A 1'. OLTl': liOUGli
ilii'iiii homme est né en deçà, ou au delà, d'une ligne arbitrairomenl tracée, il sera Allemand ou Français. Il n"v a ni Allemand ni Français, il n'y a que des êtres vivants, }3areils les uns aux autres et qui souffrent. Commençons par abolir la souffrance humaine. Après, nous verrons de quelle couleur devra être le drapeau qui nous abritera. Êtes-vous des compagnons fidèles, prêts à vous dévouer pour la cause? Ou bien, reculezvous devant les conséquences de 1 action nécessair;- ?
Tous les ouvriers se levèrent avec résolution, et sans parler serrèrent la main à Grangel. Il eut Un sourire de satisfaction.
— C'est bien ! Je vois que je puis compter sur vous. Si'parons-nous. N'attirons pas l'attention par un conliliabule trop prolongé. Nous sommes surveillés.
— • Et par qui ?
— Il n'est pas un seul groupement où ne se glissent des mouchards. Et tenez, le fameux Gaudin de M. Didelod passe sa vie à faire des rapports sur mon compte à son patron...
— Gaudin? Que peut-il dire? Il ne sait rien. Et quant à Didelod, s'il simagine, celui-là, que nous sommes dupes de son socialisme! C'est un exploiteur, comme les autres, et plus coupable encore que les autres, parce qu'il est plus riche. Il faudra bien qu'il nous les rende, un jour, ses quarante millions volés à l'ouvrier par son grand-père, son père et par lui, depuis la fondation de Lehrange!
— Allez, mes enfants, tous les comptes se régleront
Il» LES BATAILLES UE LA VIE
au moment de la grande échéance. Les imbéciles de bourgeois, qui jouent au démocrate, s'imaginent que les opinions, affichées par eux, les préserveront, lisseront rasés les premiers!.,.
11 y eut un rire général. Puis la porte de larrièreboutique fut ouverte et, l'un après l'autre, les délégués sortirent.
Fidèle à sa promesse. M"'"' Didelod, aussitôt qu'elle avait été fixée sur les intentions de son mari, s'était rendue à Fleurance, chez son amie la marquise de Berlier. Moins rapproché de la frontière que Badonviller, Fleurance est situé sur une sorte de falaise qui domine le cours de la Verveille. Position très forte, pour soutenir le premier choc d'un corps ennemi. Souvent, en plaisantant, Maxime de Berlier avait dit à son père : si jamais nous avons la guerre, je suis sûr de me battre dans le parc de Fleurance. Il y aura une batterie de canons sur la terrasse et, quand nous reviendrons chez nous, après la guerre, nous ne retrouverons pas pierre sur pierre du château. Unjour quele marquis de Berlier exprimait mélancoliquement, devantM. Jules Reismann, la crainte que cette boutade ne contînt une grande part de vérité :
— Rassurez- vous, dit froidement le député au Reischtag, nos uhlans seraient à Lehrange, avant même que vos dragons aient eu le temps de faire leur paquetage. Ce n'est pas chez vous qu'on se battra, cher monsieur, c'est à Nancy. Vous, vous serez occupé une demiheure après l'entrée en campagne.
— Grand merci! fit le marquis. Plutôt que d'être
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protégé de la sorte, j'aimerais mieux voir brûler ma maison.
— Exagération française ! Eternel Don Quichotlisme! Voulez-vous m'expliquer de quelle utilité serait pour la France l'incendie de votre château?
C'était sur cette fameuse terrasse deFIeurance, dominant si bien tout le pays environnant, que M"'" Didelod et M""^ de Berlier se promenaient en causant.
— Je ne crois pas qu'il y ait lieu de désespérer, dit ^jme Didelod. Laurence a déclaré à son père qu'il était inutile de lui présenter un candidat nouveau et qu'elle ne voulait pas d'un mariage politique. Vous comprenez, ma chère, que cette petite fille, qui est très intelligente, ne se sacrifiera pas aux fantaisies sociales de son père. Elle sait ce que valent les hommes du parti, dans lequel M. Didelod s'est rangé. Gens sans éducation, dénués de scrupules, dotés de passés généralement douteux, apparentés fâcheusement, et n'ayant, pour toute valeur, que leur audace et leur bagout. Ce n'est pas tentant, pour une fille élevée comme Laurence.
— Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je commence à me sentir dépaysée dans mon propre pays. 11 me semble que tout change autour de moi, avec une rapidité incroyable : les mœurs, les idées, les sentiments et jusqu'aux manières. Une transformation s'opère, depuis dix ans, dans la société, qui la rend presque méconnaissable. De ce train, il est impossible que cela dure. Et nous allons à une révolution sociale complète, qui plongera notre pays dans l'anarchie, ou bien à une dictature qui restaurera le principe d'au-
torilé et remettra chaque chose à sa place. Je ne crois pas, en m'exprimant ainsi, traduire des sentiments excessifs. Il me semble qu'une nation ne peut pas vivre dans le désordre, au hasard des caprices de la multitude, et qu'il faut une direction. Or la direction ne doit pas consister uniquement à lancer la moitié d'un peuple, contre l'autre moitié, pour la piller, la brutaliser et l'asservir.
— Je pense que le parti révolutionnaire nous conduirait à des catastrophes, reprit M""" Didelod, mais ce qui m'est le plus particulièrement désagréable, ce sont les formes avec lesquelles il s'y emploie. J'ai l'occasion, hélas, de voir de près les grands chefs du mouvement, et ce qui me frappe le plus c'est leur mauvaise éducation, la rudesse de leurs façons etla grossièreté de leurs sentiments. Ce sont véritablement des gens de bas aloi. Eh bien ! ma chère amie, voila ce que Laurence ne supportera jamais. Elle aura, vis-à-vis de tous les candidats que son père pourra lui présenter, la répugnance que nous exprimons. C'est une horreur physique. Ces gens-là, il faut bien le dire, ne sont pas de la même race que nous. Ils peuvent avoir du génie. Eh bien ! cela ne suffit pas. Il faut encore qu'ils ne soient pas pareils à des zingueurs endimanchés.
— Alors qu'est-ce que nous allons faire, en ce qui louche notre cas particulier?
— Je crois qu'il faut que vous nous boudiez. M. L)id(^lod, avec toute sa forfanterie, est très sensible et très impressionnable. Il est l'ami d'enfance de votre mari, il a l'habitude de se disputer avec lui. M. de Berlicr lui
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manquera. Et puis, tout en llatUinl le parti révolutionnaire, M. Didelod tient beaucoup à rester en bons termes avec les gens de notre monde. Une rupture avec vous peut lui causer des embarras. Il est bon qu'il y réfléchisse. Pour toutes ces raisons, je vous conseille de rester sous votre tente, et même de manifester un peu d'hûslililé.
— Mon pauvre Maxime, dit la marquise, qui aime tant votre fille ! Quelle privation, pour lui, de ne plus la voir.
— S'il ne la voit plus, c'est qu'il ne saura pas s'y prendre. Ce n'est pas a moi de lui donner des conseils, en cette matière, mais vraiment nous avons assez de connaissances communes, pour qu'il y ait de la ressource. Quant ù Laurence, je suis parfaitement tranquille. Rien ne pourra rempêcher de causer avec Maxime, quand elle le rencontrera. Elle le ferait en présence de M. Didelod, sans la moindre hésitation. Son père a trop souvent plaidé, devantelle, lacause de lindépendance féminine, la libre disposition de sa personne et le droit de vivre sa vie, suivant la fameuse théorie ibsénienne, si commode, quand on ne veut se plier à aucun devoir, pour qu'il lui soit possible de restreindre la liberté de sa fille. Elle lui tiendra tète fièrement. Je serai obligée, comme mère, de l'en blâmer, mais, comme femme, je lui donnerai absolument raison.
— Et, dites-moi, fit M*"- Berlier, avez-vous des renseignements sur ces affaires de grève à Lehrange? On dit que cela ne va pas du tout, et que le coup de l'autre
jour, à la mairie, était très sérieux, en dépit des dénégations de M. Didelod.
— Mon mari, pour qu'il avoue que ses camarades sont des bandits, il faudrait qu'on lui passât la tête dans la guillotine, et, encore, il crierait que c'est un complot réactionnaire. L'aveuglement, ou le parti-pris, car on ne sait pas au juste ce que c'est, poussé à ce point-là, devient touchant et presque sublime. Vous pensez bien qu'il ne me fait pas de confidences, surtout si les choses tournent de travers II ne pouvait rien lui arriver de plus désobligeant que ces troubles ouvriers. Lui, qui n'a jamais cessé de répéter : Dans macircons-
, cription, avec mon influence sur les esprits, grâce à mon libéralisme, aucun mouvement n'est à craindre. Vous jugez de son mécontentement. Il est atteint au plus sensible de son amour-propre. S'il ne fallait que donner de l'argent, pour faire tout rentrer dans l'ordre, il viderait sa caisse. Mais, d'après ce que je vois, la direction du mouvement est à Paris et échappe à M. Dideloil. Il a beau dire que les socialistes sont ses frères, il est un autre homme qu'eux. Ils n'ont pour lui que de la défiance, et il n'a pour eux, au fond, que du dédain. Ils veulent l'exploiter. 11 rêve de les conduire. Le duperont-ils, ou réussira-t-il à les mater? Il y a de grandes chances pour que ce soit M. Didelod qui succombe. Il est plein de scrupules et ses adversaires n'en ont point.
— Mon fils, qui entend parler les habitants de Lehrange, et qui est au courant des rapports qui sont apportés à l'état-major de la brigade, assure que
cela va très mal, et qu'il pourrait bien y avoir un coup do chien. . . Lequel ? Oi!i? Contre qui ? On n'en sait rien. Mais l'inquiélude est partout. La grève Neumans n'est que l'amorce, paraît-il, d'un vaste mouvement ouvrier dans la région. On va jusqu'à dire que les ouvriers français voudraient exiger le renvoi des ouvriers étrangers.
— Quoi! Les Alsaciens-Lorrains, qui travaillent à Lehrange? Mais ce sont des Français!
— Eux, répondent que ce sont des Allemands, et que leur tendance à accepter des salaires réduits, est cause du bas prix de la main-d'œuvre.
— Et leurs doctrines internationalistes? Us font des distinctions entre les travailleurs ?
— Voilà qui les embarrasse peu ! Mais, suivant que cela leur est utile, ou seulement commode, ils disent blanc, ou ils disent noir. Il n'y a pas de mauvaise foi pareille à la leur. Et, avec cet argument suprême de rintérèt du prolétariat, ils légitiment tout. C'est leur droit divin, à eux. Et ils crient contre l'absolutisme et linfaillibilité !
— Mais, s'il y a des bagarres sérieuses, ici, je vais mourir d'inquiétude. Je ne suis pas siîre du tout que M. Didelod ne veuille y jouer un rôle, et il est à craindre, dans ce cas-là, qu'il ne choisisse le plus violent. Il sait trop bien que la modération n'est jamais écoutée et il faut absolument, pour qu'il soit heureux, qu'on l'écoute.
— C'est fort bien! Mais on aura beau l'écouter, il y a de grandes chances pour qu'il ne soit pas entendu.
li*i LES BATAILLES DE LA VIE
Je ne le crois pas homme à prêcher la révolution contre lui-même. Alors que pourrait-il bien dire qui satisfasse des enragés, décidés à supprimer la propriété individuelle? Tout cela finira sans doute par des coups. Et je ne vois pas très nettementM.Didelod, parmi ceux qui les donneront, tandis qu'il me paraît né pour être de ceux qui vont les recevoir.
— El mon fils, Maurice, qui a le diable au corps, qu'en ferais-je, en pareilles circonstances? J'ai bien envie de l'expédier en Angleterre. Ah ! L'horrible politique 1 On pourra dire qu'elle a fait le tourment de ma vie. Jamais, je ne consentirai, vous entendez bien, à marier ma fille à un homme politique. Recommencer pour son compte, à elle, tous les ennuis que j'ai eus pour le mien... Et être sûre d'avance que M. Didelod, au bout de six mois, ne s'entendrait plus avec son gendre, soit que celui-ci le dépasse, soit qu'il reste en arrière... Ce serait le Palais-Bourbon, chez soi. Autant, tout de suite, vivre à Charenton !
Les deux amies s'étaient dirigées vers la cour d'honneur, vaste et plantée d'arbre séculaires, où la voiture de M'"" Didelod stationnait, à l'ombre.
— Si vous apprenez quelque chose, vous me le ferez dire, n'est-ce pas? demanda la femme du député. Et, pour ce qui nous intéresse toutes deux, comptez sur moi, comme sur vous-même.
M"" Didelod monta en voiture, et regagna Badonviller par la forêt.
Tournemarie, si peu scrupuleux qu'il fût, n'avait pas ucceplf'la délation de l'instituteur, comme un fait banal.
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L'ne violente colère grandait en lui, alimentée par les alcools qu'il avait bus, pendant la réunion, et par les rétlexions qu'il faisait tout en regagnant son logis. L'esprit aigri par les difficultés de la vie, augmentées, pour lui, par l'irrégularité de son travail, il rendait les bourgeois responsables de ses peines, ce qui était plus simple que de rechercher s'il n'en était pas lui-même la cause. Il marchait, dans la rue, mâchant ses rancunes et se proposait de corriger, comme il était juste, sa « bougresse » de fille, qui s'en allait faire la noce avec des militaires, au lieu de travailler pour sa famille. Il avait, tout en proférant de sourdes injures, traversé le faubourg, et sans s'en apercevoir, il était arrivé sur le bord de la Verveille. Il tournait le dos à son chemin, et brusquement s'arrêta devantle pont qui mène à la ville basse :
— Et bien! Si c'est comme ça que je rentre chez moi, grommela-t-il, j'y serai demain. C'est cette sacrée Ilortense, qui me met à l'envers. Ah ! Elle « n'y coupera pas » ! Et je lui promets une danse !
Il retourna sur ses pas, prit l'avenue du Pont, et s'engagea dans une petite rue, très silencieuse et tout à fait déserte, au bout de laquelle il distingua une forme féminine qui se hâtait. Il s'arrêta, comme pétrilié, avisa une saillie de terrasse dans l'angle de laquelle il se dissimula. Il venait, dans la passante qui marchait devant lui, de reconnaître sa tille. Il étoufl'a un juron, avança la tête avec précaution et la suivit du regard. Elle marchait toujours, d'un pas pressé, puis elle poussa une porte et entra rapidement dans un jardin.
Tourneiïiarie demeura un instant à réfléchir. 11 consulta sa montre : elle marquait cinq heures.
Réglementairement Hortense ne devait quitter son travail qu'à six heures. Grangel avait donc dit la vérité. Elle avait un amant et c'était chez lui qu'elle venait d'entrer. L'ouvrier examina les alentours. La maison, à l'abri de laquelle il se trouvait, était une habitation bourgeoise. En face, un maraîcher possédait un grand terrain couvert de châssis et de cloches ; puis, un marchand de fourrages, occupait de vastes hangars, dont l'entrée principale était sur la rue parallèle, rue commerçante avec de nombreuses boutiques. En face de la propriété, où Hortense venait de disparaître, s'ouvrait, noire et enfumée, la porte d'un maréchal ferrant, auprès de laquelle un cheval blanc était attaché. Le choc lent des marteaux sur l'enclume annonçait [que le travail naccablait pas le forgeron. Plus loin, des maison particulières. Tournemarie pensa : si je vais frapper à la porte du jardin, et demander ma fille, je trouverai visage de bois. On la fera filer par une autre sortie, et je lui aurai donné l'éveil pour toujours. Il faut donc agir prudemment, la guetter, et la prendre sur le fait. Il quitta son poste, s'avança jusqu'à la maison et, avec précaution, l'examina. C'était un pavillon carré, caché sous la verdure, et qui semblait avoir été préparé pour des rendez-vous d'amour. En longeant le pied du mur, Tournemarie était certain qu'on ne pourrait pas le voir delà maison. Une ruelle s'ouvrait au bout du mur. Il la suivit et, con.stata qu'une porte charretière permettait d'accéder aux
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communs, composés d'une écurie, et, sans doute, de logements pour le domestique. S'il s'arrêtait à l'angle des deux rues, sous le pignon du mur, il devenait impossible de sortir du jardin sans être vu par lui . Mais comment rester là, en faction, pendant l'heure que durerait vraisemblablement la visite d'IIortense, sans qu'un passant le remarquât, s'étonnât, sans qu'un voisin, peut-être, prévînt? Et comment supporter la durée de ce rendez-vous, avec les pensées qui lui bouleversaient le cerveau ? Il jugea que ce serait un supplice trop long pour qu'il pût l'endurer. Et, au risque de ce qu'il en adviendrait, il se décida à gagner la porte du jardin et à entrer.
C'était une porte qui s'ouvrait avec un bec-de-cane, bénévolementvet sans précautions. Il la referma silencieusement et se trouva dans un jardin, très vert, très soigné, aux allées bien sablées. Sans s'attarder, Tournemarie alla tout droit à la maison, gravit un petit perron de quatre marches, et en usant avec la porte de la maison, comme il avait fait pour celle du jardin, il allait l'ouvrir et pénétrer, quand, sur le seuil, l'ordonnance du lieutenant Maubrun se présenta et dit d'un ton brusque :
— Qu'est-ce que vous demandez?
— Je demande votre patron, dit Tournemarie.
— Mon patron? Il est au quartier, de service. Je suis seul à la maison.
— Eh bien I mon garçon, si vous êtes seul ici, c'est donc pour vous qu'est venue, à l'instant, une jeune dame...
— Une jeune dame ? Pour moi ? Ici ? Ça ne serait pas à faire. Vous avez la berlue, mon brave homme.
Dans l'œil du dragon, pendant qu'il répondait à Tournemarie, une gaîlé faisait contraste avec le sérieux de sa physionomie. Et il était si évident qu'il se moquait de son interlocuteur, que celui-ci, déjà fort échauflTé avant d'entrer, perdit le peu de sang-froid qui lui restait. Il devint très rouge et commença à crier à pleine voix :
— Espèce de clampin, est-ce que tu te fous de moi ! Ça va cesser ces façons-là n'est-ce pas? C'est ma fille, qui est ici! Entends-tu? Ma lille! Et si tu ne me la fais pas sortir rapidement, je me charge d'aller la chercher où elle est !
L'ordonnance ne s'attarda pas aux paroles. D'une main, il empoigna Tournemarie au collet, de l'autre il le saisit par la cuisse, et, avec une aisance herculéenne, il le descendit au bas du perron, le posa sur le sable, très doucement, et dit :
— Assez ! Il faut s'en aller. On ne fait pas de bruit dans les maisons bien tenues. Votre tille n'est pas ici. Si vous voulez vous expliquer, allons chez le bistro, on prendra un verre, et tout se simplifiera.
Blanc de colère, Tournemarie essaya de répondre à ce langage conciliant. De ses lèvres contractées des paroles incohérentes et confus3S s'échappèrent. Et ne pouvant traduire sa fureur par la voix, il recourut au geste. Sa main, plongée dans son veston, en ressortit armée d'un revolver qu'elle agita sous le menton du dra«on.
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— Eli là ! Pas de ça! dit lordonnance. Tu ne voudrais pas détériorer un homme de la classe.
Il saisit la main de l'ouvrier. Mais la pression lit partir le coup, et, avec un bruit éclatant, un carreau du premier étage tomba sur le pavé. Au même moment, le lieutenant Maubrun parut sur le pas de la porte, ('■tonné de l'algarade. D'un regard, il reconnut Tournemarié, et voulut rentrer, mais l'autre exaspéré tournant son arme vers l'oflicier, tira une seconde balle qui siftla aux oreilles de Maubrun.
— Ah ! ça, il va me tuer ce vieux fou! s'écria le jeune homme, avec plus d'ennui que de frayeur. Chauvin, hop ! enlève-le 1
De nouveau, le dragon sauta sur Tournemarie, le désarma, lui passa les deux bras derrière le dos et le maintint immobile avec une facilité extraordinaire.
— Là ! Emmène-le dehors, maintenant.
— Ah ! Canaille, hurla Tournemarie, tu veux m'empècher de surprendre ma fille ! Mais je sais quelle est là ! Je l'ai vue entrer ! Ah ! Misérable ! Ah ! Bandit !
Il poussait des cris p6ur ameuter les gens du quar lier, et déjà en eCfet, dans la rue, des voisins s!attroupaient, et des appels se faisaient entendre. Le dragon Chauvin, tout tranquillement essaya de raisonner l'ouvrier :
— Ça n'a pas de bon sens, ce que vous faites là ! Quel enragé ! Vous tenez donc à faire savoir à tout le monde que votre demoiselle est ici? Mais taisez-vous donc ! Et venez avec moi, par la sortie des écuries.
A grands coups de pied, Tournemarie résista au dra-
gon, qui l'entraînait, et, voyant qu'il n'était pas le plus fort, il prit le parti de brailler : Au secours ! A l'assassin !
Cette fois les voisins envahirent le jardin. L'appariteur de ville, qu'un fâcheux hasard avait amené du côté de la Verveille, les précédait, sa canne sous le bras. Il prit, dans la main du dragon, le revolver encore fumant et regardant Tournemarie avec sévérité :
— C'est à vous ce revolver? Qu'est-ce que vous êtes venu faire ici ? Pourquoi avez-vous tiré?
— Je suis venu chercher ma fille, vociféra l'ouvrier. Elle est chez ce brigand ! Je ne m'en irai pas, sans elle...
— Allons ! Venez vous expliquer au commissariat... Le lieutenant Maubrun, voyant avec ennui l'affaire
prendre des proportions sérieuses, tit un geste de commandement à l'appariteur et, désignant les badauds qui se massaient dans le jardin :
— Commencez par me mettre à la porte tous ces gens-là, qui n'ont rien à faire chez moi. Après, nous nous expliquerons.
— Très juste ! Allons, s'il vous plaît, messieurs, il faut aller dans la rue... Ce n'est pas une histoire à débrouiller devant tout le monde...
El, poussant les curieux vers la porte, malgré leurs rétlexions et leurs questions, il dégageale jardin. Alors le lieutenant dit à son ordonnance :
— Chauvin, lâche monsieur. Appariteur, il n'y a eu que des carreaux cassés, il est inutile de donner de l'importance à un incident qui n'en a aucune. Recon-
LA ROUTE 110 U G E lôï
duisez cet liomme el qu'il ne soit plus question de rien.
— Comment! Question de rien? se récria Tournemarie qui retrouvait sa lucidité. C'est ce que nous verrons. Allons chez le commissaire...
— Eh! fichtre! Allez au diable, si vous voulez! répliqua le lieutenant avec impatience. Vous ne me forcerez pas à me plaindre malgré moi. Appariteur, emmenez cet homme où vous voudrez. Mais cette scène-là a assez duré. Bonjour.
Et sans plus discuter, l'odicier rentra chez lui et referma la porte. Chauvin resté en présence de lapparileùr et de Tournemarie, prit un air réfléchi et dit :
— Qu'est-ce qu'il veut avec sa rouspétance, ce vieux-là? Si sa fille est ici, on ne l'a pas amenée de force. Le militaire est bien vu du sexe. C'est habituel, et, dans les garnisons frontières plus qu'ailleurs, parce qu'on peut comparer avec L'étranger, qui est infiniment moins agréable ! La demoiselle est-elle mineure? Non ! Alors pour défiler en colonne, à gauche, par quatre, faut aller autre part, mon lard.
Tournemarie ne regarda même pas l'ordonnance. Il s'adressa à l'appariteur :
— Vous avez mon revolVer. J'ai tiré deux balles sur lotlicier. Vous le constatez. Allons chez le commissaire, ou bien rendez-moi mon arme, et je recommence.
— Allons-y, dit sans entrain l'homme de police.
— Mon vieux colon, tu vas faire une gafîe, déclara Chauvin.
— Je ne peux pas agir autrement. Il y a flagrant délit, vingt témoins, et cet enragé dit qu'il recommencera. S'il arrivait un malheur, je serais responsable...
— Alors, bon voyage.
Dans la rue, l'appariteur et Tournemarie retrouvèrent les curieux, qui les accueillirent par des oh ! et des ah! de satisfaction. En cortège, ils se dirigèrent par la rue du Pont, vers le faubourg. Et ils n'avaient pas fait cinq cents pas que dix camarades de Tournemarie, grévistes flânant dans la ville, reconnaissant le contremaître, commençaient une manifestation. Massés, derrière lui, sans savoir de quoi il s'agissait, ils lançaient de bruyants appels à la population, et voyant que, sur le pas des portes, les habitants étonnés, restaient immobiles, ils s'étaient mis à entonner V Internationale . L'appariteur, efl'rayé de la tournure que prenait sa marche vers le commissariat, hâtait le pas, et, s'exagérant déjà ses responsabilités, avait saisi Tournemarie par le bras, comme pour l'empêcher de fuir. De sorte que, partis du faubourg, l'un à côté de l'autre, paisiblement, comme à la promenade, ils arrivaient, au centre de la ville, avec une attitude tragique d'argousin appréhendant un criminel. Devant le commissariat, la suite, recrutée d'ouvriers et de badauds, devenue compacte poussa une huée. Et, comme l'appariteur et Tournemarie s'engoufîraient dans le bureau, les ouvriers, très excités, commencèrent à vouloir forcer la porte. Repoussés ils hurlèrent et, renseignés inexactement par ceux qui avaient été les premiers témoins de
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la scène dans le jardin, ils se dispersèrent de lous côtés appelant leurs camarades à l'aide. Les commères du •quartier se confiaientdéjàque c'était un mari qui, ayant surprissafemmechez un ofTicier de dragons, l'avait tuée. Puis un des ouvriers eut l'idée de crier que c'était afin de se venger du pétard de la mairie que M. Didelod avait fait arrêter Tournemarie, pour insulte à l'armée. Et aussitôt le bruit se répandit qu'un attentat anarchiste venait d'avoir lieu contre la caserne de cavalerie et qu'un oflicier de dragons était blessé.
Au café de la Gare, où se réunissaient beaucoup de militaires, deux officiers qui arrivaient du quartier, et qui étaient en uniforme, vinrent aux nouvelles, et se rencontrèrent avec une bande de grévistes qui débouchait du faubourg. Tout de suite, les ouvriers commencèrent à crier : A bas les galon nards ! Vive la sociale ! Et, serrés de près, les deux officiers se hâtèrent de battre en retraite, pour ne pas se compromettre dans une bagarre. Ils entrèrent dans le café, poursuivis par un Ilot de manifestants. Et, en un instant, on ne sût comment, une grêle de pierres s'abattit sur la devanture, criblant les glaces qui se brisèrent. En même temps, toutes les tables de la terrasse furent renversées et les consommateurs qui s'y trouvaient contus et blessés, disparurent. Le patron du café furieux parut sur le seuil de son établissement. Mais il tomba à la renverse, le visage labouré par une pierre.
Consternés, ne comprenant rien à ce qui se passait, les militaires, réfugiés au fond de la salle, se deman-
(laienl ce qu'il fallait faire. Une subite saute d'idées de la foule les dégagea à l'instant critique. Des ^roix crièrent : A la caserne ! Et les manifestants, obéissant à une impulsion inconnue, se dirigèrent en colonne, criant, menaçant, frappant, du côté des bâtiments militaires. Mais là, ils se heurtèrent au poste de garde, "Les dragons, mis en alerte par le factionnaire, prirent les armes, et devant la foule, un piquet se massa, pendant que, de tous côtés, les appels de trompette retentissaient. Déjà la ville était en rumeur ; de fausses nouvelles circulaient. Le commissaire de police n'avait pas fini d'interroger Tournemarie, que de la mairie, et du Palais de justice des coups de téléphone l'avertissaient du tumulte et le requéraient d'intervenir.
Le général de Largueil était informé, en même temps, de ce qui se passait, et, immédiatement, suivi d'un officier d'ordonnance, se portait en uniforme sur la place Chevert. 11 y arrivait, comme la manifestation commençait à devenir menaçante. Au pas, sur son cheval alezan, l'air tranquille, laissant approcher les ouvriers jusqu'à toucher sesétriers, le brave soldat par sa fière attitude impressionnait la foule, qui se taisait et le laissait passer. Arrivé devant le piquet de dragons, toujours en bataille devant l'entrée de la caserne, le général fit volter sa monture, et, se plaça^nt face à la manifestation, il dit, d'une forte voix, très calme :
— Eh bien! mes amis, qu'est-ce qu'il y a donc? On ma appris que vous étiez en grève ? Mais, nous autres, nous ne sommes pas des fabricants, ici. Nous ne tra-
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vaillonsque pour la défense du pays. Et vous savez que nous sommes près de la frontière. En quoi avonsnous pu vous mécontenter? Et quelles réclamations avez-vous à nous adresser? Les braves garçons, que vous voyez, sous les armes, devant vous, sont des enfants du peuple, qui font leur service. Vous ne pouvez leur vouloir du mal. Alors, pourquoi des cris, des menaces, et que signifie ce rassemblement ?
Intimidés, les ouvriers demeuraient muets, et un silence humilié pesait sur la foule, quand une voix cria, haineuse et aigre :
— On n'a rien à reprocher aux soldats! Ce sont les officiers qui sont des canailles !
A ces mots, comme si le charme eût été rompu, une tempête de cris s'éleva, et un groupe entonna Vlnlernaiionale, rendant impossible tout colloque et illusoire toute explication, .\lors le vieux soldat, baissant la tête avec tristesse, fit tourner son cheval, donna un ordre bref. Et tous les soldats, derrière lui, rentrèrent dans la cour du quartier. La lourde porte de la caserne tourna sur ses gonds et se ferma. La manifestation se trouva seule sur la place. Il y eut d'abord un mouvement de stupeur, puis un cri de triomphe :
— Vive la Sociale !
Au même moment, suivi de l'appariteur, sa seule force policière, le commissaire parut. Il était bien connu de tous les manifestants, et chacun l'estimait un brave homme. Jamais il n'exerçait de rigueurs inutiles et remplissait ses fonctions paternellement.
Mais, en la circonstance, il représentait l'autorité. Sans une hésitation, quoiqu'i-1 se trouvât en face d'une troupe nombreuse et menaçante, le commissaire s'avança et, sortant son écharpe de sa poche, il dit avec fermeté :
— Allons ! Pas de rassemblements ! Faites-moi le plaisir de vous disperser. Je ne veux pas sévir, mais que je n'aie plus une observation à faire...
Il marcha sur eux, à lui tout seul. Car l'appariteur le suivait d'assez loin, mal impressionné par la rude conduite qui lui avait été faite, quand il amenait Tournemarie. Les manifestants s'ouvrirent, s'éloignèrent de quelques pas, puis se reformèrent en criant et en chantant. En un instant, le commissaire, autour de lui, ne vit que des visages menaçants, des bouches ouvertes et grimaçantes :
C'est la lulle finale :
Levons-nous ! Et, demain,
L'Internationale
Sera, le genre humain !
Le commissaire, serré de près, s'adossa à la porte de la caserne. 11 cria :
— Je vous somme de vous disperser... A quoi sert ce que vous faites ici? Allons! Obéissez! M'obligerezvous à faire appel à la force armée?
— Elle t'a bien lâché la force armée ! Va la chercher dans la caserne ! Elle n'a laissé dehors que son chiffon !
Une clameur accueillit ces paroles violentes. Toutes
les mains se tendirent vers le drapeau, qui flottait audessus de la porte du quartier, et cent énergumènes, soudain soulevés, hurlèrent :
— A bas ! A bas le drapeau !
Une voix goguenarde s'éleva, disant :
— J'y vas!
Un homme, vêtu d'une cotte bleue et d'un pantalon de velours, sortit des rangs. C'était un couvreur, nommé Chapuis, loustic de cabaret, plus actif, quand il s'agissait de faire des discours, que quand il fallait monter sur un toit. Il prouva, en un instant, que ce n'était pas la vigueur qui lui manquait, mais le goût du travail.
Bousculant la guérite du factionnaire, il la plaça devant la porte. A la force du poignet, il s'enleva, et saisissant le drapeau, il le jeta dans la poussière. Le commissaire voulut le ramasser, un enragé s'en saisit et, déchirant l'étofife, attacha le morceau rouge à la hampe, puis triomphant, l'agita au-dessus de sa tête. La foule hurla :
— Le drapeau rouge ! Bravo ! Le drapeau rouge ! Vive la révolution! A bas l'armée! Le commissaire à la place du drapeau !
Vingt bras saisirent le commissaire , et, déjà, Chapuis, remonté sur sa guérite, attachait une corde à l'anneau de fer qui avait supporté la hampe, quand la porte de la caserne se rouvrit. La guérite, violemment poussée, roula de côté, et par quatre, au trot, les dragons commencèrent à déboucher sur la place. Les trompettes sonnèrent, les files se déployèrent, et, en un
instant, la manifestation refoulée disparut, en poussant des cris furieux, par les rues adjacentes. Au milieu de la place dégagée, parmi les casquettes et les chapeaux perdus par les manifestants en fuite, il ne restait plus que le général et ses officiers, qui se concertaient avec le commissaire.
Dans le cabinet du sous-préfet, Didelod et Bouillaud étaient en tète à tête. Le député socialiste unifié avait débarqué à quatre heures par le train rapide et aussitôt avait fait prévenir le député de Lehrange de son arrivée. Le sous-préfet leur avait laissé la place et était rentré dans ses appartements particuliers, ne voulant pas assister à un entretien dont les conséquences pouvaient être très graves au point de vue politique. Le jeune Crânet, arriviste déterminé, se réservait le droit de prendre le vent, suivant ce que décideraient les deux députés, et de se résoudre pour ce qui pourrait le mieux servir son avancement. Il était allé à la gare recevoir Bouillaud, à l'arrivée du train, sans prévenir Didelod, afin de se ménager une conversation particulière avec le chef socialiste. Puis, l'ayant installé dans son cabinet, il avait été, lui-même, chercher le député de Lehrange.
Assis en face Fun de l'autre, les deux hommes politiques causaient avec animation. Bouillaud, jeune avocat de trente-deux ans, retors comme un huissier, prudent comme un vieux juge, et ne s'emballant jamais, que de propos délibéré, dans des violences habilement réglées, était le plus habile manœuvrier
LA ROUTE ROUGE i:W
du parti socialiste. Il avait, dans les congrès, montré une souplesse et une finesse qui lui avaient permis de conserver la faveur des théoriciens collectivistes et des hommes d'aclion révolutionnaire. Au physique, il élait de moyenne taille, très brun, avec une barbe noire et rude, comme taillée dans du bois, les yeux perçants surmontés de sourcils menaçants, et la bouche mince. Sa voix étofifée, sonore, était un charme. Dès qu'il parlait, le silence s'établissait, tant les auditeurs avaient de plaisir à l'entendre. Il en abusait un peu et s'écoutait lui-même. Jamais débitant de phrases creuses ne donna mieux l'illusion d'un penseur. Et la grâce enchanteresse d'un organe faisait tous les frais de cette méprise. En cet instant, accoudé au bureau préfectoral, il écoutait M. Didelod avec une grande attention. Le député de Lehrange expliquait la situation particulière de l'industrie à la frontière allemande :
— Pousser les ouvriers à se mettre en grève, quand la concurrence étrangère rend le chômage illusoire, c'est commettre un crime social. Vous m'entendez' bien : la pression sur les patrons comme moi est nulle. J'échappe, en donnant un ordre, à la loi de fer que la suspension du travail fait peser sur toute industrie. Je n'ai qu'un coup de téléphone à donner, pour que Steingel prenne mes commandes et les exécute. Moi je ferme mon établissement, j'éteins mes feux, et je laisse les ouvriers se croiser les bras. Au bout de quinze jours, ils mourront de faim, ou bien ils auront fait quelque mauvais coup. Voilà ce que je ne veux pas J'aime sincèrement les travailleurs. J'ai l'habitude de les bien
liO LES BATAILLES DE LA VIE
traiter, je suis prêt à améliorer leur position, dans la mesure du possible. Tout ce qui sera compatible avec la bonne marche des établissements, je suis prêt, non pas à l'accorder, mais à l'offrir. On le sait. C'est pourquoi je ne comprends rien au mouvement qui se prépare, qui m'est annoncé, et que je vois, d'heure en heure, plus près d'éclater.
Bouillaud agita la tète et dit :
— L'affaire est politique, exclusivement politique. J'ai voyagé, en venant ici, avec Stylb, qui ne me l'a pas dissimulé.
— Mais pourquoi Stylb ne vient-il pas me voir? Il y a dix ans que nous nous tutoyons... Me veut-il du mal ?
— Il ne s'en veut pas à lui-même. S'il venait chez vous, le lendemain on l'appellerait vendu.
— Pour venir chez moi, député radical-socialiste? Suis-je suspect ? En sommes-nous là?
— Mon cher, la Itévolution est comme Saturne, elle dévore ses enfants. Tout le monde est sous le coup du soupçon. Tel, qui fut à l'avant-garde du parti, pendant des années, est dépassé brusquement par de plus hardis, ou de plus violents, et disparaît victime de la surenchère politique. Voilà le mal dont souffre le régime. Il est tellement ouvert que chacun peut s'élancer, en criant des promesses folles. Et si le suffrage universel l'écoute, le croit et lui accorde sa faveur, il monte, en un instant, sur la tête de tous les anciens favoris, et devient le maître de la situation.
— Maisc'eït une ingratitude sans nom !