— Eh ! mon oncle, fit Maurice vivement, puisque vous avez cessé d'être protestataire, vous nous permettrez bien de l'être à votre place !

LA KOLTE ROUGE 89

— Bravo, Maurice! s'écria le député de Lehrange. Dans ce momenl-ci, ton nationalisme me plait.

— Mais, papa, il ne varie pas. Il devrait le plaire toujours.

— Bravo, Maurice! fit, à son tour, en riant, M. Jules Ueismann. Dans ce moment-ci, ton nationalisme me plaît aussi. J'aime quun Français chérisse la France. Si tous lesjeunes gensde ton âge pensaient et parlaient comme toi, nous aurions d'autres idées en Alsace- Lorraine. Et les officiers de l'armée prussienije ne crieraient pas, après dîner, dans les mess : ha France est à nous!

— On leur fera bien voir, si elle est à eux ! murmura Maxime de Berlier. Nous sommes, ici, huit cents dragons qui ne demandons qu'à nous rencontrer avec les uhlans d'à côté, à longueur de lance.

— Taisez-vous, Maxime, fit Laurence. Vous êtes le seul ici, ce soir, qui n'ayez pas le droit de parler, sans causer des catastrophes.

— Et puis. C'est un crime de souhaiter la guerre! dirent les jeunes demoiselles de Berlier. Maxime partirait et Maurice, aussi.

M"-*^ Didelod, pour mettre fin aux controverses, organisait une table de bridge. Au bout d'un instant, MM. de Berlier, Ueismann, le procureur de la République et le député de Lehrange étaient absorbés par la recherche du sans-atout, le Président avait pris congé, la jeunesse était allée dans le salon voisin, et M"'^ Didelod restait en tête à tête avec son amie M""^ de Berlier. Elles avaient été élevées, dans le même pensionnat, à Paris, et, sur

toutes choses, de par leur naissance, leur éducation et leurs relations, avaient des idées pareilles.

— Il ne s'assagit pas, notre cher député, dit la marquise d'un air centriste.

— Bien au contraire. Il se croit obligé de suivre le train socialiste. Et il va vite ! C'est une désofalion, pour moi, de voir un homme., si parfaitement intelligent et bon, avoir de pareilles absences de caractère.

— L'ambition !

— Non. 11 est de bonne foi. P]t c'est cela qui est incompréhensible. Que faudra-t-il pour lui ouvrir les yeux ?

— En attendant, que vont devenir nos projets ? Je ne vois pas très clairement M. Didelod en passe de marier sa fille au comte deBerlier. Et Laurence a vingt et un ans. Il est temps de songer à l'élablir. Faut-il que mon mari parle à M. Didelod ?

— Non ! Et cependant il est indispensable que cette situation s'éclaircisse, et que mon mari dise ses intentions. Nous ne pouvons pas rester ainsi, à la merci d'un changement de ministère. Parce que la nuance du gouvernement sera plus ou moins foncée, ma fille ne doit pas risquer de coiffer Sainte-Catherine.

— A-t-il des arrière-pensées, en ce qui concerne le mariage de Laurence?

— Je ne le crois pas. Il n'en a rien dit. En tout cas, j'en aurai le cœur net : je lui parlerai dès ce soir.

Lorsque tous leurs invités furent partis et leurs enfants montés dans leurs chambres, M. et M""^ Didelod restèrent en présence. Le député de Lehrange passa

LA UOLIK IIOUGL 91

dans son c'ibinet, OÙ son secrétaire politique avait préparé le courrier du soir, sur le bureau, et se mit en devoir de lire les lettres qui le composaient. .M"^ Didelod, s'asseyant dans un fauteuil, près de la cheminée, interrompit cette velléité de travail :

— J'ai deux mots à te dire, avant de me coucher, parce que, demain, tu vas être accaparé par tes affaires et surtout par ta politique. La marquise de Berlier a beaucoup causé avec moi, ce soir, et est revenue sur les projets qu'elle et son mari avaient formé d'un mariage entre leur fils et notre fille. J'ai été assez embarrassée, parce qu'il me semble que tu as changé d'intention, à ce sujet, et que je ne veux pas aventurer des paroles qu'il faudrait retirer.

.M. Didelod regarda sa femme avec bienveillance :

— Tu as bien fait. Je te remercie de cette prudence . C'est une affaire très délicate. Je ne veux pas froisser Berlier, qui est un vieil ami, et, d'un autre côté, les contingences sociales se sont modifiées si complètement, qu'à donner ma fille à ce petit aristocrate de Maxime j'aurais l'air de renier toutes mes idées. Ce sont de véritables émigrés à l'intérieur, ces Berlier. Ils ne participent en rien au courant moderne. Ils en sont restés à 1874 à l'époque où on offrait le trône au comte de Chambord, et où on discutait sérieusement l'adoption du drapeau blanc. C'est effrayant! Ces genslà sont hors de notre temps. Il n'y a rien à attendre d'eux, que des mauvaises paroles, des mépris, sans compter qu'ils sont compromettants en diable!

— T'es-tu préoccupé de ce que pense ta fille ? Il n'y

a pas que les contingences sociales, la politique, tes amis. Il y a aussi Laurence et ce qu'elle désire.

— Ma fille est une personne raisonnable, qui marche avec son siècle. Et j'ai en vue, pour elle, un tel parti...

— Quoi ! Sans m'en parler 1 Sans m'avoir laissé soupçonner un pareil changement ? Me comptes-tu donc pour rien, à présent, dans ta maison ?

— Eh ! Pouvais-je te parler d'un projet qui n'avait pas encore de consistance? Ce n'est que tout récemmentque la réalisation m'en a paru possible. J'allais aborder la question avec toi. Tu m'as devancé. Mais si jele regrette, à cause du mécontentement que lu peux en avoir, je suis bien sûr que, dans ton bon sens, tu m'approuveras quand tu sauras de qui il s'agit.

— Voyons. Parle. Je suis impatiente de tentendre.

— Eh bien ! tu connais Pierre Bouillaud ?

— Le député socialiste ?

— Oui. Qui a été l'année dernière ministre du commerce, et qui est en passe de revenir au pouvoir. C'est un homme hors ligne, orateur de premier ordre, 'très intelligent, jeune — il n'a que trente-six ans — et promis aux plus hautes destinées...

— Lesquelles ?

— Gomment lesquelles ? Mais il dirigera son pays, la France, il marquera un trace glorieuse dans l'histoire de notre temps...

— Il conduira la France h la ruine, à la décadence, peut-être à l'asservissement. C'est un collectiviste, un antimilitariste. Il a prononcé, dans des réunions publiques, des paroles exécrables, excitant les gens d'un

LA ROUTi-: IIOUGE 93

même pays à la haine les uns contre les autres, et basant sa popularité sur la persécution et la violence. Gestun homme qui me fait horreur.

— Tu es folle ! Tu ne le connais pas. C'est un charmeur ! Il est beau garçon. Il plaira à Laurence. Et quand vous l'aurez entendu, avec sa voix de sirène, vous serez sans résistance...

— Mais il vit avec une femme mariée, qu'il a enlevée et qu'il trompe, du reste, avec toutes les cabotines de Paris !

— Ce sont les journaux qui inventent ces histoireslà. Et puis, je ne lui demande pas d'être un Caton. 11 est célibataire, il fait ce qu'il veut. Nul n'a rien à y reprendre. Quant à la femme mariée, c'est une vieille liaison, qui se rompra d'elle-même, quand il en sera temps...

— Enfin, j'ai bonne mémoire ! Tu m'as dit, toi-même, l'an dernier, au moment des manifestations ouvrières de Paris : Ce brigand de Bouillaud nous ferait fusiller sans hésiter !

— Ah ! L'année dernière ! Mais il a changé son fusil d"épaule, depuis, et, maintenant, ce sont les autres, qu'il collerait au mur. Il a passé par le pouvoir, cela l'a assagi. Il a dépouillé le révolutionnaire. Et il est prêt à donner les garanties nécessaires à l'ordre public.

— C'est-à-dire à épouser la fille d'un des plus riches bourgeois de France. C'est bien de l'honneur pour le bourgeois!

A ces mots, la physionomie de Didelod se contracta. Il n'aimait pas qu'on l'appelât bourgeois. Il savait que

c'était son côté faible et que, par là, ses adversaires politiques l'attaquaient victorieusement. Il répliqua :

— Je ne suis pas un bourgeois. Je n'ai rien de l'esprit bourgeois. Je le prouve assez tous les jours.

— A notre grand dommage! Je voudrais bien savoir quel plaisir que tu éprouves à jouer le rôle d'un « monsieur Jourdain » révolutionnaire? Tu es la dupe d'un las de gens, qui te flattent pour obtenir des subsides. Ils te disent : « Vous êtes la colonne du socialisme. Tout repose sur vous. » Je crois bien ! C'est toi qui emplis la caisse ! Sans tes largesses que feraient-ils ? A toi tout seul, tu verses autant d'argent, pour les élections, que tout le comité de propagande. Tu es une vache à lait pour tes coreligionnaires. Ils peuvent l'en donner des louanges, au prix oii tu les payes! En attendant, ils deviennent tous ministres, mais toi, ils le laissent de côté. Pourquoi donc, si tu es la colonne de leur parti, ne te poussent-ils pas au pouvoir ? Es-tu un des chefs, ou seulement un caissier bénévole, chargé d'assurer l'avenir dune collection de farceurs qui rient de loi, dans leur particulier ?

Cette fois, M. Didelod se fâcha. Sa femme l'avait trop vivement touché au défaut de la cuirasse. Il souffrait véritablemenl de voir tous ses amis obtenir des portefeuilles, sans qu'une démarche fût jamais faite pour l'amener au ministère. Le Président de la République, chaque fois qu'un changement de gouvernement avait lieu, lui disait avec une bonhomie, qu'avivait son accent méridional : « Eh bien ! mon cher Didelod, je n'aurai donc pas encore, cette fois, le plaisir de travailler avec

LAROUTEROUGE 95

VOUS au gouvernemaing de la France ? » S'entendre rappeler tous ses déboires, ce soir-là, par sa femme, dans son salon, le mettait hors de lui. 11 s'écria, vraiment fâché :

— Te ne prends plaisir qu'à me contrarier ! Tu sais fort bien que je ne suis .pas ambitieux. Et que si j'avilis exigé... Mais ils veulent, d'abord, que je sois président de la Chambre. Et Bouillaud en fait son affaire, pour la rentrée.

— Ah! Voilà donc la vérité qui apparaît! M. Bouillaud travaillera pour toi, et, en échange, tu lui donneras la main de ta fille. Eh bien ! Négocie cette petite affaire-là avec Laurence. Moi, je ne m'en charge pas.

— A merveille! dit Didelod, avec un air très refoidi. Je lui parlerai dès demain.

— Je te préviens que tu seras bien reçu.

— J'imagine que ma fille ne se départira pas du respect auquel elle m"a habitué.

— Ta fille est bien élevée. Elle ne manquera à aucune des formes de la déférence. Mais elle a une tète parfaitement organisée. Et elle te fera voir qu'elle n'est pas disposée du tout à payer la rançon de les ambitions avec sa liberté. Là-dessus, bonsoir, il est tard. Débrouille-toi, puisque tu veux aller à rencontre des idées de tousles tiens.

Et avec un calme absolu, M°»^ Didelod laissa le député de Lehrange à ses méditations. Elles n'étaient pas souriantes. La perspective d'une explication avec sa fille, dont il connaissait la fierté et la franchise, ne

'Ji. LES BATAILLKS DE LA VIE

lui plaisait guère. Il avait relardé, autant que possible, la manifestation de sa volonté paternelle. Mais \]me i3i(ielod le mettait dans l'obligation de se décider. Toutes les allusions si v^iuellcs que sa femme avait faites à sa ligne de conduite, en politique, le forçaient à s'interroger lui-même. Et c'était ce qu'il détestait le plus, son bon sens naturel l'obligeant à des constatations qui le rabaissaient à ses propres yeux. Etait-il donc une dupe, comme le lui aftirmait M"'^Didelod? Et lorsque son fils Maurice lui disait, d'un air blagueur : « Papa, quand tu seras Président de la République », se moquait-il donc réellement de lui ? N'élaitil vraiment pas pris au sérieux dans sa propre famille? .Vlors que devait penser la galerie?

Il marcha, de long en large, dans son cabinet, ruminant ces désagréables pensées. Tant d'argent dépensé, tant d'efforts faits, et sa vie même, risquée, sans ménagement. Car enfin celte bombe, qu'il affectait de considérer comme un joujou inoffensif, aurait parfaitement pu faire sauter le plancher de son cabinet et le mettre en charpie. Tout cela, pour arriver à ce brillant résultat d'être ridicule aux yeux des siens. Ahl non ! par exemple, il ne le voulait pas ! Et le seul moyen qui lui apparaissait de se relever dans l'opinion, celait d'attacher à sa fortune le hardi et redoutable Bouillaud, qui saurait bien assurer à celui qui l'aurait fait son gendre, le Iriomphe politique dû à tant de services. Tout chaud d'enthousiasme, Didelod s'en tint à cette conclusion. Et, prêt à tout pour obtenir que Laurence se prêtât à son admirable combinaison, il alla se

LA HULITK IIOUGË «7

mettre au lit, afin de réparei* les fatigues de cette terrible journée.

Dès le malin, il partit pour l'usine, oîi il arriva vers huit heures. Les ateliers étaient en pleine activité. Le rontlement des transmissions, le bruit des marteauxpilons, le grincement des ponts roulants, soulevant des masses de fonte pour les placer sous les machinesoutils, qui les découpaient sans le moindre effort apparent, le va-et-vient des commis portant les ordres, tout attestait la puissance et la régularité du travail. M. Didelod entra au bureau et passa dans son cabinet où tous les chefs de service, appelés par le téléphone, se réunirent pour le conseil quotidien. Ceux qui afïectaient de traiter M. Didelod, député, comme un fantoche, auraient, en le voyant au milieu de ses employés, dans sa fonction de chef d'industrie, singulièrement changé d'opinion sur son compte.

Sur le terrain des affaires, il se retrouvait et redevenait l'homme de haute capacité, de caractère ferme, qu'il cessait d'être, dès que la déprimante politique obscurcissait son jugement. Des ordres clairs mettaient au courant de ses intentions ses collaborateurs, et précisaient, en brèves paroles, les opéralions à poursuivre. Là, il jouissait complètement de son omnipotence. Il se sentait vraiment le maître, non pas par une fiction sociale, mais par la matérialité des faits. Tout ce qui était autour de lui : le sol, les bâtiments, les outils, les amoncellements de charbon et de fer, lui appartenait, prêt à se changer, par la force de sa volonté, en machines, qui

s'en iraient, dans toutes les parties du monde, porter son nom de grand industriel. Il fit un retour sur luimême. Le rêve qu'il avait caressé n'était-il pas bien décevant comparé à ces puissantes réalités ? N'était-il pas, comme le lui avait dit sa femme, une dupe, en sacrifiant les unes à l'autre et ne laissait-il pas la proie pour l'ombre? Il ne voulut pas s'appesantir sur ces idées, qui lui étaient désagréables, et s'absorba dans son travail.

Quand il quitta l'usine, il était midi. Il monta en voiture et se fît reconduire à Badonviller, pour déjeuner. Le repas du matin était toujours rapide. M. Didelod parlait peu, écoutait d'une oreille distraite la conversation de sa femme et de ses enfants. Il n'abandonnait le souci de ses affaires que le soir. Ce jour-là, cependant, il parut en veine d'amabilité, adressa des questions à Maurice sur l'état du gibier dans la chasse, projeta des invitations et fut particulièrement gracieux pour sa fille. Quand on se leva de table, il prit Laurence par le bras, l'emmena sur la terrasse avec lui, alluma un cigare, et marcha, à petits pas, le long des magnifiques parterres, qui sont une des gloires de IJadonvilier. Au bout d'un instant, il regarda Laurence d'un air affectueux, et brusquement :

— Il y a longtemps que nous n'avons causé ensemble, ma chère petite, et je me le reproche, mais je suis tellement pris de tous côtés que je néglige un peu mesdevoirs de père. Je veux réparer ces manquements et me mettre à jour avec toi. Voyons, ma Laurence, tu esune lille très intelligente. Tu me comprendras. Je-

pense à te marier. Mais je ne voudrais pas te voir faire un mariage ordinaire.

— Qu'on tends-tu par un mariage ordinaire ? coupa la jeune fille avec tranquillité.

— J'entends le mariage que toutes tes compagnes, toutes tes amies, toutes les jeunes filles, dans ta situalion, ont l'habitude de faire, et qui consiste à épouser un jeune homme du monde, bien tourné, bien élevé, riche, mais sans valeur personnelle, et qui ne peut être pour elles qu'un banal compagnon d'existence. Je souhaiterais, au milieu des graves mouvements sociaux qui se préparent, te voir appuyée sur un bras fort, qui saurait te maintenir à ta place, c'est-à-dire au-dessus des autres.

Laurence sourit :

— Voilà, cher père, des pensées bien peu démocratiques.

— Eh ! ma chère, répartit vivement Didelod, la démocratie ne proscrit pas les supériorités. Loin de là : elle les met en valeur et les consacre.

— Alors, reprit la jeune fille, tu as pensé à me chercher un homme supérieur. Et tu l'as trouvé?

— Oui.

— Et quel est-il?

— Un homme de premier mérite, jeune et déjà célèbre. Orateur remarquable, puissant remueur de foules. Un de ceux que, d'ores et déjà, la France reconnaît comme ses maîtres.

— .Vutrement dit, un député socialiste, résuma froidement M"*" Didelod.

— Oui, c'est...

— Ne le nomme pas! interrompit Laurence. C'est inutile. Je ne veux même pas discuter ses titres. Je n'épouserai jamais un homme politique, à moins qu'il ne soit royaliste et catholique.

La foudre, en tombant sur le député de Lehrange, ne l'aurait pas assommé plus complètement que ne le fit celte déclaration de sa fille. Il la regarda, d'un air consterné, comme s'il n'en croyait pas ses oreilles. Puis il répéta :

— Royaliste et catholique? Est-ce possible ? Ma fille, es-tu dans ton bon sens?

— Remarque, cher père, dit Laurence, que nous parlons d'un homme politique. Je t'indique l'opinion qu'il devrait avoir pour me convenir. Oui, si j'avais épousé un homme politique, j'aurais voulu porter le nom d'un Montalembert, pour ne pas prendre un exemple parmi les vivants. Voilà, à mon avis, la part qu'une femme peut noblement envier dans la vie politique de son mari : l'échaulTerMe son ardeur à soutenir les hautes vertus religieuses et les immuables principes sociaux, partager ses luîtes pour la défense des idées monarchiques, seule garantie de la grandeur nationale.

— Mais, ma fille, balbutia Didelod, tu relardes de cinquante ans... Il me semble que j'entends parler ta grand'mère... Tu en es revenue au droit divin.

— Pas tout à fait, dit Laurence en souriant. J'admets le suffrage universel, en le modifiant, toutefois, dans son application qui me paraît détestable. Il faudrait

revenir au scrutin de liste et instituer la représentation proportionnelle...

Celle fois Didelod se ressaisit. Il regarda Laurence, d'un air courroucé, et l'arrêtant à son tour :

— Ma fille, tu te moques de moi !

— Cher papa, je ne me le permettrais pas. Mais tu m'as parlé d'un mariage politique. Alors, je te fais ma profession de foi... Si jamais on a eu le droit de discuter, c'est en matière politique...

— Je ne veux pas que tu discutes, Laurence. Je veux que tu m'écoutes...

— Oh! s'exclama gaîment la jeune fille. Et la liberté de conscience, alors ? Et la liberté d'examen? El toutes les libertés ? Tu les abolis dans ta famille?

Elle se mit à rire et regarda son père avec une si drôle de mine, que celui-ci ne trouva d'autre ressource que celle de se fâcher :

— Je suis vraiment bien récompensé de ma sollicitude ! Au moment où je cherche à l'assurer un avenir magnifique, en appelant dans ma famille un homme à qui il ne manque qu'une grande fortune pour devenir le premier dans l'Etat, tu tournes en ridicule mes intentions et tu repousses mes propositions. C'est fort bien ! Tu sais que je ne te contraindrai point et que je te laisserai maîtresse de toi-même. Mais, moi aussi, je resterai maître de mon consentement. Et tu ne l'obtiendras jamais pour un candidat qui ne me présenterait pas les garanties que je suis en droit d'exiger.

— Quelles sont-elles?

— Je le l'ai dit : je n'accepterai pour gendre qu'un

lOi LES BATAILLES DE LA VIE

homme ayant une valeur personnelle, fût-il sans fortune.

— Le tout est de s'entendre sur ce que tu appelles une valeur personnelle.

— Eh bien ! tout homme tirant de son propre fends le moyen d'acquérir soit une brillante réputation, soit une haute situation, soit une grande fortune.

— Du premier coup, ainsi, se trouvent éliminés les marins et les soldats, qui ne peuvent, à moins d'une guerre, et .je ne la souhaite pas, parvenir aux grades supérieurs, avant d'être arrivés à la vieillesse? Tu aurais mieux fait de me dire, tout bonnement : je ne veux pas que tu épouses le lieutenant Maxime de Berlier.

— C'est, en effet, ce que je ne veux pas. Laurence fit à son père une respectueuse révérence

et, sans ajouter une parole, elle tourna les talons et s'éloigna.

— Où vas-tu? cria-t-il.

Elle sarrêta court :

— Je rentre chez moi. Je pense, après cette déclaration, que nous n'avons plus rien à nous dire !

— Comment cela?

— Tu m'as signifié tes volontés. Je ne réplique pas et je m'en vais.

— C'est une façon de rébellion !

— Ah ! tu ne penses pas que je vais me répandre en manifestations d'allégresse ! Tu me fais beaucoup de peine. Je me tais. C'est le mieux que lu puisses attendre de mol !

LA ROUTE UOUGË 103

— Autrement dit, tu vas bouder.

— Non ! Ce n'est pas ma manière.

— Mais tu vas penser à ce petit serin, comme si de rien n'était !

— C'est un ami d'enfance. C'est un cœur exquis et qui va souffrir beaucoup.

— Tu n'as qu'à ne rien lui dire !

— Je n'ai pas tant de duplicité !

— Alors toute la famille de Berlier va me tirer aux jambes !

— Tu ne peux pourtant pas espérer que ces braves gens vont déborder de reconnaissance. Ils te valent bien, par leur situation si nette, si respectée, par leur naissance illustre. Ce sont des chevaux de Lorraine, tu sais! Et apparentés aux Habsbourg! Ils ont la plus plus grande partie de leurs propriétés en Alsace-Lorraine, et les Allemands leur font des grâces, quoiqu'ils n'aient pas lâché la France, salement, comme quelqu'un que je sais et qui te touche de près.

M. Didelod tressaillit. L'option de Jules Reismann pour la nationalité allemande était un des points sensibles de sa conscience. Son beau-frère et son associé s'était jeté dans les bras de l'ennemi, et leur exploitation commune en tirait avantage. La défection pesait donc sur lui, pour une part, il ne pouvait se le dissimuler. Tout ce qui lui rappelait celle situation l'exaspérait. Il fronça le sourcil, regarda sa fille de haut :

— Préjugés d'esprit faible ! L'humanité ne reconnaît pas de frontières !

— Alors, pourquoi ne t'es-tu pas laissé annexer?

Tu n'as pas toujours pensé ainsi. Et il ne faudrait pas chercher bien loin, dans tes professioms de foi, pour y retrouver trace de militarisme.

— Jamais! jamais! cria-t-il.

— Allons ! papa ! Tu as dîné avec le général Boulanger.

Ceci était le coin mystérieux de ses transformations politiques, et nul ne se hasardait à y projeter la lumière. Didelod pâlit. 11 fit un geste de protestation outragée. Mais il n'osa pas discuter plus longtemps avec le redoutable adversaire qu'était sa fille.

— Brisons-là, dit-il avec dignité. Tu connais, maintenant, mes intentions. Je compte que tu t'y conformeras.

Laurence s'inclina sans répondre, et, cette fois, sans que son père la rappelât, elle s'éloigna.

M. Didelod rentra dans le château, prit dans son cabinet les papiers préparés sur son bureau, et montant en voilure, il se fit conduire à l'usine. Il était soucieux. Pour la première fois, il se trouvait en désaccord sérieux avec sa fille. La fermeté, avec laquelle Laurence avait repoussé ses tentatives, l'impressionnait. Il la trouvait, d'habitude, respectueuse et conciliante. Avec une grande finesse, elle savait ne pas heurter les idées absolues et si exagérées du député de Lehrange. Même, elle intervenait adroitement, entre sa mère et son père, et excellait à détendre les rapports, souvent un peu difficiles, de Maurice avec M. Didelod. Mais, cette fois, elle n'avait pas rompu dune semelle et lui avait résisté résolument. Etait-ce donc que ce Maxime lui tînt si

LA ROUTE UOUGK 105

fort au cœur? Ils avaient grandi, l'un près de l'autre, dans la camaraderie de la jeunesse, mais de là à une afifection assez forte pour que Laurence résistât longtemps à son père, il y avait loin. Cependant elle s'était prononcée avec bien de la netteté. De la part d'un esprit aussi délié, il y avait là un symptôme très sérieux. Si son parti n'avait pas été pris, elle ne se serait pas défendue, elle n'aurait pas attaqué avec cette rude hardiesse. Si son cœur était donné, elle aurait donc du chagrin de la résolution annoncée par son père. A l'idée de voir sa Laurence triste et malheureuse, une ombre passa sur le front de M. Didelod. Et cependant la marier à ce lieutenant de dragons, à ce clérical, à ce réactionnaire, lui, le député socialiste, était-ce possible? Il entendait d'avance les gorges chaudes des gens de son parti. Ah! le beau, tapage dans les journaux ! M. Didelod, ce pur, cet austère républicain, ce libre penseur, cet antimilitariste, donnait sa fille au comte de Berlier, il la mariait, à l'église, avec un porteur de sabre ! C'était complet, comme trahison.

Dans sa voiture, M. Didelod hocha la tête avec découragement. Il pensa : dans la vie, l'homme politique ne devrait avoir aucun lien qui puisse le gêner. L'idéal, ce serait d'être bâtard et célibataire. Mais aussitôt il fit un retour sur lui-même. Être seul alors? Quelle existence! Et tout cela à cause de la politique? N'était-ce pas une grande duperie? Que lui avait-elle valu jusqu'ici ? De bien maigres satisfactions, beaucoup de déboires. Et ses espérances prochaines se réaliseraient-

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elles? Il allait risquer de tourmenter les siens, de porter le trouble dans sa famille, d'affliger une enfant qui ne lui avait donné que de la joie, pour rester fidèle à un programme, que tous ses coreligionnaires n'adoptaient que par ambition, et lui-même... Il eut un sursaut. Ses convictions protestèrent. Non ! il était sincère. Il croyait au bonheur de l'humanité, par la transformation sociale. Il voulait plus de solidarité et d'égalité •entre les citoyens. Il détestait la tyrannie, qu'elle vînt des rois par la force, ou des prêtres par la persuasion. 'Et il ne pouvait, pour un caprice de petite fille, mentir aux principes de toute sa vie. Le mariage de Laurence le compromettrait irrémédiablement. Il avait donc le devoir de s'y opposer.

Il ne voulut pas réfléchir à tout ce qu il y avait d'afifreusement égoïste dans sa décision. 11 jugea raisonnable de soustraire sa fille aux catastrophes qu'une union avec un réactionnaire lui promettrait pour l'avenir. Et nettement, résolument, il persista dans le refus qu'il venait d'opposer à Laurence. Il entrait, à ce moment même, dans la cour de l'administration. Il descendit de sa voiture, et donnant ses papiers au gardien de la porte, il pénétra dans ses bureaux. Dès les premiers pas, un détail le frappa : le garçon du vestibule •n'était pas assis à sa table comme à l'ordinaire. La porte de la salle des expéditionnaires était grande •ouverte. El, dans la perspective ouverte à son regard, il remarqua du trouble et de la confusion. Les employés ■au lieu d'écrire étaient debout et causaient. M. Didelod •étonné ne voulut pas descendre à des observations

personnelles. Il gagna son cabinet, appuya sur la sonnerie du téléphone qui le mettait en communication avec le secrétaire général. Un instani plus tard, celui-ci paraissait devant son chef.

— Qu'est-ce que cela signifie, monsieur Garneret? lit le député, avec un regard mécontent, j'arrive, je ne trouve personne dans l'antichambre, les expéditionnaires causent, au lieu de faire la correspondance. On n'entend qu'un bourdonnement de conversations, au lieu du bruit des machines à écrire... Est-ce qu'il se passe ici quelque chose d'anormal?

La physionomie de M. Garneret se fit soucieuse :

— Mon Dieu, monsieur, je ne puis rien préciser. Mais il se passe certainement quelque chose, et qui n'est pas bon. Deux des fours à cémenter, viennent de s'éteindre.

— Comment cela? Les équipes d'alimentation ont donc cessé le travail ?

— Elles n'ont pas cessé le travail. Mais elles ont dû supprimer l'alimentation.

— Mauvaise volonté?

— Assurément, quoique les chefs s'en défendent.

— Quelles excuses allèguent-ils ?

— La qualité du combustible.

— Défaite! Le combustible n'a pas changé. Vous avez fait une enquête.

— Immédiate. Le résultat en est précis. Il est certain que les équipes des deux fours ont été, la semaine dernière, en rapport avec Stylb, quand il est venu à Lehrange. Et je ne serais pas surpris que nous nous trouvions en présence d'une tentative de grève.

— Ici ? Chez moi ? Quand, depuis' cinquante ans, jamais l'accord n'a cessé d'exister, entre les Didelod et leurs ouvriers? Une grève, à Lehrange? Allons! Monsieur, c'est impossible !

— Il y a vingt-quatre heures, monsieur, je l'aurais affirmé aussi. Mais, ce matin, je ne sais plus que croire.

— Quels sont les chefs d'équipe?

— Marteau et Seigneurier.

— Ce sont des hommes intelligents. Que font-ils en ce moment?

— Ils remettent les fours en état.

— Donc, ils ne refusent pas le travail.

— En aucune façon.

— Alors, d'où viennent vos craintes?

— De tout et de rien. Comment se fait-il que les bureaux soient en rumeur pour un fait aussi peu important que deux fourneaux éteints, si le fait, par luimême, n'avait pas une signification spéciale, comme la portée dune manifestation antipatronale? Il y a de la mauvaise volonté dans l'air. On ne dit rien, mais on se regarde, personne ne prend l'initiative, parce que ce serait énorme. Mais on attend un mot, un geste. Enfin, la révolte est imminente. Cela se sent.

— Et, en tout cas, à quel propos?

— L'afl'aire Neumans.

— Quel rapport avec notre industrie?

— Aucun rapport industriel. Un rapport social. La solidarité ouvrière.

— C'est imbécile !

— Absolument. Mais vous n'ignorez pas que les

LA UOUTE KOUGK lOlt

ordres viennent de Paris, et que si, pour une raison politique, on a besoin d'un niouvemcnl ouvrier, dans noire région, le mouvement sera ordonné et aura lieu.

— Nous n'en sommes pas là. J'ai des amis dans les conseils du parti...

— Je souhaite que vos amis soient sincères et fidèles.

— S'ils me trahissaient, j'aurais le moyen de les en punir.

— Mais le mal serait fait.

— Ne craignez rien, monsieur Garneret. Il ne sera pas si facile de venirà bout de Didelod, de bouleverser Lehrange !

■ — Ah! Monsieur, s'écria le secrétaire, votre optimisme me fait trembler !

— Bon ! Calmez-vous ! Mais, en attendant, veillez à ce que l'ordre le plus parfait règne dans les bureaux, et donnez les mêmes instructions pour les ateliers. Au moindre incident, prévenez-moi. Je ne bougerai pas de la journée.

Dans l'arrière-boutique du cabaret de la Pomme de pin, les délégués ouvriers conféraient en prenant l'apéritif. Tournemarie jovial, comme à son ordinaire, rendait compte de la marche des événements. L'instituteur Grangel, Técoutait d'un air morose.

— Les ouvriers de Lelirange seront durs à mettre en mouvement. Toutes les raisons que nous avons données aux représentants du syndicat ont été trouvées bonnes. Mais voilà des gens qui, depuis trois générations, sont habitués à travailler chez les mêmes patrons, au même endroit, presque avec les mêmes outils. Us ne rompront pas si facilement la chaîne de leurs habitudes. Ils sont bien payés, ils ne réclament rien. Et quand on vient leur parler de l'intérêt général du prolétariat, ils ne contredisent pas, mais on voit qu'ils pensent ^: qu'est-ce que ça -peut bien nous faire? Allons-nous nous occuper de gens, qui ne se sont jamais occupés de nous, et cela au nom d'une sentimentalité assez vague"? Le plus important est de vivre. Or, nous vivons. Quand nous aurons cessé le travail, pour une cause qui, nous dit-on, est commune à tous les ouvriers, nous serons bien avancés? Ce sera le chômage. Et pour combien de

temps? Qu'on ne vienne pas nous raconter que nous aurons raison de notre patron, et que nous le réduirons, par la grève, à faire nos volontés. C est faux ! Avant que M. Didelod soit ruiné et que Lehrange soit réduit, il s'écoulera tant de temps que nous serons tous morts de faim. Pour mieux dire, entre Lehrange et nous, la lutte n'est pas égale. Jamais nous ne vaincrons Letirange. La caisse de M. Didelod est inépuisable. 11 est si riche ! Et, en tous cas. il n'aurait pas besoin d'arrêter le travail. Si demain Lehrange fermait, Steingel doublerait sa production, et le tour serait joué. Une grève, ici, serait une manœuvre sans raison. Il faudrait que nous y soyons forcés pour quitter les ateliers. Voilà ce que l'on pense à Lehrange. Et cela ne peut pas nous étonner. Cependant, l'influence de notre parti est si forte que, malgré tout, une tentative d'arrêt du travail a eu lieu. Deux fours ont été éteints. Mais M. Didelod a feint de considérer cette extinction comme un accident. Il n'a pas fait d'histoires... Il est très malin. Les deux chefs d'équipe sont restés en place. C'est à recommencer.

— Mais comment et sous quelle forme '?

— Ah ! La meilleure ce serait un esclandre, dans la rue. Une bagarre avec la police et avec la troupe. Alors tous les ouvriers marcheraient. Le fameux cri : «on

^nrge nos frères!» a toujours la même valeur. Il n'y a pas de foule qui y résiste. Et une fois le mouvement hincé, bien habile qui l'arrêterait.

— Il faut le lancer. Et c'est là que commence la difliculté. Vous avez vu que Didelod a négligé la bombe

de la mairie. Pas d'instruction, pas de poursuites. Le mot d'ordre est d'attribuer cette explosion à l'imprudence d'un gamin.

— Faudra-t-il faire sauter la préfecture, ou le palais de justice, pour qu'on cesse de plaisanter?

— Il s'agit de trouver autre chose, fit l'instituteur, qui s'était, jusque-là, borné à écouter. Dans l'ordre matériel, ce serait de nul efifet, puisque les ouvriers sont contents de leur sort. 11 faut donc créer un incident d'ordre moral, qui puisse tourner à l'aigu, ot fournir les éléments d'un mouvement populaire.

11 s'arrêta, regarda Tournemarie, d'un air dominateur, puis avec rudesse il déclara :

— Je ne m'arrêterai devant aucune considération personnelle, quand il s'agit de la révolution. Nos petits intérêts doivent disparaître, devant la grandeur de la cause, et nos sentiments être tenus pour rien. Je vais donc parler plus que librement, brutalement. Tournemarie peut nous fournir l'amorce de l'incident, qui mettra le feu au parti ouvrier.

Tournemarie changea d'expression. Sa figure joviale se crispa. Il dit avec un commencement d'inquiétude :

— Moi? Et par quel moyen?

— Oh ! Un moyen indépendant de la volonté. Le hasard se charge de le fournir. Toute la question est de savoir si tu consentiras à l'adopter.

— Quel est-il?

— Ici, nous arrivons sur un terrain difficile. Mai.s, je vous l'ai dit, je ne me laisserai arrêter par aucune considération. S'il s'agissait de tirer au sort, entre vous.

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celui qui serait chargé de se livrer à ce que les bourgeois appellent un attentat et ce que vous nommez, vous, l'action directe, il n'y aurait pas d'hésitation, n'est-ce pas? Et pourtant vous sacrifieriez sans doute la vie de l'un des vôtres. Ici, il ne peut être question que d'un choc moral, et qui accentuera encore plus la haine de classe qui vous anime, car le coupable, celui i[ui a offensé Tournemarie, est un de nos pires ennemis : un soldat.

— Qu'a-l-il fait? cria l'ouvrier devenu très pâle.

— Il a débauché ta fille ainée ! répondit durement Grangel. Ce sont jeux d'aristocrate !

— Malheur! fitTournemarie.en frappant, sur la table, un coup qui fit danser tous les verres et toutes les bouteilles. Et comment le sais-tu '?

— Pardieu ! Je les ai rencontrés ensemble.

— Depuis combien de temps ?

— Il y a bien deux mois. Maintenant, je ne les vois plus tous les deux. Ils se défient. La petite va chez lofficier. Elle le raconte, sans doute, qu'elle a du travail supplémentaire à son magasin, pour expliquer l'heure tardive à laquelle elle rentre. Et lui, le joli lieutenant, donne de l'argent pour que tu te retrouves dans les comptes. Eh bien, si tu veux te venger, à la fois, et servir la cause, tu n'as qu'à les surprendre. Il y aura une bagarre, les camarades seront là pour te prêter main-forte. Et, si la chance veut que l'officier se défende, alors nous sommes bons et l'affaire est dans le sac.

Il s'arrêta, regarda Tournemarie, qui restait muet et sombre :

— Eli bien ! Il faut te montrer un homme et agir. Ta fille a mal tourné. Elle nest pas la première. Les tilles d'ouvriers, quand elles sont gentilles, ne sont-elles pas faites pour le plaisir des gens riches? Vous peinez, pour enrichir les pères, et vous avez des filles, pour amuser les lils. C'est dans Tordre de l'exploitation habituelle. Ne vas-lupas tomber dans le marasme! Tournemarie, tu me fais de la peine. Je te croyais plus de ressort!

— A 11 ! gémit l'ouvrier, tu en parles à ton aise. Tu es célibataire. Tu n'as ni femme, ni enfants! Mais, ma fille, ma petite Ilortense ! Ah ! le misérable ! Je l'assommerai !

— Allons donc ! Te voilà, enfin, au ton de la situation ! dit Grangel avec un aigre sourire. Oui, ce cadetlà, qui se paie ta fille, casse-lui la figure ! Seulement, choisis l'occasion. Si tu vas tout droit chez lui, d'abord il ne t'ouvrira pas, et fera partir l'enfant par une porte dérobée, pendant qu'il parlementera avec toi. Et si tu fais le malin, il te jettera en bas de l'escalier. Non ! Non ! Il faut lui tendre un bon piège et le prendre, sans qu'il puisse échapper.

— Et ma fille avec lui ! murmura Tournemarie.

— On s'arrangera pour lui donner le beau rôle. Un séducteur, auquel elle aura résisté, et qui aura voulu la violenter... Oui, c'est là le plan ! Et comme l'officier va la danser! Ses camarades... Ah ! le rêve serait d'entraîner quelques-uns de ses camarades à le défendre. Les amis te soutiendraient. Bagarre générale. Je vais étudier cette all'aire-là!

LA ROUTE ROLGE 115

Tournomarie se leva avec violence :

— rais-moi le plaisir de te lenir tranquille, n'est-ce pas? Il test facile, à toi, de traiter légèrement un malheur qui n'atteint que moi. Maisje ne veux pas, tu entends, servir de prétexte à tes combinaisons. Je saurai me venger, mais seul et à ma guise. L'officier ne remportera pas en paradis, je t'en donne ma parole. L'honneur d'un ouvrier vaut celui d'un Jjourgeois. Je le lui ferai voir, maisje ne veux pas de battage autour de cette affaire. Il n'est déjà pas très propre, à toi, de m'avoir si crûment appris la vérité. Tu es un beau parleur, mais tu ne m'as pas convaincu que je doive sacri- (ier mes sentiments les plus intimes aux intérêts du parti.

— Bon ! Bon ! fit Grangel, que tu te décides à agir pour le bien jle la cause, ou que tu satisfasses seule- . lient tes rancunes personnelles, je ne crois pas qu'il soit inutile que tu aies appris la vérité. Aurais-tu désiré continuer a être bafoué, comme tu l'es, depuis deux mois ?

— Deux mois ! Et je n'ai rien su, rien vu !

— Mon brave ami, tu ne pouvais pas endoctriner les camarades de chez Neumans et t'occuper de ce qui se passait chez loi. Tu es très excusable d'avoir été trompé. C'est à toi de savoir si tu serais aussi excusable de ne pas t'en venger.

Tournemarie ne répondit pas. Il prit sa casquette à la patère et adressant aux assistants un bref bonsoir, il ouvrit la porte de larrière-bouliqueet sortit. Derrière lui, Grangel dit aux délégués :

— Il va réfléchir. Pauvre Tournemarie! 11 m'en coûtait de l'éclairer. Mais vraiment ce petit lieutenant se fichait par trop de lui ! Vous voyez, camarades, à quoi servent ces galonnés : à porter le trouble dans les familles. La vie qu'ils mènent en font de véritables brutes. Mais tout ça changera. Quand nous serons les maîtres, les surprises de la guerre seront impossibles. La fraternité rendra l'accord facile avec nos voisins, pardessus les frontières, et l'impôt du sang, reste hideux de la barbarie ancienne, sera enfin aboli. La bourgeoisie pourra chercher alors qui défende ses colTres-forts. 11 faudra bien qu'elle rende gorge. Nous retrouverons ainsi, en un seul jour, la fortune publique, détournée par des accapareurs sans conscience, et la sécurité sociale, menacée sans cesse par la force militaire. La seule barrière qui se dresse encore, entre nous et le pouvoir, c'est l'armée. L'antimililarisme doit donc être notre mot d'ordre.

— Oui, mais si les voisins dont tu parles et qui sont en armes de l'autre côté de la frontière nous attaquent un beau jour, notre désarmement pourrait nous coûter cher. Kt si nous avions à compter avec l'autorité allemande, ce serait une autre affaire qu'avec l'autorité française. Ceux-là ne badineraient pas, qui représentent le Kaiser dans les pays d'Empire. Et les coups de sabre ne se feraient pas attendre. Tyrannie pour tyrannie, je préférerais encore celle des gens de ma race et de mon sang que celle de l'étranger.

— Voilà bien la sentimentalité absurde qui amollit tant de caractères ! cria l'instituteur avec colère. Parce

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