acte de répression
— Jamais mon père ne s'y décidera. Je connais ses idées et ses principes.
— Alors je crains les plus graves désordres...
— Que faire?
— Avertir la gendarmerie.
— Une brigade de huit hommes:.. Que feront-ils? On les assommera.
— C'est probable...
— Prévenez le sous-préfet, afin qu'il prenne des mesures.
— Mais lesquelles ?
— C'est son affaire. Il est là pour ça.
— Un coup de téléphone.
— Non. Un mot envoyé par un homme à cheval. Un mot. Il ne pourra pas dire qu'il ne Fa pas reçu.
— Pourquoi le dirait-il?
— Eh ! Si la manifestation réussissait! Est-ce qu'on , sait?
— J'écris donc, et je Cours rejoindre mon père.
— Passez par la porte qui donne sur le chemin de fer. C'est par là que je me suis esquivé.
— Fort bien. N'effrayez pas ma mère. Mais, pourtant, avertissez-la.
— Bon ! Jeune héros. Mais soyez prudent! Maurice courait déjà vers la sellerie, pour y écrire. Bouillaud monta les degrés de la terrasse, et, voyant
la porte-fenêtre du salon ouverte, il entra. M"^* Didelod était assise, et travaillait à un ouvrage de broderie, pendant que Laurence penchée sur un petit bureau faisait sa correspondance. Les deux femmes levèrent la tête, en Tentendant entrer. Et leur physionomie exprima la surprise la plus vive.
— Ne vous inquiétez pas, mesdames dit l'homme politique, je n'ai pu rester auprès de M. Didelod, et faire avec lui la visite de l'établissement. Un contretemps très imprévu, nous en a empêchés...
— Pas de malheur? demanda M"'^ Didelod. Ces ouvriers sont si imprudents, et les machines qu'ils font manœuvrer sont tellement puissantes...
— Non, madame, aucun malheur. Du moins, au moment où je suis parti.
— Et vous avez laissé mon mari ?. . .
— Dans ses bureaux...
— Est-ce donc lui qui vous a éloigné?
— Oui, madame, par un scrupule de délicatesse qui ne m'étonne pas. Il a tenu à ce que je ne sois pas mêlé à une échauffourée populaire, qui avait lieu devant l'usine... Vous comprenez que si je m'étais trouvé engagé, même malgré moi, dans une manifestation tumultueuse, l'affaire prenait tout de suite une portée qu'elle ne doit pas avoir. M. Didelod madone prié de m'éloigner...
— El lui, il est resté.
— Au milieu de ses employés, qui lui sont dévoués. Il ne court, soyez-on sûre, aucun danger.
— Mais, dit Laurence, qui avait écoulé, avec alten-
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lion, les explications de Bouillaud, il faudrait peut-être prendre des mesures d'ordre...
Le député jeta sur M"'' Didelod un regard sagace. Il eut une déférante inclinaison de tête et sourit, en constatant la présence d'esprit et la fermeté de caractère de la jeune tille :
— Tous les ordres sont données, mademoiselle, dit-il. Un exprès est parti, à cheval, pour la sous-préfecture et monsieur votre frère est allé rejoindre M. Didelod. Tout est donc au mieux, étant données les prévisions humaines. Mais avec les rassemblements populaires, il faut toujours compter sur l'imprévu. Les foules sont comme les enfants : naïves et terribles. On les calme avec un mot heureux, on les déchaîne avec une parole inopportune.
Laurence hocha la tête avec inquiétude :
— Pendant que vous nous occupez, ici, avec de belles phrases, que se passe-t-il là-bas? Je ne puis résister au désir de savoir... Je vais téléphoner au bureau...
— Je crains que vous n'appreniez rien de bien décisif... Et si votre père est engagé dans des pourparlers, il ne pourra vous répondre.
— A son défaut, il y aura mon frère.
Laurence passa dans le cabinet de Didelod, et commença de sonner. Mais l'appareil demeura muet, et, au bout de quelques minutes, elle revint attristée, comme sous l'impression d'un malheur.
— Il est fort possible que le fil ait été coupé parles manifestants, dit Bouillaud.
— Dans quel but ?
— Mais pour isoler rétablissement, et empêcher toute répression.
— Ces gens, vous l'avouez donc, ont de mauvais desseins?
— Je ne puis avouer ce que j'ignore. Nous raisonnons par hypothèse. Il est bien évident que si cinq ou six cents individus se sont groupés, pour faire une manifestation, ils s'empresseront de prendre toutes les précautions afin de n'être pas dérangés.
— Ah ! Monsieur, dit M"* Didelod, avec amertume, voilà ce que votre parti appelle la liberté !
— Madame, il y a, en tout, des excès. Les patrons, abusent de leur autorité; les ouvriers abusent de leur nombre. Les uns et les autres sont des hommes, et si peu éclairés encore.
Bouillaud releva la tête, avec orgueil, et, s'animant soudain :
— La foule ne veut jamais que ce qu'on lui suggère. Elle va oîi celui, qu'elle reconnaît pour chef, la conduit. Et, pour ceux qui ont l'habitude de diriger les masses populaires, il est passionnant de sentirles impressions, les sentiments, les volontés, changer au gré des arguments. Une assemblée est alors comme une mer qui frissonne se creuse, s'enfle, bondit, hurle, suivant que la brise est légère, violente ou furieuse. On comprend là, en tenant dans sa main l'âme de tant de gens réunis, et qui vous écoulent passionnément, combien il est facile de soulever et de calmer la tempête humaine. C'est une des plus grandes jouissances qui existent, car on y trouve la pleine conscience de sa supériorité intellectuelle.
— Mais quelle responsabilité, pour un homme, qui dispose ainsi, à son caprice, des résolutions dune foule qui peut se livrer aux pires excès ! Car, quoi que vous en disiez, il est plus facile de déchaîner la bête humaine que de la contraindre à l'obéissance, et, dans ce métier de dompteur populaire, combien, après avoir été des triomphateurs, sont devenus des victimes?
Comme si, en prononçant ces paroles. M"'" Didelod avait eu la faculté d'évoquer le monstre révolutionnaire, une clameur lointaine parvint jusqu'au salon, et fit tressaillir les deux femmes.
— Qu'est-ce que cela? dit Bouillaud.
Il s'avança sur la terrasse, et, par la route de Lehrange, serpentant à travers la plaine il aperçut une noire agglomération d'hommes se dirigeant vers le château. Us chantaient, criaient, et de leur masse en mouvement des gestes violents, bras levés, bâtons brandis, surgissaient menaçants. Ce n'étaitpas la marche d'une troupe de gens paisibles, mais la ruée d'une colonne d'assaillants furieux. Ils pénétrèrent dans le parc qui, du côté des bois, était ouvert, et se répandirent sur le tapis vert encadré de massifs d'arbres, qui conduisait aux parterres. Avec des cris frénétiques, que l'on distinguait, maintenant, et où se mariait la menace à l'injure, ils débordèrent dans le jardin, passèrent sur les plates-bandes de fleurs, comme une boueuse invasion, et vinrent battre en tumulte le pied de la balustrade. On ne voyait plus que des têtes grimaçantes, des bouches tordues par l'invective, et un long cri de haine monta vers les toits du château, magnifique et
tranquille, dans sa solidité. A peine si, dans la rapidité et l'imprévu de cette invasion, les deux femmes et Bouillaud avaient eu le loisir d'échanger quelques paroles. Déjà les plus hardis manifestants escaladaient les marches du perron, lorsque le député socialiste parut prendre son parti. Il se tourna vers M"'^ Didelod et Laurence, et avec fermeté :
— Sous aucun prétexte, mesdames, ne vous montrez, et laissez-moi faire.
Brusquement, il s'était avancé sur la terrasse et froid, calme, le visage grave, presque sévère, il marchait vers les assaillants. A sa vue, les plus hardis eurent un recul, un sourd murmure s'éleva, une voix, dans la foule, prononça son nom et, en un instant répétées, ces paroles : C'est Pierre Bouillaud ! le député socialiste ! parvinrent jusqu'aux derniers rangs de la colonne révolutionnaire. Lui, arrivé aux premières marches du perron, qui formait comme une tribune, il s'était adossé aux balustres de la terrasse, et profitant de son premier avantage, il avait fait de la main un geste, pour réclamer le silence. Puis, de sa voix harmonieuse, qui exerçait sur les auditeurs une si puissante séduction, il commença de parler.
Assises dans le salon, près de la fenêtre ouverte, hors de vue, mais ne perdant pas un mol, la mère et la fille assistèrent alors à cet exercice de domination que, peu d'instants auparavant, Bouillaud leur décrivait avec une satisfaction orgueilleuse. La démonstration de ce qu'il avait expliqué se faisait là, sous leurs yeux, par la prise de ce subtil orateur sur son auditoire conquis. Avec un
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art, où se révélait la coquetterie de Irioinplicr devant M'"* Didelod et Laurence, Bouillaud ciselait ses périodes, comme jamais il n'avait pris le souci de le faire. Il s'était donné la tâche de réduire le monstre populaire, qui était arrivé hurlant et forcené, et, après avoir commencé par le charmer, il le brutalisait, maintenant, pour mieuv lui faire sentir son pouvoir.
— Pourquoi, citoyens, cette marche menaçante sur une propriété privée, et lorsque vous saviez n'y ren contrer que des femmes et d'inofifensifs serviteurs ? Est-ce là une manière respectable de soutenir vos droits, et faudra-t-il que l'on dise que, sous prétexte de revendiquer la liberté du travail, vous violentez des êtres faibles, et que vous forcez l'entrée d'une demeure toujours accueillante a ceux qui souffrent? Aurai-je, moi, qui, depuis que j'ai l'âge d'homme, ne vis que pour la défense de la démocratie, la tristesse de ne prendre contact avec les vaillants travailleurs de nos provinces de l'Est, que pour être obligé de les rappeler à leur devoir elles faire rentrer dans le chemin de la légalité? La force n'est pas tout, sachez-le bien, et user de violence, en toutescirconstances, peut rendre promptemenl un parti odieux. Que répondrez-vous aux partisans de la réaction, lorsque les ayant si justement combattus pour leur abus de l'autorité personnelle, ils vous répondront qu'il est plus haïssable encore de pratiquer la tyrannie collective et que, à tout prendre, un seul homme qui opprime un peuple est plus grand que tout un peuple qui se ligue contre un seul individu. Or, que faites-vous, en ce moment? Examinez vos actes, interro-
gez VOS consciences. Vous envahissez une maison ouverte, où vous savez ne trouver que des femmes sans défense. Est-ce digne des hommes généreux qui m'écoutent? Et que prétendiez-vous faire ici ?
Bouillaud marcha sur le perron, de long en large, la tête penchée, pendant qu'un long murmure d'acquiescement s'élevait de la foule. Il était niaître de ses auditeurs, il les sentait liés par le fil d'or de son éloquence, et avides désormais de l'entendre. Il descendit quelques marches et se rapprocha d'eux. Puis, son visage s'éclaira, il sourit et reprenant sur un ton plus familier :
— Je ne suis pas venu ici pour parler politique. Je suis un simple voyageur qui passe et qui se repose, dans votre beau pays, des fatigues de la lutte quotidienne entreprise pour le Iriompiie du prolétariat. Si, demain, on publie dans les journaux du département, qu'au cours d'une manifestation gréviste, j'ai pris la parole, ce qui sera vrai, puisque je cause avec vous, en ce moment, savez-vous ce que nos ennemis diront : Bouillaud est allé semer le désordre dans le bassin de Meurthe-et-Moselle. Au bord de la frontière allemande, il est allé prêcher la révolte, afin de désorganiser l'industrie française. Et comment pourrai-je répondre que c'est une infâme calomnie, si vous vous livrez à des violences contre la propriété privée, et si, moi, l'ami, riiôte de Didelod, je suis censé vous avoir conduit à l'assaut de sa propre maison? Si vous avez pour moi quelque estime, si mes services anciens me valent de votre part quelque sympathie, retirez-vous paisi-