‹ La route rougeChapitre 6 sur 11 · I.A liOlJTE HOUGË 14i · texte numérisé non relu

I.A liOlJTE HOUGË 14i

— Les dômocralies ont tous les droits, et surtout le 'droit à l'ingratitude. Est-ce pour elles qu'on fait des efforts ? C'est pour soi-même. On crie au peuple : Tu (S grand, tu es beau, tu es juste. Cela se traduit ainsi: Abandonne-moi ta puissance, pour que je domine. Tant que le peuple n'entend que les paroles flatleuses, cela

va bion. ^tais quand il en comprend le sens, il brise son idole et il passe à une autre. Il est ainsi éternellement trompé. Il serait abusif d'exiger de lui de la reconnaissance.

— Mais, mon cher Bouillaud, vous ne croyez donc pas au désintéressement ?

• — Pas plus qu'à la vertu.

— Alors, vous pensez que moi, par exemple, j'ai passé toute ma vie à travailler aumilieu des ouvriers...

— Par ambition.

— Mais, vous, alors?

Bouillaud releva son front. Une légère rougeur monta à son visage. Un sourire glissa sous son épaisse moustache.

— Moi ? Mon cher, je suis le fils dun greffier de province^ élevé comme boursier, chez lesFrères,dans l'école libre de ma petite ville. J'ai commencé par plaider des causes à dix francs, pour les paysans de l'arrondissement, devant le juge de paix, pais j'ai débuté au tribunal. J'ai connu la misère, pendant des années, n'ayant pas de chaussettes dans mes bottines, et mangeant à peine à ma faim. Je me suis conservé intact, quoique l'occasion d'affaires véreuses, très lucratives, se soit offerte à moi. J'ai soulTert, pour assurer mon avenir.

Aussi je vous jure bien que, à présent que j'ai mis le pied sur les premières marches qui conduisent au sommet, il faudra m'arracher la vie pour me faire descendre. J'ai étudié les hommes, jusqu'au plus profond d'eux-mêmes, je sais ce qu'on en peut attendre, comme lâcheté et comme concupiscence. Je les ferai marcher, sur mon échiquier, comme les pions de la partie que je joue avec la destinée. Vous avez voulu savoir ce que je suis. Je vous l'ai dit, sans réticence. M. Bidelod resta un instant saisi, puis il dit :

— Ah ! Bouillaud, quelle force vous possédez ! Et si vous ne vous brisez pas en chemin, comme vous irez haut ! Je l'ai bien deviné, allez, et j'ai fait fond sur vous, conjme sur le meilleur de notre parti. Il m'importerait peu de disparaître, si je pouvais mettre dans la main d'un homme tel que vous tous les moyens dont je dispose.

— Vous ne disparaîtriez pas, Didelod, dit Bouillaud avec un^sourire, car je vous soutiendrais de toute ma puissance.

— Ah ! s'il ne s'agissait que de moi, s'écria le député de Lehrange, nous serions vite d'accord. Oui, les projets que j'avais formés, et qui vous feraient entrer dans ma famille, me sont plus chers que jamais. Je ne m'occupe pas de votre point de départ, je ne vois que le but vers lequel vous marchez. Et vous êtes le gendre de mon choix... Mais il y a ma femme et ma fille... Voilà pourquoi je vous ai demandé de venir. Au milieu du conflit qui commence, votre autorité, votre éloquence auront l'occasion de se manifester et vous pourrezvous

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montrer avec tous vos avanlages. Je vais vous conduire chez moi. Ce sont les troubles de la région qui vous amènent. Vous avez été choisi comme arbitre entre les grévistes et le patrons. Vous apparaissez là, comme le maître des événements. Soyez habile, faites les affaires du parti, et en même temps les vôtres. Je vous suis, moi, tout acquis, et je suis prêt à vous donner ma

— A condition qu'elle y consente. C'est bien. J'essairai.

— Maintenant, revenons à la situation politique...

— Qui va me servir de tremplin. Je vous annonce que vous aurez la grève chez vous, demain.

— A Lehrange? Après ce que je vous ai expliqué tout à l'heure. Il faudrait que mes ouvriers fussent fous !

— Ils ne raisonnent pas. Ils obéissent à un mol d'ordre. Vous savez bien comment les choses sepassent. C'est votre siège de député qui est visé.

— Et par qui ?

— ParStylb.

— Il oserait ?

— Il me l'a annoncé, ce matin.

— Il ne réussira pas.

— Ce n'est pas sur !

— Quandje devrais acheter tous les électeurs...

— Voilà ce que nous reprochons à nos adversaires !

— Je serais bien bête de ne pas les imiter !

— Il y a mieux à tenter. Rapportez-vous-en à moi...

— Ah ! Bouillaud, vous serez ma IVovidence !

— La Providence n'existe pas ! Il n'y a que le savoir faire !

— Appelez cela, comme vous voudrez ! Pourvu que nous réussissions...

— C'est la théorie même de l'arrivisme !

— Vous êtes un homme terrible.

— Je ne recule pas devant les mots. A quoi bon de l'hypocrisie ? Qui trompe-t-on? Ni les autres, ni soimême !

— Enfin, nous sommes d'accord, n'est-ce pas ? fit le député de Lehrange, en tendant à Bouillaud sa main grande ouverte.

Celui-ci regarda Didelod bien en face, puis toucha sa main légèrement de l'index, et dit :

— Mon cher, cela dépend, à présent, de M""^ Didelod.

— Eh bien ! Allons à Badonviller. déjeuner en famille.

Il se leva, fît passer Bouillaud devant lui, et le conduisant à sa voiture qui stationnait dans la cour de la sons-préfecture :

— Montez, mon cher enfant.

A la suite de l'échauffouréede la caserne Chevert, les événements avaient marché avec une extrême rapidité. Les ouvriers exaspérés par la charge des dragons, s étaient élancésà travers la ville en poussant des cris de révolte. Le commissariat de police avait été pris d'assaut et Tournemarie délivré. Aussitôt libre, le délégué s'était dirigé vers sa maison. Il avait hâte de se trouver en présence de sa fille. Il était près de huit heures quand il entra dans la salle à manger où sa femme,

Hortense et Gabrielle, après avoir longtemps attendu, s'étaient décidées à se mettre à table. Tournemarie jeta sa casquette sur la cheminée, et au cri de satisfaction de sa femme, il répondit brutalement :

— Tu m'attendais ? C'est miracle si je suis ici, au lieu d'être au bloc.

11 montra sa fille d'un air furieux :

— Cette gueuse ne t'a donc rien dit? demanda-t-il.

— Et qu'aurait-elle pu me dire ?

— Où elle est allée tantôt, au lieu de revenir directement chez nous.

Et voyant Hortense, très pâle, demeurer immobile et muette.

— Tu vas te grouiller un peu, n'est-ce pas, au lieu de rester assise quand je te parle, insolente !

Il la saisit par le bras et la secoua. La mère effrayée demanda :

— Mais, Tournemarie. si tu t'expliquais... Où est-elle allée, pour que tu sois si en colère?

— Chez son amant! Oui, entends-tu, chez sonamant! Cette fille à soldat !

La mère se tourna vers sa plus jeune fille en disant :

— Va-t'en dans ta chambre.

Puis revenant à son mari:

— Qu'est-ce que tu racontes? Hortense, mon enfant, aurait fait ce dont tu l'accuses ? Ce n'est pas possible !

— Regarde-la 1 répliqua simplement Tournemarie. Droite, froide, blême, appuyée à la muraille, au coin

du buCfet, Hortense lançait à son père des regards de haine. Sa mère effrayée s'approcha d'elle :

iit) LES BATAILLES DE LA VIE

— Voyons, mon enfant, tu vois mon inquiétude, mon cliagrin, tu sais si je t'aime, ne me laisse pas endurer une douleur pareille, quand tu peux dun mot, sans doute, la faire cesser. . . Tu ne réponds pas ? Mon Dieu ! ma petite Hortense! Est-ce possible '? Toi, si gentille, si sérieuse, si fière... Oh! Est-ce que jai mérité un malheur pareil?

Elle se laissa tomber sur une chaise et se mit à pleurer.

— Toi? non ! dit tristement la jeune fille. Et s'il n'y avait eu que toi à la maison, ça ne serait pas arrivé !

— Vous allez voir, cria Tournemarie, que, tout à l'heure, ce sera ma faute !

— Oui ! dit Hortense audacieusement. Oui, c'est ta faute ! J'en ai assez de nourrir ta paresse, de trimer, du matin au soir, pour que tu te croises les bras. Je me perds les yeux à coudre, et tu régales les camarades à la Pomme de pin. Tout l'argent, que la caisse de grève te donne, passe en apéritifs. Et nous, ici, la mère et moi, nous nous échinons pour faire bouillir la marmite. Ah ! s'il n'y avait eu que maman pour me donner l'exemple, bien sûr je serais restée sage. Mais pourquoi donc me gêner, quand tu n'en prends qu'à ton aise ? Chacun son agrément, n'est-ce pas ? Toi, c'est de faire le Jacques dans les cabarets, moi, c'est de suivre mon cœur !

— Et pour une brute galonnée !

— Oh ! Pas de phrases de journal, n'est-ce pas ? Tu n'as rien à dire de mon amant, après que tu as essayé de l'assassiner!

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— De 1 assassiner ! s'écria la mère avec épouvante.

— Oui! Tout simplement! ricana Uortensc. El il élait saoul, encore ! Du reste, s'il ne l'avait pas été, je pense qu'il n'aurait pas été assez stupide pour faire du potin, et si inulilement. Encore heureux qu'on ne lui ait pas cassé les reins, pour sa peine !

— Tu le regrettes, hein ?

— Moi? Qu'est-ce que ça pourrait me faire?

— Qu'on tue ton père?

— Est-ce que c'est un père ? Par quoi ni'a-t-il marqué qu'il avait une autorité sur moi? Par les taloches qu il ma distribuées, depuis que je suis née? \'oilà de beaux droits ! Quel exemple m'a t-il donné ? Celui de 1 inconduite, de la fainéantise, de l'ivrognerie. Voilà de belles leçons ! M'a t-il fait baptiser seulement ? Non! je ne suis pas plus que la chienne du voisin. Je n'ai aucune religion, aucunemorale, je n'ai jamais entendu parler que de se donner du plaisir sur la terre, parce qu'il n'y a rien après. Eh bien ! Je fais ce qu'on enseigne. J'ai rencontré un gentil garçon qui me plaît. Quelle raison est-ce que j'aurais eue de me refuser à lui ? La vie n'a qu'un temps, comme disent papa et ses amis. En avant la fête !

— Ilortense! gémit la mère, tu me déchires le I ii'ur !

— Uh ! chère maman, repritla jeune fille, ce n'est pas pour toi que je dis ça. Je n'ignore pas que tu es une victime, comme moi. S il n'avait dépendu que de ta volonté, j'aurais reçu d'autres principes et, peut-être, les idées que cela m'aurait mises dans la tête, m'au-

raient retenue. Je ne suis pas méchante, tu le sais, et je n'aurais pas voulu te faire de peine, mais on est si malheureux, on a si peu d'espoir, on voit autour de soi tant de mauvaises gens, à qui tout réussit, qu'on finit par se révolter, on n'a pas la vertu de se résigner, et pourquoi d'ailleurs ? Alors on voit passer le bonheur sous ses yeux, on a peur de le perdre à jamais et on ,se laisse aller à le saisir. Pardonne-moi, chère maman, si je t'ai faitdu chagrin. Oh! Voilà seulement ce qui me cause des regrets. Car, pour le reste, je n'en ai pas, je n'ai pas à en avoir. Chacun est maître de sa vie, et j'ai arrangé la mienne, comme il m'a plù.

— Eh bien! En attendant, tu vas me faire le plaisir de vider la place ! cria Tournemarie. Je ne veux pas garder chez moi une gourgandine.

— Et qui est-ce qui paiera le boucher et le boulanger demain ? demanda avec amertume la jeune fille. Vider la place ! Belles phrases ! Et puis après '? Est-ce toi qui apporteras de l'argent? M. Tournemarie, fabricant de grèves ! Orateur de réunions publiques! Tu te couperas donc le poil que tu as dans la main, alors? Ah ! Bien ! Si on ne compte que sur loi, ici, pour manger, on peut s'apprêter à se serrer le ventre !

— Vas-tu te taire, vipère ?

— Oh ! tu ne me fais pas peur, tu sais. Et tu as laissé ton revolver sur le bureau du commissaire !

— Tu vas le faire assommer !

— Ah ! ça te fatiguerait ! Tu ne le voudras pas !

— llortense ! cria la mère, je l'ordonne de le taire !

— C'est bien ! maman, je ne dirai plus rien.

— Allons, Tournemarie, ne sois pas si dur pour elle, sa conduite est très blâmable, mais ce n'est pas avec de mauvaises paroles que nous la ramènerons. Allons ! "Viens l'asseoir, mon homme, et dînons, car il se fait lard.

La pauvre femme ouvrit la porte de la chambre et appela Gabrielle :

— Viens! Nous allons manger...

— Ah ! Ce n'est pas trop tôt !

— Embrasse d'abord ton père.

Tournemarie se laissa faire, en rechignant. Puis sa femme ayant apporté la soupe, il renifla, son visage se détendit, il s'assit à sa place, et, silencieux, commença à dîner.

Le lendemain matin, à l'heure où Bouillaud s'entretenait avec M. Didelod, dans le cabinet du sous-préfet, Hortense quittant son magasin s'était dirigée vers la rue du Pont. Elle avait hâte de revoir le lieutenant Maubrun. Après l'explication orageuse qu'elle avait eue avec son père, elle ne prenait plus tant de précautions pour aller chez son ami. Sa marche était rapide. Elle craignait de ne pas le rencontrer, quoiqu'elle sût qu'il ne devait pas être de service. Mais le bruit s'était répandu, dans la ville, que, à la suite de l'affair e de la veille, les dragons étaient consignés dans leur caserne. La petite porte du jardin était ouverte et Chauvin pansait un cheval, dans la cour. En voyant entrer la jeune fille, il lâcha sa brosse, salua militairement, et dit :

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— Mademoiselle, le lieutenant vient d'arriver. Mais Je ne crois pas quil déjeune ici.

Hortense remercia l'ordonnance d'un signe de tête et d'un sourire, et pénétra dans la maison. Maubrun, en uniforme, accourait au-devant d'elle, il la reçut dans ses bras :

— Eh bien ! ma mignonne, comment es-tu, ce matin? As-tu le temps de rester un peu?

— J'ai une heure à moi.

Il l'emmena dans une pièce du rez-de-chaussée, qui lui servait de cabinet. Des armes, des tableaux ornaient les murs, tendus en vieilles tapisseries. Une bibliothèque, de grands fauteuils, une vaste table-bureau complétaient l'ameublement.

— Assieds-toi, chérie, dit Maubrun, et raconte.

— Ah ! Edouard, ça n'a pas été gai, l'entrevue avec papa, hier soir. Il était furieux! S'il avait osé, il maurait battue.

— Enfin, s'est-il calmé?

— Oui. quand il a su qu'il ne serait pas poursuivi...

— Quelle affaire, pour obtenir ça ! Le commissaire ne voulait pas en démordre. J'avais beau lui dire que je me refusais à porter plainte, que je ne savais pas de quoi il s'agissait, que ton père n'avait pas tiré sur moi. Il m'objectait le revolver, l'appariteur, les témoins. Je vous assure qu'il a tiré en l'air, disais-je. Il a voulu me faire sortir de la maison. Il a fait du bruit, dans mon jardin. Vos témoins n'ont rien vu et ils ont violé mon domicile. Enfin, il a fallu l'intervention de l'inévitable et omnipotent Didelod, qui a donné

LA UOUTE UOLGE loi

des ordres à son appariteur, comme maire, à son commissaire de police, comme député... Bref, l'aflaire n'aura pas de suites. Mais si tout est arrangé pour nous, les allaires vont bien mal pour tout le monde. Les grévistes ont insulté la caserne, hier soir, ils ont descendu ledrapeau, l'ont brisé. Les Jiommes sont furieux, et il a fallu les garder enfermés, pour éviter des collisions en ville. Et cet internement ne contribuera pas à les remettre de bonne humeur. Il va des coups de sabre, dans l'air. Et je ne peux pas te dire, comme ça nous humilie, nous autres, officiers, d'être exposés à taper sur des Français, sous les yeux des Allemands qui regardent par-dessus la frontière.

— Oh! mon chéri, comme tu es gentil, comme tout ce que tu fais et tout ce que tu dis est bien !

— Allons! Ilortense, ne t'attendris pas, ma poulette. Je ne suis pas un phénomène. Tous les camarades sont comme moi, au régiment. .Vh! ça, tu pleures?

— Oui. Je suis contente, ça me soulage. J'avais les nerfs malades. Je t'aime Edouard. Tu es si différent des gens au milieu desquels je vis.

— Braves gens, ma fille, pas heureux, voilà tout, il faut les excuser et être très indulgente. Vois-tu, on leur raconte tant de choses folles, qu'ils finissent par avoir le jugement faussé. On leur assure qu'on peut devenir riches, sans travailler, qu'on peut arriver à tout par l'élection, et que le suflfrage universel donne le droit de tout dire et de tout faire. Qu'est-ce que tu veux qui les retiennent, quand ils voient ces miracles se réaliser, pour quelques-uns d'entre eux?

Alors ils se découragent de travailler, ils s'aigrissent, deviennent mauvais et demandent à Faction révolutionnaire le bouleversement de leur condition sociale. On ne leur parle jamais d'acquérir, mais de prendre. On leur dénonce ceux qui possèdent, comme des voleurs. Alors ils pensent qu'ils ont le droit de les dépouiller, sans se dire que ce serait devenir voleur soimême. Le grand malheur, c'est qu'on ne s'occupe plus d'éclairer les consciences, mais seulement d'exciter les appétits. Alors le monde retourne à la barbarie et à la brutalité.

La jeune fille écoutait Maubrun parler, les lèvres souriantes, le regard charmé.

— Ah ! comme je comprends tout ce que tu me dis là, et comme je trouve que tu as raison. Jamais on ne m'a dit ces choses, et c'est pourtant ce qu'il y aurait eu de plus utile à m'apprendre. Est-ce que c'est ta religion qui enseigne tout cela?

— Ma petite sauvage, car tu as l'ignorance d'une sauvage, dit Maubrun gaiement, c'est, en effet, la religion qui donne les principes de morale, et c'est aussi l'instruction.

— Pourquoi alors ne nous en dit-on rien, dans nos écoles?

— Ah! Pourquoi? Voilà une bien grave question, mon enfant, et qu'il me faudrait un peu de temps pour l'expliquer. Mais, est-ce que tu tiens beaucoup à ce que nous nous occupions de choses si sérieuses ?

Il l'avait prise dans ses bras, et caressait doucement, de ses lèvres, les cheveux qui frisaient sur les tempes

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de la jeune fille. Elle leva sur lui ses yeux bleus et avec un peu de dépit :

— Tu me trouves sotte, n'est-ce pas ? Et cela l'en nuie de m'instruire. J'aimerais tant savoir ce que tu sais toi-même. Il me semble que cela me rapprocherait de toi.

Il se mil à rire :

— Vous avez pris un singulier maître d'école, belle Ilortense! Vous voulez vous faire faire la classe par un lieutenant de dragons ?

Elle hocha la tète :

— Edouard, ne te moque pas de moi. Ce n'est pas gentil. Je voudrais suivre ta religion.

— Eh bien ! Il faut aller trouver le curé de Lehrange , ou un de ses vicaires, et il se chargera bien volontiers de te l'enseigner. Mais que dira- t-on chez toi?

— Ah ! c'est ça qui m'est égal, par exemple ! Maman m'approuvera, d'abord. Oh! il me semble que si je savais prier le bon Dieu, je serais moins triste. Dans tous les livres que je lis. dans les feuilletons du journal, que mes camarades de l'atelier me prêtent, tous les gens honnêtes ont des sentiments religieux et cela les soutient dans les épreuves de la vie. Est-ce que c'est vrai ? Ou bien si ce sont des inventions d'écrivains pour intéresser le lecteur ?

— Non, mon cher petit, cène sontpas des inventions, c'est la vérité môme. Et, depuis des siècles, tous les braves gens ont toujours eu l'habitude de demander au ciel du secours dans les épreuves. C'est un grand réconfort que la religion. Moi, tu sais, je ne suis pas

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ce qu'on appelle pratiquant. Je ne vais guère à la messe. Eh bien ! dans les grands moments, ma pensée s'est toujours élevée vers Dieu, pour lui demander le courage et l'espoir.

— Raconte un de ces moments-là.

Le lieutenant sourit, appuya la tête de la jeune fille sur son épaule et dit :

— Il 3' a deux ans, j'étais aux chasseurs d'Afrique, à Tlemcen, quand il y eut une bagarre dans le Sud. Les Bou-Salem, qui sont des Arabes très féroces, pillards et aventureux, avaient razzié des tribus, qui nous étaient soumises. On fit une colonneetje fut chargé d'éclairer le gros des troupes, avec seize de mes hommes. Nous marchions, très en avant, lorsque nous fûmes arrêtés par la nuit, au bord d'un puits, près d'un marabout, dans lequel je logeai ma petite troupe. Vers deux heures du malin, commejeveillais, car, dans ces cas-là, lechef doit toujours avoir l'œil ouvert, un coup de feu éclata et la sentinelle se replia en criant : les Arabes 1 En un instant, tout le monde fut sur pied, la carabine à la main. Il faisait un clair de lune superbe, on y voyait comme en plein jour, et, monté sur le toit de notre marabout, je pus me rendre compte que nous étions entourés par une forte troupe.

— Combien?

— Au moins deux cents. Sans préliminaires, ils commencèrent le feu. Et les balles claquèrentsurles pierres de la muraille. Nous avions juste cinquante cartouches à brûler par homme. Si nous avions riposté, au bout d'un quart d'heure de tir rapide, nous aurions été

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réduits à nous défendre avec nos sabres. Il fallait attendre qu'on nous assaillit, pour faire usage de nos carabines.

— Alors?

— Alors les Arabes se jetèrent sur le marabout, pour l'enlever, et, par quatre fois, ils revinrent à la charge, laissant quelques-uns des leurs sur le terrain après chaque tentative. Je voyais les munitions diminuer. J'avais trois hommes blessés et un mort. Nous n'étions plus que douze en état de combattre, et je me disais : si les camarades n'entendent pas la fusillade, s ils ne viennent pasà notre secours, quand le soleil se lèvera, nous serons à la merci de nos adversaires, et il faudra monter à cheval, pour essayer de nous ouvrirun passage Combien rejoindront la colonne? Combien resteront sur le sable? C'est dans ces heures-là, vois-tu, petite Horlense, qu'on a bien le sentiment de son impuissance et qu'on regarde, au-dessus de soi, pour demander la force de faire son devoir. Sous ce ciel si clair, dans cette nuit pleine d'étoiles, j'avais la certitude que tout ne va pas au hasard dans le monde, et qu'une volonté supérieure préside à nos destinées. Et, écrasé par celte immensité, sentant bien ma faiblesse, j'ai fait, tout comme un petit enfant, ma prière.

— Oh ! mon cher Edouard. Et alors ?

— Alors, tu vois, j'ai été e.vaucé, puisque je suis là, près de toi.

— Tes camarades sont arrivés?

— Oui, à la pointe du jour.

— Et les affreu.v Arabes ?

— Se sont sauvés, comme un vol d'oiseaux pillards.

— Et tu as été félicité par tes chefs?

— Mais non. Ce que j'avais fait, était tout simple. On a mis à l'ordre du jour les blessés, enterré le mort, et continué l'opération qui, à partir de ce moment-là, s'est efl'ecluéelemieux du monde.

— C'est égal ! C'est toi qui as tout fait !

— Un héros ! ma bichette.

— Ne te moque pas. Moi je le pense.

— Je ne te le défends pas. Mais voilà l'heure qui passe, mon petit, il faut que je retourne au quartier.

— C'est absolument nécessaire ?

— Certainement. Nos hommes sont consignés. Il faut que nous restions avec eux.

— Gela me serre le cœur de me séparer de toi. Tu ne cours aucun danger, au moins?

— Et lequel ? Nous n'allons pas à la guerre.

— Sans doute. Mais si les grévistes vous attaquent, comme hier soir?

— On leur marchera sur les pieds, avec les sabots des chevaux.

— Et s'ils tirent sur vous ?

— Pourquoi faire ?

— Est-ce qu'on sait ? Un méchant n'a pas toujours de raisons pour faire sa méchanceté.

— Bah ! Il ne faut pas penser à cela. Et puis, c'est le métier.

— Alors tu me renvoies?

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— A mon grand regret.

— Quand le reverrai-je ?

— Demain, si lu peux venir, à celle heure-ci.

— Je m'arrangerai. Alors, je m'en vais.

Elle pril le lieuleuanl par le cou, el l'embrassa longueuienl. Dans ses yeux des larmes roulaienl, qu'elle ne pouvail relenir. 11 lui souril genliment.

— Voyons, grosse bêle ! Qu'est-ce que ça signifie ?

Elle s'efforça de sourire, essuya ses yeux, et avec résolution :

— Tu as raison. C'est stupide ! Allons ! au revoir.

Et reconduite, par lui, jusqu'à la petite porte du jardin, elle s'éloigna.

Dans la grande salle à manger de Badonviller, le déjeuner lirait à sa fin. Bouillaud assis à la droite de jyime Didelod avait fait à ses hôtes les honneurs de son esprit et s'était vraiment montré très brillant. Le député de Lehrange rayonnait. 11 semblait dire à sa femme el à ses enfants :

— Hein ! "Vous voyez quel homme c'est. Je ne vous ai pas trompés.

Bouillaud finissait un couplet très bien enlevé sur la démocratie et glorifiait l'avènement des socialistes au pouvoir. C'était la thèse favorite de Didelod, celle qui avait particulièrement le don de crisper les nerfs de sa femme, et de susciter les réclamations de Laurence et de Maurice. Ce jour-là, personne ne répliqua el il parut que toute opposition aux idées nouvelles fût écrasée. Didelod s'en effraya. La victoire était trop

complète. Il pensa : Est-ce que l'éloquence de Bouillaud aurait accompli ce miracle de réduire ma famille à accepter les opinions qui me sont chères? Non! quelqu'entraînante qu'elle soit, elle n'a pas obtenu, en un instant, pareil résultat. 11 y a, sous cette résignation, un piège caché. Il se prépare quelque manifestation qui permettra à mes réactionnaires de lever leur drapeau. Si Bouillaud est malin, il n'en tiendra pas compte, et prendra en riant les divagations de mon entourage. H' est impossible, en tout cas, que Laurence qui est une fille très intelligente, ne remarque pas la différence qui existe entre Bouillaud et le petit de Berlier. C'est le jour et la nuit.

On se levait pour passer au salon. Bouillaud, qui avait vraiment très bonne façon, offrit son bras à M""" Didelod, et le député de Lehrange suivit avec son fils et sa fille. Il ne put se retenir de leur demander :

— Eh bien ! qu'en pensez-vous?

— Oh ! Il est bien ce que je me figurais, dit Maurice : un très intéressant argumenlaleur, et un rhéteur de grand souffle. Ses discours de la Chambre donnaient très exactement l'idée de ce qu'il devait être dans la vie ordinaire. C'est une belle machine à parler.

— C'est mieux que cela, dit Laurence. Il a vraiment de l'éclat dans la pensée, et une grâce étonnante dans "la façon de s'exprimer. Je comprends l'influence qu'il exerce sur ses auditeurs.

— Ah ! Au moins, loi, tu n'as pas de parti-pris ! s'écria Didelod avec satisfaction.

Il s'approcha de la table; sur laquelle le café était

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servi, et, prenant une boite de cigares, il la tendit à son convive. Comme celui-ci faisait un geste de refus :

— Ici, mon cher, on fume partout.

Le jeune député repoussa, en souriant, la boîle :

— Je vous remercie, j'ai renoncé à fumer.

— Eh ! mon cher, vous mangez à peine, vous ne buvez pas, vous ne fumez plus...

— Ce n'est pas ce qu'on attend d'un révolutionnaire, n'est-il pas vrai ?

— Robespierre, dit-on, était extrêmement sobre, fit M"'' Didelod froidement.

— Ah! Madame, dit en riant Rouillaud, Maral l'était bien davantage ! Mais, en ce temps-ci, les étiquetées, les classements, les qualifications, sont tout-à fait tombés en défaveur, parce qu'on en sait la fausseté. On ne dit plus, d'un homme à opinions avancées, qu'il est un « buveur de sang » ni, d'un réactionnaire, qu'il est confit dans « l'eau bénite ». Les vieilles formules sont abandonnées. Et aussi les vieilles superstitions. Tout évolue, tout se transforme. Avant peu, la noblesse ne sera plus qu'un souvenir historique. Un homme ne vaudra plus que par lui-même, et sa qualité sociale sera établie par ses œuvres. On ne connaîtra plus qu'une supériorité : celle de la capacité. Cela est si vrai que tous les jeunes gens, qui, autrefois, se contentaient d'être fils de leur père, et de manger agréablement leur fortune, se préoccupent de faire emploi de leurs moyens inlellecluels et matériels, en subventionnant des entreprises, quand ils ne les fondent pas euxmêmes. La tradition de vivre, sans rien faire, est bien

entamée, à l'heure actuelle, comme toutes les autres. Et je suis sur que monsieur votre fils se prépare à travailler, comme son père, qui avait lui-même travaillé comme le sien.

— Oh ! moi, monsieur, dit Maurice, qui jusque-là n'avait point fait entendre le son de sa voix, si mon père m'avait laissé libre, je me serais fait soldat. Je ne connais pas une profession plus noble, plus attachante, parce qu'elle est fondée, tout entière, sur une tradition, qui, celle-là, ne peut pas être abolie sans que la France disparaisse : celle du patriotisme et de l'honneur.

— Fichtre ! s'exclama Bouillaud, en regardant Didelod. Eh! mais, mon cher ami, voilà du nationalisme, ou je ne m'y connais pas !

Avant même que le député de Lehrange pût ouvrir la bouche pour répondre, Laurence s'était levée, et, agitant sa belle tête blonde, elle ajouta en riant :

— Et papa n'en a pas qu'un comme cela. Il a la paire.

— Quoi, mademoiselle, vous aussi?

— Mais, oui, monsieur, moi aussi. Vous voyez que nous ne sommes pas près de nous entendre.

En disant ces mots, elle regarda Bouillaud avec une si railleuse expression de physionomie que le jeune député en demeura saisi. Et pourtant il ne se démontait pas facilement. M"* Didelod avec une aisance qui amena un sourire sur les lèvres de sa mère, et qui fît suer son père de contrainte et d'ennui, continua à parler.

— Vous nous avez fait, avec un art et un talent qui nous ont véritablement éblouis, une conférence sur

l'avenir de la démocratie. Mais vous aviez entrepris de convertir des gens irréductibles. Nous voyons de trop près où mène le régime que vous prùnez, pour que nous puissions nous laisser convaincre. Ici, à Badonviller, dans la nouvelle génération Didelod, nous tenons, avant tout, aux principes d'ordre et d'autorité, et nous avons horreur de l'anarchie, à laquelle conduisent tout droit, dans la pratique, les admirables théories que vous venez de nous développer. Bien certainement, nous ne demandons pas qu'on nous ramène à Louis XIY. Mais nous aurions la prétention de voir respecter la liberté de penser, par ceux qui s'en réclament depuis un siècle, et qui ne sont arrivés au pouvoir que pour l'opprimer et la détruire. Mon frère et moi, monsieur, nous sommes au début de la vie, nous fonderons, certainement, chacun une nouvelle famille. Il est probable que nous aurons des enfants. Eh bien ! 11 nous parait intolérable de penser que nous n'aurons pas le droit de leur faire donner l'instruction, dans la forme qu'il nous conviendra et par les gens qui nous plairont. Mais, sans aller si loin, et pour prendre un exemple plus immédiat : nous sommes menacés de n'avoir plus la messe le dimanche à Badonviller, parce que la commune est trop pauvre pour entretenir son curé, et que le député de Lehrange, M. Didelod, mon père, croira devoir s'abstenir de subventionner un pauvre homme, quil connaît depuis vingt ans, qu'il sait inofTensif, et cela uniquement pour ne pas déplaire aux gens de son parti. Nous serons donc obligés, ma mère, mon frère et moi, d'aller à l'église, de l'autre côte de la

frontière, au petit village de Steingel. Voilà ce que produit l'intransigeance. Eh bien! nous n'acceptons pas cette situation-là. Elle nous fait horreur, parce qu'elle nous conduit à nous demander si nous n'aurions pas été plus heureux et plus libres, en devenant Allemands qu'en restant Français.

— Oh ! Mademoiselle !

Laurence eut un sourire :

— Vous protestez ? Pourquoi ? Forcément vous devez être internationaliste, et vous ne pouvez pas voir d"antipatriolisme dans ce que je dis là.

— Je ne vais pas si loin, mademoiselle, fit Bouillaud, avec une soudaine mélancolie. Je me borne à analyser la plainte qui sort de votre co'ur de croyante, et qui vous est commune certainement avec beaucoup d'autres femmes ou filles de France, et je m'en attriste profondément. Voilà donc le résultat de nos luttes de parti ! Croyez-moi, le simple et touchant regret exprimé par vous, à la pensée que votre église de village deviendra vide, a plus de poids sur mon esprit que toutes les emphatiques protestations des orateurs cléricaux. Mais que faire? Voilà des siècles que nous luttons contre l'Eglise et que nous ne voyons de salut, pour la société moderne, que dans sa destruction. Forts de notre conviction, pouvons-nous, pour épargner quelques pleurs sincères à des âmes pieuses, abandonner une de nos revendications les plus nécessaires? Hélas! toutes les évolutions entraînent des souffrances et causent des pertes. Il faut que les hommes chargés d'opérer les transformations sociales se cuirassent contre les plaintes

LA ROUTE U ou G K 163

et aussi conlro les injures. Ils doivent marcher sans hésiter, toujours en avant, les yeux fixés sur le but marqué, soutenus par leur conscience et par leur espoir.

— Voilà, mon cher, dit M Didelod, ce que je ne puis faire admettre ici. Ma femme . . .

— Ah î mon ami, interrompit M""*" Didelod, vous me rendrez cette justice que j'ai laissé la parole aux enfants et que je n'ai pas fait une réflexion jusqu'ici, quoique j'en eusse.

— Et c'est justement la parfaite convenance de votre attitude qui m'irrite. Je sens que vous me blâmez, k toutes les heures du jour; je prends mes enfants en flagrant délit de révolte intellectuelle contre moi, à tous les instants de la vie. Leur mentalité est si différente de la mienne que nous ne semblons pas parler la même langue et être du même pays... Enfin, j'ai l'air d'un tyran, quoique je leur permette de faire tout ce qu'ils veulent, et d'un bourreau, moi qui les aime si tendrement...

— Ah 1 papa, s'écria Laurence, nous aussi nous t'aimons bien !

— Mais nous ne pouvons pourtant pas devenir socialistes unifiés, pour te faire plaisir, ni appeler le pape M. Sarlo, et même Sarto tout court, et refuser des trousseaux aux filles d'ouvriers qui se marient à l'église, et des layettes aux nouveau-nés que leurs parents font baptiser. Tu auras beau maquiller ces actes-là avec ta politique, nous ne pouvons pas ne pas les trouver affreux et indignes de toi, de nous, de tous ceux qui

nous ont précédés dans la vie et qui portaient notre nom et qui nous ont laissé, en même temps quune grande fortune, toutes sortes d'obligations envers les gens qui nous entourent...

— Mais ces obligations, je les remplis... se récria Didelod, mes fondations sont nombreuses, fécondes...

— Elles ne fonctionnent qu'au profit de quelquesuns. La politique y règne en souveraine... Pour être favorisé, il faut penser d'une certaine manière. La pauvreté ne constitue pas un droit, il y faut encore l'orthodoxie...

— Ah! je ne peux pourtant pas faire des rentes à des cléricaux et à des réactionnaires !

— Tu n'as pas le droit de distinguer! L'humanité te le défend ! Si tu fais le bien par catégories, c'est agir en sectaire !

— Maurice! protesta le député de Lehrange, ainsi serré de près par son fils.

Il se tourna vers Bouillaud :

— Et voilà une famille où l'harmonie a été détruite par la politique. C'est, hélas! l'image lamentable de la F'rance divisée contre elle-même !

— Et qui marche à sa ruine, dit Maurice, à moins qu'elle ne soit sauvée par un dictateur!

— Mais qui? Malheureux enfant! Qui? se lamenta Didelod.

— Je n'en sais rien. Mais il se manifestera. Qui sait? C'est peut-être M. Bouillaud, avec son éloquence si puissante sur les masses, et son esprit lucide et froid, habile aux combinaisons politiques.

LA ROUTE IIOUGE lOo

Bouillaud s'inclina avec un sourire :

— Vous me tlaltez, monsieur, et en même temps vous me décriez. Je suis incapable de manquer à mon devoir républicain, en restaurant le pouvoir personnel à mon profit.

— Au profit du pays, monsieur, répliqua Maurice. Et ce ne serait pas manquer au devoir républicain. Il suffirait de modifier la Constitution et de faire nommer le président de la République par le suffrage universel, comme en Amérique et en Suisse... En un instant, tout changerait de face. Le principe d'autorité serait restauré. Les ministres cesseraient d'être responsables et seraient pris hors des Chambres. D'où stabilité dans l'administration.

— Et puis? questionna Bouillaud avec curiosité.

— El puis, c'est tout. A la faveur de ce simple changement, le pays cesserait d'être la proie des intrigants et des profiteurs. Tout rentrerait dans l'ordre. Enfin, nous aurions autre chose qu'un gouvernement d'émeutiers, ayant pour tâche unique de troubler la prospérité publique au lieu de l'assurer.

— Eh bien! Mais, c'est la doctrine plébiscitaire, tout simplement, dit Bouillaud avec un sourire. Sachez, jeune homme, que jamais je n'accepterai un gouvernement pareil.

— Pourquoi?

— Parce que, le lendemain de son établissement, il faudrait déporter deux mille individus, qui sont mes compagnons, mes amis, les forces vives du parti républicain.

— Oui, les actionnaires de la Banque : le Bloc et

— Chut! fit Bouillaud, votre père est un des gros participants.

— Mon père ! protesta Maurice avec force. Non ! Dieu merci! Monsieur, vous vous trompez. Il n'est que commanditaire, partant : dupe. Et, pour notre honneur à tous, heureusement, il ne risque que de perdre !

M. Didelod haussa les épaules et dit à son convive :

— N'attachez pas plus d'importance qu'elles n'en méritent à ces billevesées. La vie se chargera de remettre d'aplomb la cervelle de ce jeune homme. Il n'est pas sot, il n'est pas mécliant. Seulement, il ne voit pas clair. L'avenir saura lui ouvrir les yeux. Si vous voulez, nous allons nous diriger vers l'établissement.

— Je suis à votre disposition.

Il se tourna vers M™" Didelod et vers ses enfants, et s'inclinant longuement avec une parfaite bonne grâce :

— J'espère que vous voudrez bien ne pas m'en vouloir de m'être montré sincère. J'aurais été honteux de déguiser mes idées devant vous. Gela m'a du reste valu de connaître les vôtres. Et je suis loin d'en faire peu de cas, car jai pour habitude de respecter infiniment les convictions, quand elles sont désintéressées. Et je ne puis douter que les vôtres le soient, puisque vous ne vous proposez que de faire le bien.

— Aurons-nous le plaisir de vous avoir à dîner ce soir? demanda M"* Didelod.

LA no LIE ROUGE 107

— Très yolonliers, madame, dit le dépulé socialiste. Cela sera une occasion de rompre encore quelques lances avec monsieur voire fils, et de m'incliner devant la claire intelligence de M"'' Didelod.

Les deux hommes sortirent dans le vestibule et, en gagnant la voiture qui allait les conduire à Lehrange, l'induslriel dit ;i Bouillaud :

— J'espère que vous ne prenez pas au sérieux les bavardages de ces enfants?

— Eh ! mon cher, comment pourrais-je faire autrement? Ils ne m'ont dit, l'un et l'autre que, ce iiu'ils ontvoulu m'apprendre : à savoir qu'il y avait un précipice infranchissable entre leurs idées, leurs sentiments, leurs espoirs, et les miens. Jamais, vous entendez. M"- Didelod, qui est une aristocrate absolue, ne laissera tomber sa (ière main dans la patte prolétarienne du citoyen Bouillaud, et vous êtes un piètre observateur pour avoir la moindre illusion à cet égard.

— Mais, mon cher, interjeta Didelod.

— Non! coupa Bouillaud, non! Et ils ont raison contre vous vos enfants, car, dans votre situation de fortune, avec vos liens de famille, vos attaches de société, vous ne pouvez être qu'un bourgeois, et, en frayant avec la démocratie, vous vous déclassez. Tôt ou tard, la rupture se produira entre notre parti et vous. Nous n'avons rien de commun. Nous sommes une armée, en marche pour la conquête de tout ce que nous n'avons pas : richesse et pouvoir. Et c'est justement vous et vos pareils qui possédez ce que nous voulons

prendre. Vous voyez bien que votre fils et votre fille ont raison et que c'est vous qui avez tort !

— Jamais je ne le reconnaîtrai.

— Les événements se chargeront, sans doute, de vous y contraindre.

Et ils partirent.

La manifeslalion, faile par les grévistes devant la caserne Chevert, et dont les épisodes marquants avaient été l'enlèvement du drapeau el la bousculade du commissaire, avait surexcité au plus haut point les manifestants. Après la charge des dragons, qui les avait refoulés dans les rues adjacentes, ils s'étaient rendu compte de la bénignité de la répression, et ils en avaient redoublé d'ardeur. Slylb les avait harangués, en pleine rue. Absent pendant la bousculade, l'agitateur s'était retrouvé pour souffler de nouveau la révolte. Sous les bâtiments du vieux marché, désert ce jour-là, il se démenait, au milieu des quatre ou cinq cents chômeurs qui hurlaient : vengeance, sans avoir rien à venger, et qui agitaient, avec une violence frénétique, des mains armées de gourdins menaçants.

— Vous n'avez rien à redouter de la troupe, disait Stylb. Vous avez vu que ses chefs n'osent pas lui demander de vous frapper. Ils savent trop bien que les balles pourraient se tromper d'adresse. Donc, mes frères, n'hésitez pas, marchez en avant, sans crainte. Les soldats, sortis du peuple, ne frapperont pas le

no LES BATAILLES DE LA VIE

peuple. Ils mettront plutôt la crosse en l'air, et feront cause commune avec vous. Sont-ils faits pour garder les coffres-forls de la bourgeoisie patronale, tremblante de peur devant vos justes revendications? Sachez reconnaître vos vrais amis et vos sincères défenseurs. Où est-il, ce fameux démocrate de Lehrange, qui ne trouve pas assez de paroles pour soutenir les intérêts des ouvriers, et qui, en fait, les tyrannise autant et plus que quiconque? Où est le citoyen Didelod, socialiste à tous crins, qui se recommande du prolétariat en toutes circonstances? Il est dans son bureau à l'usine, en train de faire ses comptes pour tâcher de gagner le plus possible sur le travail produit par lesefTortsde vos compagnons de misère. Il vous avait promis, cependant, de faire capituler Neumans , si on le prenait pour arbitre. Qu'a-t-il obtenu? Rien ! Il s'est entendu avec l'employeur contre les employés, parce que les loups ne se mangent pas entre eux, et il vous a trahis au lieu de vous défendre.

— A bas Didelod! hurla la foule, c'est un exploiteur!

— Que lui importent vos besoins et vos souffrances? Il a quarante millions ! Avec le capital qu'il détient si injustement, on pourrait donner l'aisance à chacun de vous. Pendant qu'il habite, seul, un château où vous logeriez tous à l'aise, vos femmes et vos enfants sont parqués dans des chambres étroites et malsaines. Il a des domestiques, habillés comme le sous-préfet et insolents comme le percepteur...

— Ah ! ah ! hua la foule avec des rires de haine.

— Ainsi, tout pour un individu, rien pour la collée-

tivité? Est-ce juste, camarades? Et croyez-vous qu'un régime, constitué sur des bases de pareil égoïsme, soit celui que vous devez accepter? La propriété qui concentre la richesse dans une seule main, et donne à l'individu le superflu quand la masse manque du nécessaire, est une monstruosité sociale. Est-il admissible que les uns se prélassent dans l'abondance, quand les autres peinent dans la misère? C'est pourtant ce qui se voit, chaque jour. Qu'avez-vous à attendre des bourgeois repus : des bienfaits facultatifs, qui ne sont que des aumônes! Est-ce cela que vous voulez ?

— Non ! non ! A bas les exploiteurs ! A bas les ventrus !

— Seuls, vos compagnons de travail, vos frères de pauvreté, se solidarisent avec vous et sont prêts à vous aider.' L'ouvrier n'a;rien à attendre du patron. Il peut compter sur le travailleur. Pendant que Didelod et Neumans se liguaient pour vous tromper, savez-vous ce que faisaient les forgerons de Lehrange ?

— Oui ! Ils se déclaraient pour nous !

— Ils faisaient mieux que se déclarer, ils se compromettaient vis-à-vis de leurs tout-puissants ingénieurs, en laissant éteindre les fours, afin d'arrêter le travail...

— Vive la grève ! Que les camarades de Lehrange cessent le travail !

— Ils n'attendent qu'une intervention de votre part pour lever le drapeau des revendications ! Depuis quarante ans, il n'y a pas eu de grève à Lehrange. Didelod compte sur la résignation de ses ouvriers. Il a endormi

leur énergie par des faveurs illusoires. Au moyen de ses coopératives, il a ruiné le commerce local, ce qui est une infamie, et par ses ventes à tempérament, il a endetté l'ouvrier, ce qui le met à la merci du patronat. Non seulement Didelod encaisse les revenus de son usine, mais encore il bénéficie sur tout ce qui se vend dans ses bazars. Cet homme tient le prolétariat à la gorge, il l'étrangle, il le dévalise, et il a l'audace de se réclamer de la démocratie, il nous bafoue en se disant socialiste!

— A mort Didelod !

— Contentez-vous de ne pas le nommer député, ce sera déjà un résultat. Ne donnez pas, vous-mêmes, les verges pour vous faire fouetter. Conduisez-vous en hommes libres, et non comme les plats valets de cet exploiteur qui rit de votre naïveté! Ses ouvriers n'attendent qu'un signal pour se joindre à vous. Marchez sur l'usine. Allez à Lehrange! Sous les plis du drapeau rouge, bravez ce faux démocrate, qui se nourrit de votre travail et qui vous traite en esclaves!

— Oui ! oui ! A Lehrange ! En avant !

Déjà les premiers rangs se mettaient en mouvement et s'organisaient en colonne, quand Tournemarie se précipita au milieu d'eux :

— Oii allez-vous ainsi? Quelle aventure courez-vous? Etes-voss en état de vous défendre? Avez-vous des armes?

— Nous n'en avons pas besoin !

— En vérité! Croyez-vous que vous ne risquez aucun danger? Oubliez-vous la façon dont les dragons

VOUS ont chargés? Vous seriez-vous laissé brutaliser par eux, si vous aviez eu des armes?

— Non! non !

— Pas de folies, camarades. Je sors des mains de ces brigands! J'ai déchargé mon revolver sur un de leurs chefs! Allez chez vous prendre tout ce que vous possédez d'armes. Et, surtout, rassemblez tous nos camarades. Est-ce une poignée d'hommes qui peut lutter, avec des chances de succès, contre la force armée? Réunissons-nous, en masse, ici, demain. Et si on nous barre le passage, cette fois, nous nous défendrons. Si le sang coule, qu'il retombe sur la tête des exploiteurs.

— Oui ! Il a raison ! Vive Tournemarie !

— Eh bien ! Amis, que ceux qui veulent participer au mouvement viennent à cette même place. Vos délégués se réuniront à la Pomme de Pin et prendro nt toutes les mesures pour assurer le succès de la manifes tation. Pour le moment, retirez-vous paisiblement et comptez sur nous.

Avec une docilité incroyable, les grévistes, à la voix deTournemarie,sedispersèrent, comme ilss'apprêtaient à marcher, sur l'ordre de Stylb. Celui-ci, assis sur une table de pierre, suivait d'un regard pensif, la dislocation des masses insurgées. Il se tourna vers Tournemarie :

— Pourquoi as-tu arrêté le mouvement que j'avais si bien préparé ?

— Parce qu'il n'aurait pas donné tous les résultats qu'il produira demain. Tu partais trop tôt, Slylb. Tu aurais eu une escarmouche. Laisse-moi engager une

iù.

bataille. Les camarades de Lehrange seront prévenus ce soir, et ils se prépareront à se joindre à nous. Voilà ce qui nous offre des chances de sérieux succès. Et puis, ne le tourmente pas. Je ne rêve pas de te supplanter. C'est toi qui seras notre candidat. Moi, je ne poursuis qu'une revanche. Mais je la veux complète. J'ai été insulté par un officier. C'est sur le dos des soldats que je me vengerai !

— Soit ! Allons à la Pomme de Pin, pour nous concerter. Il ne sera pas facile de démolir Didelod, dans ce pays-ci. 11 fait venir Bouillaud, pouragir sur les esprits. On dit qu'il voudrait le donner à sa fille, comme mari...

— 11 n'y réussira pas. Les dames de Badonviller sont trop aristocrates pour accepter Bouillaud dans leur famille.

— Alors Bouillaud ne marchera pas longtemps d'accord avec le député de Lehrange. Cet arriviste sans frein ne se laissera pas domestiquer par cet arrivé béat. Et il sera avec nous, lorsque son intérêt lui montrera clairement qu'il faut lâcher Didelod.

Ayant ainsi jugé la situation, avec sa froide clairvoyance, Slylb prit le bras de Tournemarie, et suivit les derniers grévistes qui disparaissaient à l'angledes rues voisines. La nuit commençait à tomber, et le silence s'étendait sur la ville de Lehrange. Le surveillant de l'éclairage urbain passa, sa boîte de réparation sur l'épaule. Il faisait sa tournée quotidienne dallumage, car M. Didelod s'était entendu avec ^eumans, pour que sa machine continuât à fournir la lumière dans la

LA ROUTE ROUGE ITo

ville. Aporrovant les deux hommes, il leur cria d'une voix enrouée et joyeuse :

— Démolissez de préférence les lanternes. Ce sera de la besogne de moins, pour moi. Entre frères, il faut se soutenir.

— C'est à ton maire, qu'il faut dire ça, c'est à Didelod, riposta Tournemarie. C'est un obscurantiste ! Nous, nous sommes pour les lumières ! Bonsoir !

— Ah! malheur, alors ! dit l'homme, nous sommes chouettes !

Il alluma la lanterne du marché, et s'éloigna dans la nuit.

La voiture qui conduisait Bouillaud et le député de Lehrange à l'usine suivit d'abord un ravissant chemin creux dans les bois de Badonviller, puis elle déboucha sur la grand' route, à la hauteur du village. Un pli de terrain, descendant vers la Verveille, séparait de la ville les établissements et les habitations ouvrières. Comme la voiture débouchait du vallon, une troupe d'hommes, marchant au milieu d'un nuage de poussière, arrivait de Lehrange se dirigeant vers l'usine.

— (Ju'est-ce que c'est que ces gens-là? demanda Bouillaud. Ils marchent en assez bon ordre. Mais leur allure n'est pas pacifique...

Au même moment, une clameur monta, grandit et apporta, jusqu'à la voiture, les sons confus du Ça-ira !

— Eh ! mais, c'est une émeute ! dit Bouillaud. Je m'y connais ! Dites à votre cocher de pousser son cheval. Ne nous laissons pasprendre àl'étourdie, sur un chemin public. On se moquerait de nous !

Les deux chevaux enlevèrent la Victoria d'un trot plus rapide, et la colonne en marche disparut au tournant du chemin.

— Que viennent-ils faire à Lehrange ? murmura Didelod, très préoccupé.

— Eh ! Une manifestation ! Une tentative de débauchage ! Etes-vous sûr de vos ouvriers?

— Hier, j'aurais répondu d'eux.

— Et aujourd'hui, vous doutez ?

— Après ce qui s'est passé à la mairie de Lehrange, je ne peux plus croire à rien.

La voiture arrivait à l'usine. Le concierge, sur le seuil de son pavillon, salua Didelod, et appelé par un bref signe, s'approcha :

— Fermez immédiatement les grilles et les portes, dit le député. Combien d'hommes résolus avez-vous sous la main ?

— Monsieur, il y a les six surveillants de jour elles trois surveillants de nuit.... Mais que se passet-il ?

Le concierge était un homme de cinquante ans, robuste, les cheveux en brosse, et la moustache grisonnante. Il portait, sur la poitrine, la médaille militaire et sa mine résolue donnait de la confiance- Il était Alsacien et se nommait Muller. Il avait servi aux cuirassiers et pris sa retraite comme maréchal des logis. Il habitait la conciergerie principale, avec sa f^mme et ses deux fils qui étaient gardiens. M. Didelod le regarda avec complaisance, et dit :

— Je crains un coup de chien des gens de Leh-

LA UOUTI-: H0U(;K 177

range contre l'usine. Appelez loul la personnel de garde.

Le concierge sonna aussilùl une cloche, puis se lournant vers son patron.

— Si j'ai des ordresà demander, est-ce au sccrrlariat que je m'adresserai '?

— C'est à moi-m^me. Je vais dansmon cabinet. Téléphonez-moi directement.

— Bien, monsieur.

11 commença à fermer les grilles, pendant que Didelod et Bouillaud se dirigeaient vers les bureaux. Au loin, déjà, les cris et les chants se faisaient plus distincts.

— Eh bien ! mon cher, dit Bouillaud, voilà une partie de plaisir à laquelle je ne m'attendais pas. Vous faites bien les surprises !

— Attendez de savoir comment les choses vont tourner, avant de m'adresser des reproches.

— Je ne vous reproche rien. Je suis parfaitement sûr que vous ne vous doutiez pas de ce qui vous menaçait. Voilà, justement, ce qui m'inquiète pour vous. Il mapparaît que vousignorez complètement l'état d'esprit des ouvriers dans votre pays. Et c'est la meilleure des conditions pour faire des sottises. Avez-vous un sous-préfet à votre dévotion ?

— C'est moi qui l'ai fait nommer.

— Voilà pour ce qu'il vous doit. Voyons ce qu'il peut espérer.

— Rien, en dehors de moi.

— Alors il vous soutiendra.

— Je n'ai pas besoin de lui. Je prétends qu'à Leh range toutes les affaires se débrouillent et s'arrangent en famille.

— Mais s'il y a ingérence d'éléments étrangers ?

— Je les tiendrai à l'écart.

— Mais la masse populaire, qui marchait à notre suite.

— Elle ne pénétrera pas ici.

— Hum ! Et si vos ouvriers sortent pour fraterniser avec elle ?

Didelod pâlit, ses yeux se troublèrent. Il marcha avec agitation, dans son cabinet, sans répondre. Puis, comme s'il prenait une résolution brusque, il posa le doigt sur une sonnette électrique. Un garçon de bureau parut :

— Priez tous les chefs du service de la direction de se rendre ici, immédiatement.

Il regarda Bouillaud, qui s'était assis tranquillement.

— Je vais consulter les gens qui sont en rapport continuel avec les ouvriers. Nous saurons, par eux, tout ce qu'il sera possible de savoir.

— C'est-à-dire : bien peu de chose. Comptez sur un coup de surprise, ou bien l'affaire est mal préparée. Cependant, si Stylb en est, il y a des chances pour que vous ayez du fil à retordre.

— Stjib? Je le briserai. Je suis armé, jusqu'aux dents, contre lui.

— Services d'argent?

— Et autres.

— Il y a l'indépendance du cœur, si vous n'avez pas de reçus !

— J'en ai, soyez tranquille.

Pendant ce rapide échange de paroles, les hauts employés de M. Didelod étaient entrés. Le député les présenta sommairement à Bouillaud. Et, dun ton bref, les interrogeant :

— J'ai lieu de croire qu'une colonne de grévistes venant de Lehrange marche sur l'établissement, quels renseignements avez-vous à me fournir sur les dispositions de nos ouvriers?

— Monsieur, dit le directeur technique, les ateliers sont en plein travail, et aucune marque d'insubordination n'est signalée.

— Y a-t-il eu des avances à la caisse, en plus grand nombre que d'habitude?

— Non, monsieur, dit le directeur de la comptabilité.

— Les contremaîtres sont-ils tous à leur poste?

— Tous.

M. Didelod se tourna vers Bouillaud d'un air rassuré :

— Vous voyez.

— Je vois que tout est, pour l'instant, dans un très bon ordre, fit Bouillaud. Mais attendons la fin.

— Messieurs, dit le député de Lehrange, à ses chefs de service, la situation, vous n'en doutez pas, est très sérieuse. Tenez-vous prêts, tous, à agir sur votre personnel, avec la plus grande vigueur. Je reste, en permanence, au milieu de vous. Depuis que je suis à la

tête de Tusine, il n'y a jamais eu un seul jour d'interruption dans le travail, et les grèves sont inconnues ici. Je compte sur vous, pour m'aider à maintenir ces bienfaisantes traditions.

Les employés s'inclinèrent et sortirent. Bouillaud agita ses mains d'un air de contentement :

— Votre petit speech était très bien. Vous excellez dans l'éloquence mesurée et familière, Didelod. Et vous parliez vraiment avec l'acctent d'un chef. Voilà oîi vos enfants ont raison en défendant la tradition. Le ton et la physionomie, que vous avez eus là, ne s'improvisent pas. Il y faut Ihabitude et presque l'hérédité.

Il fut interrompu par la sonnerie du téléphone. Didelod portait l'auditeur à son oreille, mais il n'en eut pas le temps. La porte s'ouvrit et le concierge Muller parut, disant :

— Monsieur, il y a, devant l'établissement, une cohue de gens qui demandent l'ouverture des grilles, et qui menacent, si l'on n'ouvre pas, de les forcer.

— Vos hommes sont à leurs postes?

— Oui, monsieur.

— Pouvez-vous résister ?

— Je le crois.

— C'est bien ! Je vais m'en assurer moi-même. Mon cher Bouillaud, vous voyez ce qui se prépare ici. Vous ne me seriez d'aucun secours, et vous pourriez vous compromettre. Voulez-vous que je vous fasse reconduire à Badonviller?

— Pas tant de cérémonies, mon cher. Faites-moi seulement sortir de votre usine, sans que je me heurte

LA nuLTr: iiouGfc; isi

à la manit'eslalion, Je nie tirerai d'allaire loul seul, une fois en rase campagne. J'irai prévenir chez vous de ce qui se passe

— Eh bien ! MuUer, va vous conduire.

— Soyez prudent, dit Bouillaud. Ne heurtez pas les opinions, prenez-les de biais. Quant on a affaire à des gens pacifiques, on peut tout oser. Quand on a à compter avec des énergumènes, il faut entrer dans leurs idées, c'est la seule manière de les dégonfler. En tout cas, c'est ma méthode. Et souvenez-vous que, en matière politique, les paroles n'engagent à rien. A tantôt.

Il sortit par la porte des bureaux. Didelod était déjà dans la cour. Massés sur la place, devant les grilles, cinq ou six cents ouvriers, sous la conduite de ïournemarie, hurlaient : « A bas le directeur ! » A chaque porte, deux hommes en uniforme de gardien, se tenaient impassibles. Le directeur technique se promenait au centre de la cour, entouré de cinq ou six de ses chefs de service, tous très calmes et l'air résolu. Dès que le député de Lehrange parut, un mouvement en avant porta la foule jusqu'aux barreaux des grilles, le long desquels de jeunes garçons commencèrent de grimper. En même temps, une violente clameur s'éleva, aussitôt apaisée par un geste de Didelod, qui très hardiment s'avançait jusqu'à l'entrée de son usine. Dans le silence aussitôt rétabli, il dit à voix très haute :

— Qu'est-ce que vous venez faire ici? Essayer de débaucher mes ouvriers? Est-ce ainsi que vous entendez la liberté du travail ? Qui vous conduit? Je vois à votre tète M. Tournemarie.. . Nul mieux que lui ne sait com-

bien je suis favorable aux revendications ouvrières. Que signifient donc les cris de : A bas le directeur? Faites-vous partie de mes ateliers ? Qu ai-je à faire avec vous? Et que puis-je vous accorder, puisque je ne vous connais pas et qu'aucun lien ne vous rattache à moi ?

— Vous avez aidé Neumans à nous berner! dit une voix. Vous êtes un patron et vous favorisez toujours les patrons, au détriment des travailleurs!

— A bas Didelod ! hurlèrent les manifestants, comme répondant à un signal. A bas l'exploiteur! Les grilles! Les grilles!

Une ruée se fit sur la porte principale qui plia . Mais les gardiens s'étaient élancés et repoussaient les assaillants. Und'euxsaisit aux jambes un polisson, qui s'était juché sur un des pilastres de pierre, et l'attirant, lui distribua quelques calottes. Grave imprudence, aussitôt exploitée par les manifestants. Aux cris du galopin corrigé, répondit un hurlement de fureur, en même temps qu'une grêle de pierres s'abattait sur le groupe des employés, blessant grièvement le directeur, dont le front se masqua de sang. Le député de Lehrange s'était bien promis d'être calme, mais à la vue de son directeur blessé, en entendant les cris de triomphe de la foule, il perdit patience :

— Bètes brutes ! cria-t-il. Sauvages que vous êtes ! Arrière, où jevous rends coup pour coup ! Mon personnel est armé, vous le savez ! Ne me bravez pas plus longtemps !

Une seconde volée de pierres répondit à ces paroles.

Didelod en sentit le vent autour de son front. Les carreaux du pavillon de garde dégringolèrent, avec un bruit éelalant. La foule, aiïolée par ses propres violences, hurla plus ardemment. Un secours inattendu lui arrivait, de lintéricur même de l'usine, Par les portes des ateliers, les ouvriers de Lehrange sortaient, en foule pressée, criant : la grève ! Et, en un instant, Didelod et ses chefs de service débordés , étaient repoussés dans les bâtiments de l'administration, pendant que les grilles ouvertes, livraient passage aux manifestants qui se répandaient, brisant et saccageant tout sur leur passage. Au milieu de la cour, Stylb, monté sur la margelle de la fontaine, commençait à parler, au milieu des hourras de ses compagnons, pendant que, comme un vol d'oiseaux blancs, les papiers, lancés à brassées, tombaient par les fenêtres de la comptabilité.

— Ah! Les bandits! cria Didelod, ils détruisent nos archives !

En même temps, une troupe des plus enragés, commençait à frapper à grands coups à la porte des bureaux où s'étaient réfugiés le député de Lehrange et ses chefs de service. Sur un fauteuil, à demi évanoui, le directeur pansé par Muller, essayait de reprendre ses esprits. Une épaisse colonne de fumée s'éleva aurdessus de l'économat, et, en un instant, les flammes jaillirent.

— Ils ont mis le feu ! cria Didelod avec stupeu r. Chez moi ! Le feu ! Est-ce possible '?

— Que faire? Quels ordres donnez-vous, monsieur ?

— Je vais téléphoner à la préfecture, pour qu'on nous envoie du secours.

— Les gendarmes ! La troupe !

— Oh! chez moi! La troupe! répéta avec désespoir Didelod. Et, cependant, je ne puis pas laisser incendier et détruire mon usine... Oui, téléphonez. Moi, je n'en ai pas le courage !

— Inutile, mon père, dit une voi.x ferme, j'arrive de Lehrange. Dans un quart d'heure, les dragons seront à l'usine.

— Maurice ! s'écria Didelod, avec angoisse en recevant son lils dans ses bras. Que viens-tu faire ici?

— Gomment! Ce que je viens faire? dit le jeune homme avec assurance. Mais m'exposer à côté de toi, te défendre s'il le faut !

— Par où es-tu entré?

— Par la porte des approvisionnements, que, par bonheur, ces maladroits n'ont pas investie. C'est par là que les secours vont nous arriver. J'ai envoyé un homme à cheval au-devant du détachement. Courage donc, messieurs, et tenons ferme contre les brigands. Ils vont être traités, tout à l'heure, comme ils le méritent.

— Oh! Quelle horrible extrémité, se lamenta Didelod. Moi! moi! Obligé de recourir à la violence, quand je l'ai tant de fois déconseillée et flétrie.

— Aimes-tu mieux qu'on brûle l'établissement et nous dedans? Allons! Il faut se défendre, comme on est 'iltaqué!

Des cris furieux éclatèrent dans la cour. Des forcenés

LA HOUTE HOUGE ISr.

s'élaienl emparés d'un des gardiens. Ils lui avaient arraché son uniforme, et, le tenant par les bras, ils le poussaient du côté du bâtiment en flammes. Vers la fenêtre, protégée par des barreaux de fer, Maurice s'était élancé et regardait.

Il s'écria :

— Nous ne pouvons laisser assassiner cet hommelà, sous nos yeux. Allons! Messieurs! Un coup d'audace, suivez-moi !

— Où vas-tu, Maurice? cria Didelod désespéré.

— Tu vas le voir !

Déjà il ouvrait les verroux de la porte, donnant sur la cour. Suivi par sept ou huit hommes vigoureux et énergiques, il s'élança sur le groupe, qui entraînait le gardien. Il y eut une rapide collision, des coups sourds, des injures, plusieurs manifestants tombèrent, puis les assaillants battirent en retraite, ramenant le gardien délivré. La porte se referma et Maurice dit à ses compagnons avec une belle ardeur :

— Bien travaillé, messieurs! Sommes-nous tous présents'? Oui! Alors apprêtons-nous, s'il le faut,à recommencer.

Didelod, livide, s'était affalé sur un fauteuil. Dans la cour, le tumulte redoublait, et des heurts pesants ébranlaient la porte des bureaux. Brusquement, le bruit cessa, un bref appel de trompette retentit, et au grand trot les dragons arrivèrent par toutes les issues qui s^ouvraient sur les ateliers. Les manifestants, refoulés hors des grilles, avaient fait place nette, et une ligne de cavaliers barrait maintenant l'entrée de l'usine.

— Sortons, papa, dit Maurice, nous voilà délivrés. — ■ Que vont faire les soldats? balbutia Didelod.

J'espère bien qu'ils ne se préparent pas à charger!

— Ne leur marchande pas les moyens de te protéger.

— Je ne veux pas de leur protection. Elle va faire couler des flots de sang.

Maurice prit son père par le bras, l'attira près de la fenêtre, et lui montrant la fumée de l'incendie :

— Il faut choisir, dit-il d'une voix ferme. Être avec ceux qui éteignent le feu, ou avec ceux qui l'allument. L'heure des paroles vaines est passée, nous sommes en face de décisions graves à prendre, et il convient d'avoir le courage de son opinion. Traverse les rangs de ces soldats qui te secourent, et va vers les émeutiers qui t'attaquent. Tu verras, d'abord, comment ils te recevront, et ensuite si tu t'accordes avec eux, il faudra que tu me fasses massacrer...

— Toi, mon fils?

— Oui, moi! Car, sur le seuil de l'établissement Didelod, si on veut le saccager, il faut qu'on trouve au moins un Didelod, pour défendre la propriété familiale...

— ■ Oh ! Maurice!

— Allons! mon père, tous ces gens-là, dont tu le préoccupes de respecter la vie, sont des brigands qui ne respecteraient pas la tienne.

L'arrivée du commissaire et du chef d'escadrons qui commandait le détachement, coupa court à la controverse.

LA ROUTE ROUGK 187

— Monsieur le maire, dit le commissaire, la cour est libre et le feu s'éteint. Les pompiers de l'usine en ont eu raison. Quant à vos ouvriers, ils viennent de se joindre aux manifestants. Il s'agit maintenant de dégager les abords de l'établissement...

— C'est mon affaire! dit le chef d'escadrons.

— Vous n'allez pas sabrer ces pauvres gens? se récria Didelod.

^ Les refouler, tout simplement. Je suis sûr de mes hommes : pas un sabre ne sortira du fourreau, sans mon ordre.

— Faites donc, alors. Quant à vous, monsieur le commissaire, pas de sommations légales qui exaspéreraient la foule . Des paroles de conciliation et de sagesse...

— Oui, monsieur le maire, soyez tranquille, tout par la douceur, puisque vous le voulez. Et au risque de ma peau...

Derrière le commissaire, M. Didelod sortit, accompagné par son fils. Les croupes des chevaux barraient toute la largeur de la place, devant l'usine. Les trompettes stationnaient près de la grille, et le lieutenant Maubrun, à pied, son cheval et celui du commandant tenus en main par l'ordonnance Chauvin, se promenait de long en large. Il fit à Maurice un geste amical, et s'avançant vers son chef :

— Mon commandant, cela va devenir mauvais. On a envoyé une volée de pierres sur les hommes. Il y a eu trois contusionnés... Peut-être jugerez-vous bon de nous donner un peudair...

— Justeftient, Maubrun, c'est ce que j'allais vous commander. Prenez vingt-cinq hommes avec vous, et. au pas, poussez-moi ces gens-là vers Lehrange. M. le commissaire voudra bien vous accompagner avec un trompette, pour le cas oîi il faudrait user de rigueur. Faites tout pour qu'il n'en soit pas ainsi. Vous connaissez les ordres. Recevoir les coups, ne pas les rendre.

— Agréable! dit, entre ses dents, le lieutenant. — JC'est la consigne.

— Onla respectera.

Le lieutenant sauta en selle, et, suivi d'un trompette et du commissaire, il passa sur le front de la troupe, fit entendre un commandement, et, prenant la tête du détachement qui s'était formé, il s'avança seul, au pas, suivi par ses dragons, au-devant de la foule. Il y eut, parmi les manifestants, un mouvement de recul. Massés sur les bas côtés de la route, à l'abri du fossé, ils poussèrent des cris injurieux, et, approvisionnés de projectiles aux tas de pierres déposés pour les prestations, ils firent pleuvoir une grêle de cailloux sur le peloton qui s'avançait. Le cheval de Maubrun, atteint en plein front, fit un vif écart en ruant. Le lieutenant le ramena et se trouva, dans sa vol te, tout près de la foule. Tout à coup, au milieu des menaces et des injures qui se croisaient, une sèche détonation retentit. A peine une légère fumée monta dans l'air, et Maubrun portant la main à son flanc, chancela sur sa selle. Le cheval ne se sentant plus tenu fit tête à queue, et partit au galop vers le peloton de dragons, le traversa, et

LA ROUTE KOUGE 1»^

entrant à fond de train dans la cour de l'usine, s'arrêta à côté du cheval du commandant, que Chauvin tenait toujours par la bride.

— Mon lieutenant! cria le brave garçon, en voyant Maubrun vaciller sur sa selle.

Il n'eut que le temps de liÀcher le cheval et de recevoir l'officier dans ses bras.

— ■ Eh bien? Qu'est-ce donc? cria le chef d'escadrons, en accourant avec Didelod.

Maubrun eut un sourire, il essaya de se redresser devant son chef et dit :

— Recevoir les coups sans les rendre. La consigne a été observée.

Une mousse sanglante monta à ses lèvres, il eut un hoquet et perdit connaissance.

— Vite du secours... cria Maurice. Le médecin de l'établissement...

On emportait le jeune homme vers l'administration.

— Nom d'un diable ! jura le commandant. Voilà. avec des ménagements, à quoi l'on aboutit. Une bonne charge, tout de suite, eût dispersé ce troupeau de coquins, et, à coups de plats de sabre, ont les eût reconduits, sans risques, jusqu'à Lehrange. Tandis que maintenant, il va falloir peut-être les écharper pour dégager mes hommes... Chauvin, sacrebleu, allez demander comment va le lieutenant Maubrun. Vous viendrez m'en informer.

— Il est inutile de déranger ce garçon, commandant, •lit le directeur, qui revenait en hâte. Le lieutenant Maubrun est mort.

— Mort ?

— Il a reçu une balle de revolver qui a touché le cœur.

Il y eut un moment de stupeur. Le commandant était devenu très pâle. Des larmes coulèrent sur les joues de Maurice :

— Ce pauvre Maubrun, un si brave garçon !... Et c'est pour nous !.., Ah ! les misérables assassins! Commandant, est-ce que vous n'allez pas le venger?

— Non, Monsieur, dit le soldat avec amertume. L' émeutier est sacré, on n'a pas le droit d'y toucher. Mais, avec les soldats, par exemple, on n'a pas besoin de se gêner. Je ne laisserai cependant pas massacrer inutilement mes cavaliers.

Il se mit vivement en selle, et gagnant au petit galop la tète du peloton, sur lequel continuaient à pleuvoir des pierres, il donna un ordre. Les dragons poussèrent une charge, qui dispersa les assaillants, puis se massant, au trot, ils rentrèrent dans la cour de l'usine, dont les grilles furent aussitôt refermées. Comme si les grévistes eussent été satisfaits de cette retraite, la masse des manifestants se forma en colonne, et tournant le dos à l'établissement Didelod, elle prit, par la route des bois, la direction de Badonviller. Insensible à ce qui se passait autour de lui, le député de Lehrange, au bras de son fils, se promenait devant les bâtiments de radministration. La mort du lieutenant Maubrun, l'avait frappé au plus sensible de lui-même.

Ce jeune homme, qui venait de partir, devant lui, en promettant de ne se livrer à aucune violence, et qui

tombait lâchement assassiné, incarnait, à ses yeux, le devoir accompli avec la plus noble abnégation. Il ne pouvait, en présence de ce cadavre, déclamer contre les brutalités militaires. Le sang qui coulait, pour protéger sa propriété menacée par les révolutionnaires, était celui d'un des hommes qu'il mettait habituellement au ban de l'humanité. Mais les rôles venaient d'être bien lamentablement intervertis: le peuple était incendiaire et assassin, la soldatesque était patiente et héroïque. Et c'était pour lui, devant lui, Didelod, que ces actes s'étaient accomplis. Il en avait la tête perdue. Qu'allaient dire les journaux du parti? De quelles ironies allaient-ils accabler l'industriel socialiste, qui était obligé, pour se défendre contre les revendications ouvrières, d'accepter le concours de l'armée ? Et quelle occasion de l'attaquer, pour les feuilles réactionnaires, quand le télégraphe apporterait à Paris le compte rendu des événements de Lehrange. Ah ! Il allait avoir une bonne presse, le citoyen Didelod ! Mais quoi ? Pouvait-il agir autrement ? Exigerait-on qu'il laissât piller et brûler son usine, pour l'amour du peuple et au gré de sa fantaisie? Car il ne paraissait pas douteux que les scélérats, guidés par Stylb, n'eussent le dessein d'anéantir l'établissement. A peine y avaientils pénétré, et déjà le feu dévorait un bâtiment. La caisse allait être forcée, et, sans l'arrivée des dragons... Mais c'était là que les choses se gâtaient. Jusqu'à l'intervention de l'armée, le rôle de Didelod était magni-. fique. Il faisait face à la tourmente populaire, avec énergie; avec éloquence il essayait d'arrêter les exal-

lés. Il demeurait bien dans la tradition démocratique. Ces gens, qui venaient en foule, criant et gesticulant, étaient des inconscients et des simples qu'il fallait traiter avec indulgence. Et il les avait fait charger par la cavalerie, des pierres avaient volé dans l'air, des coups de feu avaient été tirés. Il y avait des blessés et un mort, Tache éternelle sur son honneur politique ! Et, surtout, affaiblissement grave, très grave de sa situation électorale. Il devinait le plan de ses ennemis : le rendre suspect à la population, dont il avait été jusqu'ici considéré comme le bienfaiteur. Àh ! Ce Stylb ! Ah ! Ce Tournemarie! Ils le lui paieraient!

Il en était là de ses tristes réflexions, quand le sousdirecteur s'approcha de lui :

— Monsieur, le travail a cessé complètement dans les ateliers. Je crois qu'il serait sage de sonner la cloche, et de faire sortir les ouvriers qui sont restés. Il n"y a rien de bon à attendre d'eux...

A ces sages paroles, Didelod bondit. Toute sa patience, toute son inquiétude, parurent avoir disparu, en un instant. Il se redressa de toute sa hauteur, et, regardant son directeur avec des yeux enflammés :

— Monsieur, réunissez immédiatement les contremaîtres et déclarez leur que je ne veux pas qu'il y ail de grève, ici. Il n'y en a jamais eu, ni sous l'administration de mon père ni sous la mienne. Il n'y en aura pas, ou bien l'établissement sera fermé, et, quoiqu'il arrive, quoiqu'on fasse, quoiqu'on promette. Je le laisserai fermé.

— Quoi? Monsieur, le lock-out? dit le sous-directeur stupéfait.

LA HULTK ROUGE 19:5

— Oui, Monsieur, le lock-out! On ne me fera pas la loi, chez moi, par caprice, pour obéir à je ne sais quel mot d'ordre 11 ne s'agit pas d'une question économique. Los ouvriers n'ont fait aucune demande d'augmentalitm, réclamé aucune modification dans les règlements. Ils se solidarisent, dans un but politique, avec des grévistes dont les intérêts, les besoins, les travaux n'ont aucun rapport avec les leurs. C'est donc de l'hostilité systématique contre un patron, qui ne leur a jamais fait que du bien, et dont, hier encore, ils se déclaraient satisfaits. Je ne céderai pas devant de pareilles manœuvres. Ils cessent le travail ? Pourquoi ? Qu'ils formulent leurs revendications. Je vous donne ma parole que si, demain matin, l'usine n'est pas en pleine activité, je porte toutes mes commandes à Steingel et je ferme boutique ici. Vous pouvez l'annoncer.

. — Monsieur, pria le sous-directeur eflfrayé, ne vous laissez pas emporter par unejuste indignation. Prenez le temps delaréfle.xion.

— Ces insensés me l'ont-ils donné ? répliqua Didelod, s'excitant lui-même au bruit de ses paroles, m'ont-ils averti ? Ils me prennent à la gorge, parce qu'ils savent que nous sommes débordés de travail et qu'ils pensent me mettre dans un embarras désastreux. Eh bien! ils apprendront à leurs dépens qu'on ne se joue pas ainsi d'un homme tel que moi. Ils veulent user de la violence. Je répondrai par la violence. Et quand je devrais m'y ruiner, vous entendez, monsieur, ils sauront ce que peut leur coûter, à eux, l'ingratitude et l'injustice!

En sortant de l'usine par la porte de l'expédition des marchandises, Bouillaud se trouva sur la voie du chemin de fer qui relie l'établissement Didelod à la gare de Lehrange. Il s'orienta rapidement, et prit la direction de Badonviller, afin d'aller prévenir la famille du député, et aviser aux moyens de rétablir l'ordre. Il mit près d'une heure à parcourir le chemin et il arriva au chàleau, comme Maurice se préparait à sortir à cheval. En voyant paraître Bouillaud, seul et à pied, le jeune homme eut un vif mouvement d'inquiétude. Il s'avança vers lui :

— Quel molif vous ramène sans mon père? demandat-il. Il n'est pas arrivé d'accident à la voiture?

— Aucun accident. J'ai laissé votre père à l'usine, au milieu d'embarras assez sérieux, et je suis venu

prévenir madame votre mère et vous-même.

— Que se passe-t-il ?

— Au moment oii je suis parti, une colonne d'ouvriers, venant de la ville, menaçait de forcer les grilles, et s'en prenait aux carreaux des bâtiments, avant d'avoir maille à partir avec le personnel...

— Quoi! Des violences?

— Je crois l'affaire sérieuse. Certainement, Stylb, qui dirige le mouvement, veut pousser votrepère à quelque

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