LA ROLTK HOL'GE
blement, donnez cet exemple de puissance sur vousmême. La liberté ne peut demeurer intacte et inviolée que si nous mettons tous notre honneur à exercer, les uns envers les autres, une large tolérance. La démocratie, qui ala force, doit avoir la noblesse et la pureté. Elle a fait, jusqu'ici, tant de sacrilices matériels au progrès social qu'il doit lui être facile d'atteindre à la grandeur morale par la douceur et la fraternité.
Lasonoritédecesparoles vibra, danslesilence, comme un chant harmonieux. Le sens des mots n'existait plus, pour ceux qui écoutaient. Seule, la musique de la voix avait une valeur. Et charmés, ne raisonnant plus, incapables de démêler dans l'enchevêtrement des phrases, la banalité de la harangue, les manifestants suivaient la mélodie des sons exhalés par le prestigieux enchanteur. 11 descendit au milieu d'eux, tout à fait, et là, tendant les mains pour presser les mains qui se tendaient vers lui, il dit :
— Je voudrais m'entretenir avec vous de nos affaires sociales, mais ailleurs qu'ici. J'irai à Lehrange, si vous voulez m'y attendre, ce soir. Là, nous serons libres de toute contrainte, à l'abri de toutes insinuations malveillantes. Le désirez-vous ? Je serais heureux de me mettre à vos ordres.
— Oui ! oui ! crièrent les manifestants. Vive Bouillaud ! A ce soir !
— Et bien! Retirez-vous donc, maintenant, et ce soir venez me prendre pacifiquement à l'entrée de la ville.
— Nous y serons! Vive Bouillaud !
Et sans hésiter, sans discuter, dociles, ceux qui étaient
venus poussant des cris de vengeance et de haine, reprirent le chemin des bois, calmes et satisfaits. Bouillaud les suivit, un instant, du regard avec un ironique sourire, puis lentement il gravit les marches du perron et rentra dans le salon. Les deux femmes l'y attendaient. D'un coup d'œil il lut sur leur visage les sentiments qu'elles éprouvaient. La précision, avec laquelle il avait fait succéder l'application à la théorie, les avait plongées dans une surprise pleinedadmiration.il était impossible à un homme de réaliser, plus complètement, le programme qu'il venait à l'instant d'exposer. Ce qu'il avait expliqué de sa manière de dominer les foules, il venait, devant elles, avec une aisance vraiment extraordinaire, de l'exécuter de point en point.
— Quelle prodigieuse puissance de persuasion vous possédez, dit M™"^ Dideiod, sans penser à remercier Bouillaud du service qu'il venait de lui rendre, tant il paraissait naturel, maintenant, qu'il l'eût rendu.
Laurence sourit :
— Ceci explique la légende d'Orphée, charmant les bêtes féroces...
— Pas bien féroces, vous le voyez, dit le député. Et combien faciles à détourner de leurs projets malfaisants !
— Parce qu'à l'influence pernicieuse s'est opposée une influente favorable. Mais placez-nous, ma mère et moi, seules en face de ces furieux. Que serait-il arrivé?
— Votre prestige personnel se serait manifesté, mademoiselle, dit galamment le député. Et ce que les
manifestants ont concédé âmes raisonnements, ils l'auraient offert à votre grâce...
— Je n'en crois rien. La courtoisie me paraît un .sens qui manque à ces gens-là, comme le respect de ce qui est délicat et beau... Voyez ce qu'ils ont fait de ces parterres de tleurs, ce matin si charmants...
A travers le jardin à la française, la manifestation avait roulé comme une avalanche, brisant les plantes, sur son passage, écrasant les massifs, dévastant les corbeilles et ne laissant derrière elle, là où se mariaient les plus riches couleurs, qu'une jonchée de débris lamentables et boueux.
— Regardez, dit lajeune fille. Voilà le tableau de ce que produit un mouvement révolutionnaire : la dévastation, d'abord, puis l'abandon, ensuite. Oii est le profit, et pour qui, dans tout cela?
— C'est une fatalité, dit Bouillaud, que le progrès humain ne puisse se conquérir que par la violence. Les philosophes, qui rêvent d'établir l'harmonie dans la société, et de la perpétuer par le consentement universel, sont des utopistes. Pour faire enfanter au monde les réformes nécessaires au bonheur général, il n'y a que la force. Tous ceux qui prétendent le contraire sont des niais ou des fourbes.
— Oui, dit Laurence avec ironie, nous connaissons ces moyens de persuasion : liberté, égalité ou la mort. Les procédés sont toujours les mêmes. Un des chefs de votre parti n'a-t-il pas formulé cet aphorisme : on ne discute pas avec un adversaire, on le supprime. Ainsi, dune part, une masse révolutionnaire, malléable
comme la cire, aux mains de ceux qui savent prendre de l'autorité sur elle, et que l'on peut, à son gré, nous venons de le voir, lancer en avant ou ramener en arrière, armée toujours prête pour la violence et la destruction, et une élite de chefs conscients du but vers lequel ils marchent, sans hésiter sur les moyens à employer pour obtenir la victoire. Voilà le bilan de votre parti. Eh bien ! en conscience, et si je n'étais pas liée par le service que vous venez de nous rendre, je dirais...
Elle s'arrêta, agita sa main comme pour chasser des idées importunes, puis avec un sourire :
— Non, je ne le dirai pas.
Bouillaud s'approcha d'elle, et le visage enflammé :
— Vous m'humiliez, mademoiselle, en ne me parlant pas avec franchise. Que ne puis-je entendre de votre bouche?
Le bruit d'un pas rapide, froissant le gravier de la terrasse, interrompit Bouillaud, et Maurice Didelod s'avança vers sa mère et sa sœur :
— Rassurez-vous, cria-t-il de loin. Papa est sain et sauf... Mais nous avons eu une grosse alerte, et il est arrivé un grand malheur.
Et, en quelques paroles, le jeune homme raconta l'envahissement de l'usine, l'arrivée des dragons, la bagarre qui l'avait suivie, le commencement d'incendie, les violences subies par le personnel et enfin la mort du lieutenant Maubrun. Les derniers exploits des manifestants étaient sous ses yeux, et, avec une lourde tristesse, il apprenait, à son tour, que sans l'interven-
lion du député, peut-être sa mère et sa sœur eussent été insullées et leur demeure saccagée.
— Je retourne auprès de mon père, dit-il. Je n'étais venu que pour vous rassurer. Je vais lui donner de vos nouvelles. Mais quelle va être sa colère en apprenant la tentative faite contre Badonviller, Depuis ce matin, il va de désillusion en désillusion. Il est trop mal payé de tout le bien qu'il a fait et de tout celui qu'il voulait encore faire !
— Tu m'assures qu'il ne court aucun danger? demanda M™'' Didelod, en regardant gravement son fils.
— Je ne serais pas ici, maman, je ne l'aurais pas quitté.
— Tu es un brave garçon.
Tous trois accompagnèrent jusqu'à la cour des écuries Maurice, dont un homme de service promenait lentement le cheval couvert de sueur.
— Tu es venu vite, dit Laurence en souriant.
— Et je retourne plus vite encore.
11 sauta en selle, rassembla les rênes, et partit au grand trot. Sorti de la cour, il embarqua son cheval au galop et disparut dans le parc. M"" Didelod rentra dans le château, laissant sa fille causer avec Bouillaud. Les deux jeunes gens marchèrent côte à côte, devant l'orangerie, puis Laurence s'assit, et montrant un siège à -on compagnon :
— L'arrivée de mon frère nous a interrompus, fit-elle, au moment oii vous alliez vous expliquer sur vos opinions. Je suis prête à entendre ce que vous aviez à dire.
Et je VOUS répondrai avec une entière franchise. Je n'ignore pas les projets que mon père avait formés. Il m'a toujours jugée une personne sérieuse, avec laquelle il n'y avait pas à faire de mystères. Ceci pour vous dégager de toutes réticences. Je sens que j'ai affaire, en vous, à un homme supérieur. Je vous traiterai donc comme tel, et ne vous déguiserai rien de ma pensée.
— La situation dans laquelle nous sommes placés l'un et l'autre, mademoiselle, n'est pas neuve. Elle s'est présentée à toutes les époques de crise, et notamment au commencement du siècle qui vient de finir, lorsque les filles de l'aristocratie se trouvèrent en présence des chefs de la Révolution et des illustres lieutenants de Napoléon. C'étaient les représentants de deux mondes aussi distincts, aussi opposés qu'il était possible de l'être. Les roturiers de génie, les manants glorieux, d'un côté, et, de l'autre, les fières descendantes de races au sang bleu. Il y eut, cependant, fusion, et de là sortit cette grande, laborieuse et riche bourgeoisie française, qui a créé la société puissante dont nous voyons l'apogée, et dont la fin, peut-être, se prépare. Le rôle, que les jeunes filles de l'aristocratie jouèrent alors, c'est aux jeunes filles de la bourgeoisie qu'il échoit aujourd'hui , et la place qu'occupèrent les hommes de la Révolution, ce sont les socialistes d'à présent qui l'ont prise. Un monde nouveau est en gestation. Toute la question est de savoir si, en général, les intéressés voudront se prêter au grand œuvre. — Monsieur, répliqua Laurence, je crois que, dans
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l'ordre matériel, on peut obtenir beaucoup de concessions d'une classe, qui n'est pas disposée à descendre dans la rue pour se défendre les armes à la main. Wais, dans l'ordre moral, je suis convaincue qu'on ne lui arrachera aucune capitulation. On peut violenter les intérêts, on ne réussira pas à violenter les sentiments. Pour parler net, il est inadmissible qu'une fille comme moi, avec les idées religieuses et les habitudes sociales que j'ai , puisse épouser non pas un libre penseur, mais un destructeur systématique de la religion. Je pourrais trouver facilement d'autres incompatibilités, mais celle-là suffît et elle accentue bien notre situation, à l'un et à l'autre. Je ne doute pas que, si je mettais, comme condition à mon consentement, le mariage religieux, vous n'acceptiez de passer par l'Église. l'our un incroyant, cette concession ne serait qu'un simulacre sans valeur, une simple politesse laite à une femme. Mais, s'il vous était facile d'oublier le mal que vous avez fait à l'Eglise, il me serait impossible d'avoir la même absence de mémoire. Je suis pieuse. Je ne permettrai jamais qu'on traite légèrement le culte de mon Dieu. Si j'ai des enfants, je les ferai baptiser, élever dans la pratique du culte, et instruire dans la religion catholique. .\vec les idées que vous avez, il vous serait, je pense, impossible d'y consentir, car ce serait avouer que vous avez fait fausse route et que les voies, dans lesquelles je suis décidée à marcher, sont les meilleures. D'où la discorde, la lutte, et, dans la famille, le même trouble que dans la société. Vous voyez, mon-
sieur, quel avenir se préparerait pour nous. J'ai trop de clairvoyance pour l'accepter, et je ne pense pas que vous me blâmiez de vous l'avouer si franchement.
— Je ne puis que vous louer et vous admirer, dit Bouillaud en souriant, pour la fierté de vos sentiments et la force de votre langage. Je ne m'étais pas trompé sur votre compte, et vous êtes bien la femme que j'avais devinée. Ne vous étonnez donc passi, ayant une pareille opinion sur votre compte, je, ne me rends pas facilement à vos arguments. Vous valez superbement les efforts, qu'il faut;- faire pour vous conquérir, et vous me mépriseriez, j'en suis sur, si je renonçais à vous, sans résistance. Comprenez bien que c'est seulement dans l'ordre des sentiments, que je prétends me mouvoir. Il me paraît impossible qu'une personne, aussi complètement intelligente que vous l'êtes, ne soit pas frappée des faits qui annoncent une transformation sociale à brève date, et ne prenne pas la résolution de se mettre à l'abri du bouleversement qui en sera la conséquence. Ne serait-il pas beau de triompher, làoîi tant d'imprudents vont déchoir ?
Laurence hocha la tête avec un sourire :
— Lorsque Satan voulut tenter Jésus, il le transporta sur le sommet d'une haute montagne et lui montrant le monde il lui dit: Voilà l'univers, il est à toi. Mais il offrait ce qui ne lui appartenait pas. Il en est de même pour vous.
— Demain est à nous. La Société va crouler, sous la poussée duproljétariat.
— Vous ne dominerez donc que sur des ruines. Votre parti ne sait que détruire, je le sais. Le nôtre, seul, peut édifier. Et quand vous aurez passé, comme des barbares, sur le vieux monde bouleversé, nous nous relèverons dernière vous, et, avecles débris que vous aurez laissés, nous rebâtirons une société nouvelle.
Bouillaud, les yeux à demi fermés, regarda un instant la jeune fille, admirant l'animation de son geste, et mesurant la hauteur de sa pensée. Il tarda un instant à répondre. Puis avec une soudaine tristesse :
— Quelles admirables facultés perdues dans une résistance désormais vaine ! Combien il est malheureux qu'une âme, comme la vôtre, ne soit pas acquise à nos idées, et illuminée par les clartés nouvelles. Voilà ce dont je ne me consolerai pas.
— Vous avez dit : une âme, et vous avez eu raison. Maisc'est justement, il me semble, parce que j'ai une âme que je pense ainsi. Et votre besogne, de tous les jours, consiste à détruire l'âme française, si grande et si belle ! Quelle incohérence et quel aveuglement ! Ce que vous me faites la faveur d'admirer, n'est-il donc pas respectable, chez toutes les femmes et tous les enfants de France, qui pensent et quicroientcomme moi? Et alors quelle opinion avoir de vos aniis et de vousmême, qui, capables d'apprécier ces croyances et ces pensées, vous faites un jeu de les bafouer et de les anéantir? Vous parliez, à l'instant, de clartés nouvelles? Hélas ! 11 n'en peut exister qui soient plus éclatantes que celles que vous avez essayé d'éteindre. Mais vous voyez qu'elles sont bien vivaces, bien brûlantes, etque
le temps n'est pas venu où elles cesseront de rayonner dans le ciel.
Bouillaud muet, le front penché, comme s'il écoutait au fond de lui-même une voix qui lui parlait, demeura immobile devant Laurence oppressée. Jamais intérêt si grand n'avait passionné lajeune fille. Elle avait le sentiment de lutter, en ce moment, contre la révolution tout entière, incarnée dans un de ses plus remarquables chefs. Ce que Bouillaud avait dit était vrai. Deux mondes se heurtaient en leur personne : la grande bourgeoisie, représentée par elle avec ses raffinements d'éducation, ses délicatesses de pensée, la fermeté de ses convictions, et le prolétariat, organisé, instruit, avec ses ambitions audacieuses, représenté par lui. Ils étaient face à face, et tout ce qu'il y avait d'irréducti-' ble, dans leurs tendances, se manifestait en un instant. Ils ne pouvaient s'accorder, se pénétrer. Il faudrait la force du temps, pour obtenir d'amalgamer ces deux classes, révoltées l'une contre l'autre. Mais ce ne serait jamais l'œuvre dun libre consentement. Le jeune homme sembla avoir fait, en même temps que Laurence, les mêmes réflexions, pour arriver à la même conclusion. Il poussa un soupir :
— Que faudrait-il donc faire, demanda-t-il, pour vous obtenir ?
— Ce que vous ne pourriez accomplir qu'en vous dégradant à mes yeux : renier toutes vos opinions.
— Vous avez raison, fit-il. Et nous n'avons plus rien à nous dire. Mais, de cet entretien avec vous, mademoiselle, j'emporterai un souvenir ineffaçable. Si mes con-
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vidions pouvaient être affaiblies, ce serait en vous voyant si énergique, si intelligente, si fière. Mais, ajouta-t-il, avec un sourire, vous êtes une exception dans votre parti.
— Cela n'est pas sûr ! s'écria Laurence. Vous voulez vous le persuader, pour rassurer votre conscience. Et c'est là que reparait le sectaire.
Ils se^mirent à rire, tous les deux.
— Allons ! fit-il, donnons-nous la main, sans arrièrepensées. Moi je n'ai pas de rancune. N'ayez pas de dédain.
Elle lui tendit sa main, qu'il serra dans la sienne.
— J'aurais bien voulu ne pas vous la rendre. Mais, apparemment, je n'en suis pas digne.
Elle répondit vivement :
— Celui qui l'aura, ne vous vaut pas. Mais il pense comme moi et il prie comme moi. Cela lui tiendra lieu du reste.
Bouillaud s'inclina sans répondre et, regardant au loin, montra à la jeune fille une voiture qui s'avançait rapidement :
— Tenez ! Voici votre père qui revient. Nous allons savoir ce qui s'est passé.
Ils rentrèrent au château. Déjà M™^ Didelod, avertie attendait dans le vestibule. Rien qu'à voir le député de Lehrange, il fut aisé de se rendre compte de la gravité de la situation. Didelod parut vieilli de dix ans. Son visage ordinairement souriant était creusé et pâle. Sa cravate et son col, froissés, attestaient la violence des mouvements qu'il avait dû faire. Il descendit de voiture lourdement.
— Eh bien ! interrogea Bouillaud, où en étes-vous ?
— Au désordre ! A la lutte ! Aux abominations ! Mais entrons, ce n'est pas le lieu propice à des explications.
Il marcha, suivi de son ami, de sa femme et de sa fille, vers son cabinet, et se laissant tomber sur un fauleuil ;
— Les brigands ! s'écria-t-il. Ils ont mis le feu à l'usine, ils ont voulu écharper un gardien, ils ont tué un officier... Et mes ouvriers, se solidarisant avec ces forcenés, se mettent en grève... Pourquoi? Ils seraient bien embarrassés de le dire ! Ils prennent des prétextes. Ils ne veulent plus de l'Economat, qui est une servitude, disent-ils. Ils réclament le contratcollectif de travail... Enfin, cela n'estrien. Mais ils m'ontinsulté, moi, Didelod, après ce que j'ai fait pour eux ! Je suis navré de leur méchanceté et de leur sottise. Sacrifiez-vous donc, pendant toute votre vie, pour en être récompensé comme je le suis!
— Moucher ami, fit Bouillaud, la reconnaissance n'est pas une vertu populaire. D'ailleurs, si nous soutenions les intérêts du peuple, dans l'espoir qu'il nous en récompensera, nous nous livrerions àlaplusrépugnante spéculation. Le peuple ne doit rien à ceux qui combattehtpour lui. Sa cause est sijusteque c'estshonorer, soi-même, que de la soutenir.
— Eh ! oui ! C'est entendu ! Mais les sacrifices d'argent font-ils partie du programme? Partager les opinions du peuple et combattre, avec lui, pour leur triomphe, cela est tout simple! Mais ouvrir sa caisse au peuple, l'aider, le renier, le loger, le nourrir, est-ce
aussi naturel '? Et cela doil-il passer pour une chose courante, qui ne mérite même pas un remercîment ? Voilà trente ans que je sers de trésorier à la démocratie, en général, et à mes ouvriers en particulier. Vous me permettrez de trouver un peu raide que, pour m'en témoigner sa gratitude, le prolétariat vienne mettre le feu chez moi, me menacer de mort, et réclamer ma ruine. La bourse et la vie, à la fois ! C'est peut-être beaucoup !
— Calme-toi, mon ami, dit M'"'' Didelod, tu sais bien que tu es le maître de la situation.
— Oui ! s'écria Didelod, avec force, je suis le maître. Ils ont bien tort de me forcer à m'en souvenir. Je les traitais comme des amis, comme des frères. Ils acceptaientmes bienfaits, et trouvaient, sans doute, que je me montrais assez mesquin. Qu'est-ce qu'ils veulent, après tout? C'est bien simple! .Mon usine, ma caisse, le produit du travail héréditaire desDidelod.cc Prends la terre, paysan, prends l'outil, ouvrier! n Et nous leur avons répété ça, pendant des années! Eh! vous, Bouillaud, qui n'avez ni outil, ni terre, vous étiez dans le vrai. Mais, moi, qui ai tout cela. Qu'est-ce que je leur conseillais? De me dépouiller. Etais-je bête ! Oui, si bote, que, dans mon amour pour la démocratie, s'il avait fallu leur donner ce qui est à moi, j'aurais été capable de leur donner l'usine en leur disant : partageons! Mais, partager ! Allons donc ! Ils veulent tout, je le vois bien. C'estladépossession, laspolialion etexécutées brutalement! Il fallait les voir, avec leurs visages de haine, leurs gestes de massacre. Ah! celui qui n'a pas eu
affaire à ses propres ouvriers révoltés, ne connaît pas la démocratie ! Ces gens-ià m'ont déchiré le cœur. En un instant, ils m'ont fait perdre les illusions de toute ma vie. Et je ne le leur pardonnerai jamais !
Des larmes lui montèrent aux yeux et coulèrent sur ses joues. Devant la sincère douleur de cet homme excellent, victime naïve d'une aveugle générosité, Bouillaud demeura silencieux. Il n'avait rien à répondre dans l'ordre des sentiments. Dans l'ordre des faits, la réplique s'offrait facile. Il ne voulut pas heurter cet esprit ébranlé, avant de savoir jusqu'oîi son irritation l'entraînerait. Didelod sourit à Laurence, qui, de son mouchoir parfumé, doucement essuyait les larmes de son père. Il se raffermit et regardant Bouillaud :
— Tenez ! Voulez-vous que je vous dise ce que je pense, après la secousse que je viens de subir. C'est que je suis une grande dupe. J'ai faussé le cadre de ma vie, pour y faire entrer une politique qui n'aurait jamais dû être la mienne, parce qu'elle était inconciliable avec mon éducation, ma famille, ma situation et ma fortune. Il y a, dans la société, des déclassés de toutes sortes. Eh bien ! moi je suis un déclassé d'en haut. J'ai mis une blouse par-dessus ma redingote. Mais les vrais porteurs de blouse ne s'y sont pas trompés. Ils m'ont traité comme un étranger. La morale de cela c'est qu'il faut rester parmi les siens, ne pas changer de camp, et s'en tenir aux principes de ceux au milieu desquels on est né. Un Didelod, faisant expulser les sœurs des pauvres, fermant l'église de son village, et se recommandant du collectivisme, c'est une mons-
Iruosilo sociale. Voilà ce que mes ouvriers ne m'ont pas caclié, en me traitant comme un faux frère, comme un ennemi. Mon père disait que les opinions sociales devaient être le reflet des intérêts privés. C'était évidemment un homme qui ne sacrifiait pas à l'idéal. Mais il se laissait guider par le bon sens, et moi qui le critiquais, qui l'ai renié, j'agissais moins sagement que lui.
— Allons! Didelod, calmez-vous, fit Bouillaud. En ce moment, vous êtes exaspéré et vous allez à l'extrême. Plus tard, vous ferez la part de la déraison humaine, dans les événements qui viennent de se produire, et avec votre hauteur de vues, vous inclinerez à l'indulgence...
— Oh ! mon cher, s'il ne s'agissait que de moi, je serais peut-être assez bête pour me laisser entraîner, une fois de plus... Mais, je ne suis pas seul enjeu... J'ai des actionnaires... Je représente des intérêts, que j'ai le devoir de défendre... Mon beau-frère, M. Jules Reismann, va arriver et je sais, d'avance, quelle sera sa manière de voir... Il ne fera pas du bon garçonisme h la française, lui. Il va réclamer de l'ordre h l'allemande. Et c'est la fermeture de l'usine, dans les vingtquatre heures, si les ouvriers ne reprennent pas le travail... Je l'ai dit, aujourd'hui même, à mes chefs de service de Lehrange... Le lock-out. .. Et toutes les commandes exécutées à Steingel.
— Mais que dira le gouvernement?
— Est-ce que je dépends de lui? Est-ce que je ne suis pas mon maître? Sommes-nous sous le régime Étatiste? Dieu merci, non ! Car je vois trop où il nous mènerait. Si le gouvernement veut obtenir quelque
chose de moi, qu'il me donne un gage de bon vouloir.
— Lequel?
— Qu'il fasse cesser la campagne commencée contre moi.
— Le peut-il? Il a des alliés qui ne lui obéissent pas!
— S'ils ne lui obéissent pas, qu'il les brise ! Me prend-on pour un idiot, à la fin ? Croil-on que j'ignore par qui et pour le compte de qui on chambarde, en ce moment, mon industrie? C'est Stylb qui conduit le mouvement, et dans l'intention ouverte de me prendre mon siège de député. Voilà comme on agit vis-à-vis de moi ! Et je me laisserais rouler, sans me défendre? Allons donc! Stylb disparaîtra de Lehrange. Le mouvement révolutionnaire cessera, le travail reprendra sous vingtquatre heures. Ou bien, vous m'entendez, Bouillaud, et c'est pour que vous portiez mon ultimatum à ceux qui doivent le connaître que je vous le formule, ou bien je ferme mon usine, pendant un an, et je laisse à mes adversaires, le soin de nourrir les ouvriers qu'ils auront insurgés contre moi.
— Eh bien ! mon cher, ce que vous désirez sera fait. Je vais prendre congé de vous. Je verrai ce soir, à Lehrange, les chefs locaux. Et, demain, à Paris, nos amis politiques. Vous saurez, immédiatement, ce que vous pouvez attendre d'eux.
— Qu'ils songent à ce qu'ils peuvent attendre de moi. Je les servirai, s'ils me servent.
Un quart d'heure plus tard, Bouillaud ayant quitté ses hôtes parlait en voiture pour Lehrange.
Dans la petite maison, d'oùMaubrun, était parti quittant Ilortense avec des paroles d'espoir et de tendresse, le corps du lieutenant avait été rapporté. Ses amis Maxime de Berlier et Maurice Didelod veillaient auprès de lui. La famille prévenue n'avait pas encore eu le temps d'arriver. La nouvelle du meurtre promptement répandue dans la ville y avait produit un efifet de stupeur. Toutes les troupes avaient été consignées. Défensa avait é|g5 faite aux oificiers de sortir en uniforme. Les autorités craignaient qu'un contlit se produisit entre militaires et grévistes. Les soldats étaient à ce point exaspérés par les coups qu'ils avaient dû recevoir, la veille, avec ordre de ne pas les rendre, qu'il était certain qu'à une insulte les sabres répondraient. A tout prix il fallait éviter une collision, dont les conséquences étaient impossibles à prévoir. Le général se taisait, mâchant sa colère.
Les antimilitaristes triomphaient et l'instituteur Grangel se perdait en des phrases violentes et pompeuses qui lui avaient valu d'être convoqué à la sous-préfecture. M. Crànet, dévoué à Didelod et à sa politique, surveillait de très près les menées de l'insti-
tuteur. Toujours Grangel s'était montré très déférant envers le représentant du gouvernement. Dans toutes les cérémonies publiques il lui prodiguait les marques de respect. Le sous-préfet se croyait donc en mesure d'obtenir de l'instituteur la cessation immédiate de sa propagande. Il le fitattendre, pour bien lui faire mesurer . la distance qu'il y avait entre un petit magister et le représentant du pouvoir civil. Enfin, il le reçut, debout, adossé à la cheminée de son cabinet, et lui montrant une chaise, près du bureau, il dit le sourcil froncé :
— Monsieur Grangel, je suis mécontent de vous.
L instituteur, par-dessus ses lunettes, lança un ironique regard sur le sous-préfet, et, de sa voix aigre, il demanda :
— A quel sujet, ai-je eu le malheur de vous déplaire?
— Vous parlez trop, vous me créez des difficultés avec l'autorité militaire. M. Didelod se plaint q*e vous poussiez à la grève. Tout ceci, monsieur Grangel, est hors de votre emploi, qui est d'instruire la jeunesse.
— Permettez, monsieur le Préfet, interrompit l'instituteur. Je ne suis pas seulement un instituteur, je suis aussi un citoyen. Et j'ai le droit, hors de mon école, d'avoir mon opinion et de la dire.
— Il vaudrait mieux conserver la neutralité. Vous diminuez votre autorité, en luttant contre les idées dune partie de la population. Et quel intérêt avez-vous à cela ?
— Celui de faire triompher la bonne cause.
— Monsieur, la bonne cause, pour un fonctionnaire, c'est celle que soutient le gouvernement dont il relève.
Or, je ne sache pas que le gouvernemenl soil anlipa- Iriole !
— Je ne le suis pas non plus.
— Cependant, vous attaque/ l'armée.
— Qu'a de commun l'armée avec la patrie?
— Elle la défend !
Il s'échappa des lèvres de linstiluleur un sifflement, tellement irrespectueux que le rouge en monta au visage de M. Crânet. Il chercha, pour formuler son indignation, une phrase administrative assez pesante pour aplatir son interlocuteur. Il n'eut pas le temps de la trouver. Ce fut Grangel qui parla :
— Monsieur le Préfet, je ne vous ferai pas l'injure de croire que vous pensez ce que vous dites. Vous êtes un homme trop éclairé, pour ne pas faire la distinction nécessaire entre une armée vraiment démocratique, telle que nous devons l'avoir, et l'armée capitaliste que nous possédons. Je serais fâché d'être obligé de constater que vous êtes acquis à une politique antiprolétarienne, qui se prépare à lancer des prétoriens abrutis contre de nobles travailleurs...
Le sous-préfet essaya de réagir par une plaisanterie, contre la solennité sectaire de Grangel.
— Je vous ferai observer que vos nobles travailleurs ne travaillent pas, puisqu'ils sont en grève.
— Ils sont en grève, parce que les patrons les ont poussés à bout par leurs mauvais traitements.
— Eh quoi? M. Neumans, d'abord ? M. Didelod, ensuite ? Voilà ceux que vous accusez de mauvais traitements ? Ne sont-ce pas de bons patrons ?
— Il n'y a pas de bons patrons, déclara sévèrement Grangel. Il y a des patrons.
— Voulez-vous donc les détruire? Allons! Vous savez bien que c'est impossible. Chacun a son patron. Le vôtre est le ministre de l'Instruction publique. Le mien est le ministre de l'Intérieur.
— Monsieur, vous êtes peut-être un esclave, dit rudement l'instituteur. Moi, je suis un homme libre. Je ne reconnais qu'une autorité : colle de la raison.
— Eh bien ! monsieur Grangel, répliqua Crânet, se fâchant, cette fois, je vous engage cependant à craindre l'autorité de votre inspecteur de l'Enseignement. Car
il suffirait dun rapport de lui, pour vous causer beaucoup d'ennuis.
— Qu'il s'y risque, dit l'instituteur. Je me charge de le mettre au pas ! Et bien d'autres que lui, qui font les importants !
— Qu'est-ce h dire?
— C'est-à-dire que je ne parle pas en mon nom seul, entendez-vous? citoyen Crûnet. Je représente ici, devant vous, autre chose qu'un pauvre instituteur de province.
Le « citoyen » Crânet, avec stupéfaction, vit se dresser sous ses. yeux, un Grangel inconnu, menaçant et narquois, qui ressemblait singulièrement à un dignitaire des Loges. Il n'eut pas longtemps à douter. L'instituteur reprit :
— Jusqu'à présent, j'avais formulé, sur votre compte, des opinions favorables. Votre dévouement pour Didelod, mis à part, mais il faut faire des conces-
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sion§ à la faiblesse humaine, vous me paraissiez un homme sur lequel on pouvait compter. Allez-vous détruire cette confiance, en me tenant le langage le plus réactionnaire ? L'intervention delà troupe, dans la grève de Lehrange, hier, a été déplorable. Sans la sagesse des ouvriers, de très grands malheurs étaient à redouter. Nous avons eu, heureusement, un témoin de ce qui s'est passé. Notre ami Pierre Bouillaud, le député de Mirandol, était de passage chez Didelod, quand l'usine a été envahie par les dragons. Il était à Badonviller, quand la manifestation est venue y protester contre les violences soldatesques. Il a présidé, hier soir, la séance de notre comité, il a approuvé toutes nos résolutions. ..En ce moment, Bouillaud, rentré à Paris, par le train de minuit, est place Beauveau, chez celui que vous réclamez comme votre patron, citoyen Crânet. Il lui explique la situation, lui demande l'appui de l'administration contre les projets liberticides du directeur des usines de Lehrange et se prépare à nous soutenir de tout son pouvoir.
Devant le sous-préfet consterné, Grangel s'assit, dédaigneux et redoutable. ,
— Vous pourrez raconter toutes ces choses, à Finspecteur de l'Enseignement, dit l'instituteur, avec amertume, maintenant que vous les connaissez sous leur vrai jour.
— Mais, cependant, balbutia le fonctionnaire, ce malheureux lieutenant, tué, ces dragons blessés...
— S'ils avaient été dans leur caserne, cela ne leur serait pas arrivé...
— Mais la liberté du travail...
— Elle ne doit exister qu'au profit des ouvriers. Les patrons ont assez de moyens pour se défendre. Quand la grève est déclarée, elle est une obligation pour tous les ouvriers. Toute défection est une trahison, qui doit être réprimée, même par la force. Il ne s'agit pas de badiner, citoyen Crânet. La lutte est engagée entre le patronat et le prolétariat. L'un doit tuer l'autre. Or, pour tuer, il faut frapper. Entre le patronat, et nous, il n'y a plus que l'armée. Elle doit disparaître.
— Et la patrie, la France, enfin ! cria le sous-préfet indigné. Que deviendra-t-elle, sans soldats, avec l'Allemagne en armes à sa frontière ?
— Elle ira au-devant de l'Allemagne, les mains pleines de fleurs, en chantant des hymnes à la paix et les armes tomberont des mains de nos frères étrangers.
— Monsieur Grangel, j'cii le chagrin d'être obligé de vous déclarer que vous êtes complètement fou! Les Allemands vous recevront avec des coups de fusils, et s'empareront de la Champagne et de la Bourgogne. Puis ils vous forceront, vos frères ouvriers, et vousmême, à travailler, comme des esclaves pour payer, à vous seuls, les impôts de toute l'Allemagne. Et si vous regimbez, ils vous donneront la schlague ! Croyezmoi, monsieur Grangel, la tyrannie française, contre laquelle vous protestez, est une douce et amicale contrainte, comparée à ce que serait le joug allemand. Ne détruisez pas notre armée, elle est votre seule sauvegarde.
— Vous êtes infecté de nationalisme, citoyen Crànet.
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— El VOUS, VOUS êtes un déplorable internalionaliste, monsieur Grangel.
Ils se regardèrent, un instant, silencieux, puis le sous-préfet, esquissa un geste de congé :
— Je vous ai fait entendre ce qu'il fallait que vous sachiez. Profitez de mes conseils. En tout cas, j'ai des devoirs administratifs à remplir, et je n'y faillirai pas.
— J'enregistre votre déclaration de guerre. Salul, citoyen Crànet.
— Serviteur, monsieur Grangel.
A peine l'instituteur était-il parli que l'huissier du sous-préfet, annonça le commissaire de police. M. Crànet n'était pas encore remis de la stupéfaction que lui avait causée l'attitude de Grangel lorsque le commissaire entra :
— Vous venez de rencontrer l'instituteur, dit le sous-préfet.
— Oui, monsieur, et il a à peine répondu à mon salut. Du reste, cela ne m'étonne pas. C'est un homme qui est en train de brûler ses vaisseaux, Jusqu'à ce jour, il avait hypocritement sauvé les apparences, mais son sectarisme l'emporte, à présent, et il va se jeter dans le parti révolutionnaire avec fureur...
— Cest fait ! Il vient de me menacer de ses foudres.
— Avant vingt-quatre heures, si vous le voulez, vous serez en mesure de le faire révoquer.
— Que va-t-il donc faire?
— Toutes les extravagances qu'un pauvre cerveau de primaire, tel que le sien, est capable de concevoir,
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en lisant les divagations des pontifes de la révolution. C'est un homme qui prend au sérieux les théories de Guesde, la grandiloquence de Jaurès, et le délire d'Hervé. Il vous dira, avec tranquillité, qu'il faut détruire la classe capitaliste...
— Il vient de me le dire.
• — Eh bien ! voilà.
— Mais il m'a fait aussi entendre qu'il se chargeait de me mettre au pas. D'oîi lui vient tant d'arrogance?
— Il est vénérable de la loge l'Austère Amitié, et, de ce fait, le supérieur de M. Didelod. C'est lui, j'en suis sûr, qui a donné au Grand Orient toutes les fiches sur les officiers de la garnison, et qui a adressé au ministère de l'Intérieur, des rapports contre vous...
— Ah ! la canaille ! Il faut le faire sauter! Je préviendrai M. Didelod...
— Ne prévenez personne. Laissez le Grangel s'enferrer. Je me charge de lui. Il va, d'ici peu, nous présenter le liane... Les groupements ouvriers deviennent, d'instant en instant, plus menaçants... Il pactise avec eux. Il a, sur leur délégué, le sieur Tournemarie, une influence absolue...
— Ce Tournemarie n'est-il pas l'auteur d'une tentative d'assassinat sur un officier de la garnison?
— Le lieutenant Maubrun. Parfaitement. Il résulte même des rapports de mes agents, que, ayant manqué, une première fois, le lieutenant Maubrun, chez lui. il lui a tiré, hier, au cours des bagarres de Lehrange, le coup de revolver qui l'a tué.
— Est-il arrêté ?
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— Amené avant-hier, à mon bureau, par l'appariteur de ville, il a été délivré par ses camarades, pendant que j'allais dissiper les attroupements devant la caserne des dragons. Il est encore en liberté. Pour se saisir de lui, il faudrait livrer une bataille. Il est au milieu des plus enragés grévistes mais je le retrouverai toujours.
— Et pour aujourd'hui que craignez-vous ?
— Je crains que la réunion des ouvriers de MM. Neumans et Didelod, qui doit avoir lieu, tantôt à la salle des fêtes, n'amène de graves désordres. ,Slylb est ici, et vous n'ignorez pas qu'il est l'agent du parti révolutionnaire. C'est un gréviculteur de profession. D'autant plus dangereux qu'il est aussi sceptique que Grangel est fervent. Celui-là, je vous le donne pour un malin, qui retournera sa casaque, au bon moment, et qui se trouvera, un beau matin, casé dans une lucrative sinécure. Ils sont, comme cela, une bande, qui exploitent sans vergogne les passions démagogiques, et qui affolent les ouvriers avec de grandes phrases que ces pauvres diables écoutent bouche bée. Quand de leur orateur favori on leur dit : « Mais il vous trompe, il vous exploite, il se soucie de vos intérêts comme de la cigarette qu'il vient de fumer», ils répondent avec un air extasié : « Oh ! Il cause si bien ! » Il cause si bien ! "Voilà la suprême valeur, l'excuse de tout, pour eux. Ce sont bien les descendants de ces Gaulois, qui arrêtaient les voyageurs sur les routes, pour les obliger à leur raconter des histoires. Il cause si bien! C'est le « tarte à la crème » du prolétariat. Et en causant bien,
on peut mener ces grands innocents à la révolte, au crime, à la mort.
— Monsieur le commissaire, dit Crànet, au bout d'un court instant, il vaut encore mieux que ces genslà parlent. Car s'ils ne se dépensaient pas en paroles, ils agiraient. Et ce serait bien plus terrible.
— Monsieur le Sous-Préfet, je ne crois pas au danger que eraient courir à la société quelques agités comme ceux qui accaparent l'attention publique. Je suis convaincu qu'avec un peu d'énergie on les contiendrait très facilement. Leur audace n'est faite que de la faiblesse du pouvoir central...
— Chut ! fit le sous-préfet en souriant. Pas un mot de plus. Ne critiquons pas nos chefs.
— Oui, vous avez raison. Mais, ici, faisons notre devoir. Cela suffira.
— Je vais téléphoner au ministère, pour demander des instructions.
— On va vous répondre la phrase accoutumée : « De la prudence, et pas d'affaires. » Malheureusement, il ne dépendra pas de nous qu'il n'y ait pas d'affaires. Nous avons justement à lutter contre des adversaires qui veulent tout casser, parce que leur intérêt est d'amener un bouleversement.
— Je vous transmettrai vos ordres, quand je serai Vwé moi-même sur ce que je dois faire.
Le commissaire se préparait à sortir, quand l'huissier introduisit M. Didelod, suivi de son fidèle Gaudin.
— Eh bien! mon cher Préfet, je viens m'entendra avec vous, au sujet des obsèques de ce malheureux
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otTicier... Et je suis bien aise de trouver, chez vous, M. le commissaire. Comme maire, j'ai ma responsabilité, dans ce qui pourrait se produire... Tâchons d'éviter une bagarre.
— Et quels moyens recommandez-vous, pour obtenir ce résultat'? demanda le sous-préfet.
— De supprimer de la cérémonie, autant que possible, tout appareil militaire. Pas de déploiement de troupes, pas db parade, pas de défilé dans la ville...
— Vous ne songez pas, cependant, à empêcher les camarades de ce jeune homme, de le conduire à sa dernière demeure...
— Je viens de demander à la famille de faire enlever le corps, pour le conduire à Paris, où l'inhumation aurait lieu...
— Et vous espérer qu'elle y consentira ?
— Le père, M. Alexandre Maubrun, est trésorierpayeur. Son ministre a dû le mander pour opérer une pression sur lui... Il ne résistera certainement pas à un ordre habilement donné... Vous comprenez que nous, ici, nous sommes dans une situation très difïicile... Qu'est-ce que cela peut faire à ce pauvre père que son fils n'ait pas de service dans sa ville de garnison ?
— Mais le général, le colonel, que diront-ils '? Ne ■ pas adresser un dernier adieu à leur camarade, à une
victime du devoir...
— Assez de victimes, comme cela ! s'écria M. Didelod en marchant avec agitation. Moi, aussi, je suis une victime ! D'ailleurs legénéral et lecolonel, on ne les consul-
tera pas. Allons-nous faire couler le sang dans les rues de la ville, pour donner une satisfaction d'ainour-propre àces militaires?... Quand on leur aura assommé quelques hommes de plus, ils seront bien avancés ! Non! non! Pas de cérémonie à Lehrange ! Nous avons assez à faire ici ! Parlons d'autre chose. Il est inouï, monsieur le commissaire, que les pompiers de la ville n'aient pas couru, hier, au feu, quand le pavillon de mon usine a brûlé. Comment donc ce service-là est-il fait? J'ai secoué vertement, ce matin, le capitaine. Il m'a déclaré n'avoir pas reçu d'ordre et avoir ignoré l'incendie.. .
— C'est exact, monsieur le maire. Les avertisseurs téléphoniques avaient été coupés. Et les sonneries n'ont pas fonctionné.
— S'il s'était agi de lancer de la cavalerie contre le peuple, il n'y aurait eu aucun empêchement !
— Mais, monsieur le maire, c'est un homme de chez vous, à cheval, qui est venu réclamer l'intervention de la troupe... S'il avait demandé les pompiers...
— Ne les a-t-il pas demandés?
Ce fut Gaudin qui répondit :
— Non, monsieur le maire,, c'est moi qui ai parlé au palefrenier venu de Badonviller... Il n'a été question que des troupes...
Didelod jeta sur Gaudin un coup d'œil plein de mécontentement.
— Et, vous, connaissant mes idées, vous avez couru à la sous-préfecture, demander qu'on envoyât la cavalerie.
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— Mais, monsieur le maire, s'écria Gaudin désolé, si les dragons n'étaient pas arrivés, Dieu sait quels danger s vous auriez couru, vous-même. Je ne parle pas de l'usine, qui aurait pu être incendiée entièrement. Mais votre personnel, mais vous... Je n'ai vu que cela! Et si j'avais pu servir à quelque chose, pour votre défense, j'y aurais couru aussi !...
— Bon ! Gaudin, c'est entendu, vous m'êtes dévoué. Mais c'était mal me servir que d'agir contre mes idées, tant de fois exprimées devant vous... Il faut savoir souffrir pour la liberté. Il faut avoir la bonne foi d'entendre ses adversaires, même quand ils vous menacent. Rien ne pourra me détourner de mon devoir civique. J'ai tenu tête, hier, aux manifestants; j'ai l'intention de me présenter à la réunion, qui va avoir lieu, ce soir.
— Quoi ! fit le sous-préfet, vous pensez à affronter ces énergumènes ?
— Oui, mon cher Crânet. Ils verront ce que c'est qu'un vrai et ferme démocrate. Je discuterai avec eu.K...
— Ils ne vous écouteront pas.
— Je suis habitué aux tumultes parlementaires.
— Ils peuvent vous violenter!
— • A Lehrange'? Dans ma ville? Eux? Ils n'oseraient !
— C'est ainsi que le Balafré s'est fait tuer, dit Crànet avec un sourire.
— Je ne suis pas le duc de Guise, Dieu merci! Et M. Stylb n'est pas encore le roi de France. J'irai éclairer ces affolés sur leurs intérêts et sur leurs
obligations. Et, s'il faut risquer ma vie, pour cela, je n'hésiterai pas.
— Ah! monsieur Didelod, s'écria Gaudin avec ardeur, s'ils vous entendaient, en ce moment, ces malheureux, comme ils comprendraient que c'est vous le véritable chef qu'il faut suivre. Et non des Stylb...
— Ou des Grangel! dit le commissaire.
— Ah! Vous voyez, Gaudin. Je vous l'ai assez répété qye votre Grangel était un scélérat. Le voilà qui pactise avec les agitateurs publics.
— Monsieur, c'est un désespoir pour moi. Un instituteur! Donner un pareil exemple! Mais il est sincère. Il croit à ce qu'il dit.
— Il n'en est que plus dangereux. Il répand le poison dans l'esprit des enfants, que les pères de famille sont obligés de lui confier, puisque nous avons fermé les écoles libres... Messieurs, quand je vois à un tel résultat aboutir notre campagne de laïcisation, je me demande si nous avons eu raison de supprimer la liberté de l'enseignement.
— Non, monsieur Uidelod, non, cria Gaudin, il fallait faire ce que vous avez fait. Mais il ne fallait pas mettre le gouvernement dans la main des socialistes.
— Chut! Gaudin, ce sont tous mes amis.
— Allons donc! Des ingrats qui vous sacrifient S'ils sont au pouvoir, c'est que vous les y avez poussés. Car qu'est-ce que tous ces hommes? Bien peu de chose ! Des petits avocats de province, des médecins de canton, des journalistes râpés. Vous les avez soutenus, poussés, rentes. Et, au lieu de s'en souvenir, ils se jettent
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dans les bras de vos pires ennemis. Ce ne sont pas les instiUilions qui sont mauvaises. Ce sont les hommes, qui devraient les respecter, qui les faussent.
— Calmez-vous, m onsieur Gaudin, fit le sous-préfet. Votre dévouement à M. Didelod vous égare. Nous sommes ici pour obéir au gouvernement, et non pour le critiquer.
La sonnerie du téléphone se fit entendre. Crânet, à l'appareil écouta, répondant, respectueusement, par monosyllabes, puis il dit :
— Monsieur le minisire, justement, M. Didelod, est dans mon cabinet. Voulez-vous lui parler?... Monsieur le maire, le Président du conseil est à l'appareil...
Il passa les récepteurs à Didelod qui, prenant tout de suite l'offensive :
— J'espère, mon cher ami, que vous allez donner des ordres pour que toutes ces dragonnades ne se renouvellent pas!... AUo!... Si vous voulez coffrer Stylb, ne vous gênez pas! Il vient faire de l'agitation, chez moi... Mais, un de ces jours, vous l'aurez sur le dos à Paris... Allô!... Il n'y aura pas de service à Lehrange... Bien! Le père s'est fait une raison... C'est unbrave homme!... Grànet est très bien, dans tout ça... J'en suis content!
— Ah! monsieur Didelod... interjeta le sous-préfet, avec satisfaction.
— Quant à la grève, reprit Didelod, je compte en venir à bout, par mes seuls moyens... AUo!... Vous craignez que je ne m'abuse?... Vous verrez bien ! En tout cas, pas de fusillade! J'aime mieux tout que cela! Je vous tiendrai au courant. Bonsoir.
Le dépulé raccrocha les récepteurs, sonna, et venant à la cheminée, où il se plaça d'un air d'autorité :
— Voilà ce qui est entendu. La troupe demeure consignée. Les obsèques du lieutenant Maubrun auront lieu à Paris. Une délégation d'officiers, en civil, accompagnera le corps à la gare. Le frère du défunt est parti ce matin pour Lehrange. Il doit être arrivé à la maison mortuaire. Je m'y rends de ce pas, pour m'entendre avec lui. Venez Gandin. Mon cher sous-préfet, monsieur le commissaire, à ce soir.
Lorsque M. Dideiod avait affaire en ville, il mettait sa coquetterie à s'en aller à pied, par les rues. Il connaissait tout le monde, s'arrêtait pour parler aux femmes, sur le pas des portes, et distribuait des pièces de deux sous aux enfants. Sa popularité était grande, et il en jouissait délicieusement. Pour ce brave homme, se sentir aimé était un besoin. Ce jour-là, traversant le faubourg pour se rendre à la rue des Potagers, il eut la sensation qu'un trouble avait été apporté dans les sentiments de la population à son égard. Les saints étaient aussi fréquents, mais plus froids. Il y avait comme une nuance d'inquiétude, ou de regret, dans les esprits. Il parla à plusieurs commerçants, questionna des marchands sur l'état de leurs affaires, caressa des gamins, qui empochèrent des sous. Mais nul, parmi les hommes, les femmes, ou les enfants, ne lui témoigna la cordiale satisfaction habituelle. Il en fît la remarque à Gandin.
— Vous voyez, déjà on est sur la réserve, vis-à-vis de moi. Ce sont ces abominables manifestations mili-
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laires, qui en sont la cause. Oh! Il faut absolument que je puisse conduire mes affaires, sans intervention étrangère. Seul, je m'arrangerai facilement avec ces bonnes gens, qui me connaissent, depuis trente ans, et qui m'estiment.
— Monsieur, dit Gaudin, le pays est bien changé, depuis quelques mois, et les esprits, en ce moment, sont très troublés. La grève Neumans, qui paraissait d'une très mince importance, n'était en réalité que le premier symptôme d'un état très grave, dont nous voyons le plein épanouissement...
— Quoi! Vous aussi, Gaudin, vous devenez alarmiste?
— Monsieur, j'entends parler des gens, dont la voix ne va pas jusqu'à vous... Je recueille les bavardages des enfants, qui souvent répètent ce qu'ils entendent dans leurs familles... C'est efTrayant! Personne ne veut plus obéir. Le sens du respect est aboli. L'égoïsme triomphe, sans frein. Chacun pour soi, et tant pis pour les faibles. C'est l'abandon de toutes les idées nobles, de fraternité, de générosité. On se réclame beaucoup de la solidarité sociale. Mais chacun l'exige à son profit, et nul n'entend s'y soumettre au profit des autres... Il y a vraiment une sorte de décomposition dans les esprits.
— Vous êtes bien noir, il me semble.
— Monsieur, tout cela me cause une peine extrême. J'en rougis, pour mon pays, et j'en souffre, pour mes semblables.
— A quoi attribuez-vous cet abaissement de la conscience?
— Les causes sont multiples. En première ligne, je place le syndicalisme...
— Perdez-vous la raison, Gaudin? Le syndicalisme! La plus importante création de la démocratie.
— Si importante qu'elle dévorera la démocratie, et. en mettant la puissance directrice dans les mains de quelques-uns, créera une oligarchie dont la tyrannie sera promptement intolérable. En seconde ligne, vient l'anticléricalisme, qui tend à supprimer la religion...
— Fichtre! Gaudin, mais l'anticléricalisme, c'est l'article premier du programme radical...
— Soit! Mais pourquoi les entraves apportées à l'exercice du culte? Le matérialisme est exclusif de toute morale. L'idée d'un créateur est la plus féconde en sécurité pour l'esprit. Vous ne la remplacerez pas par je ne sais quelle vague religion de l'humanité, qui ne relève que des bureaux de bienfaisance.
— Et puis encore, Gaudin? questionna M. Didelod.
— Encore, monsieur, il y a l'anlimilitarisme, qui est une des folies les plus dangereuses qui aient jamais troublé les cerveaux humains. Il ne faudrait pas faire des gentillesses aux gens qui professent cette doctrine, mais les traiter comme des malfaiteurs publics et les envoyer antimilitariser à la Guyane. Récapitulez, monsieur, les causes de trouble qui mènent ce pauvre peuple, à la décadence et à la ruine. Elles apparaissent, hélas, toutes de création démocratique. Ajoutez-y l'alcoolisme et vous avez le bouillon de culture complet, où la France s'intoxique et meurt.
— Et bien ! Gaudin, poursuivez votre raisonnement.
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Je suis curieux de vous entendre jusqu'au bout. Car vous avez, évidemment, une conclusion à fuurnir.
— Oui. monsieur, et elle est le résultat de sérieuses réflexions. Depuis longtemps, mon esprit était inquiet. La marche des alTaires me me satisfaisait pas. J'avais des doutes sur rexcellence des réformes démocratiques. On dit quil faut juger l'arbre à ses fruits. Or, depuis dix ans, il m'apparaissait que les résultats du régime étaient pernicieux. Les derniers événements ont achevé de m'ouvrir les yeux. La P'rance court à sa perte. Mais ceux qui la poussent vers les catastrophes ne sont pas les démocrates, et c'est là qu'était mon erreur. Ce sont les démagogues. Et le syndicalisme est la plus belle forme de démagogie qu'on ait connue jusqu'ici. Tous les vices du système sont d'ordre démagogique. La surenchère électorale, qui ruine le pays et le déconsidère, en est une des conséquences. C'est donc à la démagogie qu'il faut s'en prendre. Et il n'est que temps de commencer.
M. Didelod avait écouté Gaudin, sans donner un signe d'approbation ou de blâme. Il continua de marcher sans parler, la tête basse, comme alourdie par le poids de ses pensées. Puis brusquement, il frappa ses deux mains l'une contre l'autre et, parlant comme à luimême :
— Gambetta, déjà, prévoyait le développement de la démagogie. Peut-être, s'il avait vécu, aurait-il pu l'enrayer. En tout cas, il l'aurait combattue. Seraient-ce donc les plébiscitaires qui auraient raison, avec leur constitution à l'américaine ? Mais non ! Ce serait la die-
talure, et sans doute, le ccsarisme. Et pourtant, il n'y a pas à le nier, à moins d'être aveugle, fou, ou criminel, nous courons à l'abîme! La laïcisation à outrance a été une ineptie. La séparation de l'Eglise et de l'Etat, sans le concours de la Papauté, a été une faute politique aux conséquences incalculables... La démilitarisation de la France, nous livrera à brève échéance, aux Allemands ou aux collectivistes. Et c'est le gouvernement, lui-même, comme frappé de démence, qui a fait tout cela. 11 n'est pas douteux que la grande majorité des citoyens réprouve ces actes, les déteste, et pourtant, par veulerie, les laisse s'accomplir. C'est donc une minorité qui assume la responsabilité des désastres qui se préparent. 11 est évident que, ce qu'une poignée d'agitateurs est en train de faire, dans mon usine, contre moi, une bande de sectaires le fait contre la France tout entière. Et cette bande de sectaires, me compte encore, à l'heure présente, parmi ses plus fidèles. Faut-il donc s'éclairer aux flammes de sa propre maison, et ne commencer à comprendre le danger public qu'averti par un danger personnel ?
— Monsieur, interjeta Gandin, effrayé de ce qu'il entendait, et surtout du trouble violent qu'exprimait, en ce moment, la physionomie de son patron, monsieur, ne tirez pas, de ce que j'ai eu l'audace de vous dire, des conclusions extrêmes. Je peux exagérer, ou me tromper.
— Non, mon brave Gaudin, vous ne vous trompez pas. Vous avez un esprit clair et foncièrement honnête. Vous avez vu juste. Et vous n'avez pas craint de me
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parler franchement, au risque de me déplaire. Voilà ce dont je vous sais gré, par-dessus tout... Mais assez sur ce sujet. Il sera, pour moi, une matière à réllexion. La situation est grave et je n'hésiterai pas à l'aborder, avec toutes ses conséquences.
Ils arrivaient à la maison de la rue des Potagers. Ils entrèrent dans le jardin, pénétrèrent dans le vestibule, et se trouvèrent en face du lieutenant de Berlier et de Maurice Didelod.
— Ah ! Papa, tu viens voir ce pauvre garçon, tué en nous défendant...
Didelod roujiit, en constatant que son fils attribuait à la reconnaissance cette visite motivée par de si tristes calculs. Il tendit la main à Maxime de Berlier, qui se tenait sur la réserve.
— Croyez, monsieur, dit le jeune homme, que les miens et moi-même, nous avons pris une grande part à tout ce qui vous est arrivé de fâcheux...
Le député regarda l'officier avec bienveillance :
— Je te remercie, Maxime, je sais que tu es un brave garçon... Nous passons, les uns et les autres, par de durs moments... Est-il arrivé«ici, quelqu'un de la famille?
— Non. M. Maubrun a envoyé une dépêche. 11 sera à Lehrange ce soir.
— Peut-on entrer dans la chambre mortuaire?
— Oui, mon père.
Maurice ouvrit une porte, et sur un lit de camp, pâle, dormant du dernier sommeil, M. Didelod aperçut le lieutenant Maubrun. Debout au pied du lit se tenait le
brosseur Chauvin. Et assise, le front penché, comme en prières, une jeune femme en noir, qui se leva vivement en voyant paraître Didelod. Le maire s'approcha, regarda ce beau garçon, dont le visage immobile avait une sereine gravité. Il inclina la tète, et, plus ému qu'il n'aurait voulu le paraître, il sortit. Dans le vestibule il demanda à son tils :
— Quelle est donc cette personne, qui s'est levée, quand nous sommes entrés?
— L'amie de -ce pauvre Maubrun, une jeune fille qui lui était très attachée, et dont la douleur fait peine. Elle nous a demandé la permission de rester là, jusqu'à ce que la famille arrive. Et nous y avons consenti bien volontiers. Elle prie et elle pleure.
— Une ouvrière de la ville?
— Oui. Entre nous, et, parce qu'il y a peut-être intérêt à ce que tu le saches, c'est la fille aînée de Tournemarié.
— Fichtre ! dit M. Didelod. Mais ce Tournemarie s'est déjà livré à une tentative de meurtre, contre le lieutenant Maubrun, et...
— Et il n'est pas très sur que ce ne soit lui qui ait tué ce pauvre garçon, hier, n'est-ce pas? Tout cela, Hortense Tournemarie le soupçonne. Sa douleur est redoublée par ses soupçons.
— Malheureuse enfant ! Priez-la donc de sortir, un instant. Je voudrais lui parler.
Maxime de Berlier rouvrit la porte, lit un signe à Hortense, qui se leva et vint près de lui.
— Mademoiselle, dit M. Didelod, je sais par mon fils
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combien grand est votre chagrin. S'il m'était possible • (le l'atténuer d'une manière quelconque, croyez que j'en serais heureux. Ne craignez pas de vous adresser à moi. Je me mets tout a votre disposition.
— Vous êtes bien bon, monsieur, je suis très touchée de ce que vous m'offrez. Mais je n'ai rien à souhaiter, puisque j'ai perdu l'homme qui, pour moi, était tout. Cependant, si vous pouviez me mettre à l'abri des recherches de mon père, ce serait un grand soulagement pour moi.
— Vous êtes mineure?
— Oui. monsieur.
— Diable ! C'est extrêmement scabreux ce que vous me demandez là. Votre père a, sur vous, une autorité absolue. 11 peut vous contraindre à rentrer chez lui, surtout si votre présence, ici, est constatée. Je ne ferai pas de vain rigorisme, mais il est évident que votre place n'est pas dans cette maison, quoiqu'il paraisse bien naturel à tout cœur sensible de vous y voir... Ce que vous souhaitez, en somme, c'est de ne pas vous trouver en conctact avec votre père, en ce moment...
— En ce moment et toujours. J'espère ne jamais le revoir. J'aimerais mieux mourir que de me trouver en sa présence...
— Allons, mon enfant, allons, un peu de sagesse et de modération... Votre père a des griefs sérieux contre vous... Mais je comprends que vous désiriez ne pas le rencontrer. Eh bien ! Venez chez moi, ce soir, à Badonviller... Je vous logerai, jusqu'à ce que vous ayez pris des résolutions nouvelles... Vous travaillerez pour
M""' Didelod... Je pense que personne ne trouvera à critiquer cette combinaison. En tout cas, nous aviserions. Cela vous convient-il ?
— Je vous remercie, monsieur, j'accepte... Mais tant que mon pauvre Edouard sera là, je resteraiprès de lui...
— Il sera emmené, vraisemblablement, demain, à Paris, par son frère...
— Quoi ! Les obsèques n'auront pas lieu à Lehrange? demanda Maurice avec émotion.
— Non. Dans l'état des esprits, la famille a désiré supprimer cette cause de trouble...
— Ainsi nous ne pourrons pas lui rendre les derniers honneurs, comme il le méritait? dit Maxime de Berlier.
— A Paris, mon ami, tout ce qu'on voudra, mais à Lehrange, ne soufflons pas sur le feu. Une victime suffit, n'en faisons point d'autres.
— Je demanderai donc à la famille la permission de le suivre jusqu'à Paris, dit la jeune fille doucement. Il sera, je le vois, bien peu pleuré. Au moins ne faut-il pas qu'il soit privé de mes larmes.
Elle rentra dans la chambre, et M. Didelod très vivement impressionné descendit dans le jardin. Les deux jeunes gens l'accompagnèrent silencieux. Ils retrouvèrent Gandin qui attendait patiemment son patron. Le secrétaire de la mairie prit Maurice à part.
— Vous ferez bien, monsieur Didelod, d'accompagner votre père à Badonviller. Il est très afi'ecté, beaucoup plus qu'il ne veut le paraître. Il a déclaré qu'il se rendrait, ce soir, h la réunion des grévistes. Je ne voudrais pas qu'il y allât seul...
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— Je l'accompagnerai, Gaudin, soyez-en sûr.
— Monsieur Maurice, nous traversons des temps bien (ristes, dit l'instituteur. Et votre père ne méritait pas d'être traité si mal...
— Quand un pays est dans l'anarchie, Gaudin, il ne faut plus s'attendre à de la justice. Il est salutaire, pour mon père, de subir cette épreuve, si pénible qu'elle puisse être. Il rouvrira les yeux à la lumière et saura où est la vérité.
— Ah! monsieur Maurice, fit l'instituteur, comme vous êtes réactionnaire !
— Oui, Gaudin, je suis passionnément épris d'ordre et de régularité. Je ne puis admettre que les ignorants commandent, et que les scélérats dominent. Trouveriezvous juste que les moutards de votre école eussent la prétention de vous faire la classe à vous-même? C'est exactement ce qui arrive à mon père, avec ses ouvriers. Comparés à lui, ce sont des écoliers, et cependant, ils veulent le régenter, sous prétexte qu'ils sont le nombre. Eh bien ! mon père n'est pas loin de trouver cela tout naturel. Il faut qu'il se heurte à ces hommes-là, et que son bon sens soit révolté par l'absurdité de leurs prétentions, afin qu'il revienne à nous, de raison, comme il y est de cœur. Je suis las, Gaudin, d'être en désaccord avec mon père, que je respecte et que j'aime.
— Ah! monsieur Maurice... Ce désaccord-là, hélas, existe dans presque toutes les familles. Les fils ne pensent plus comme les pères... Et c'est ce qui perd la France.
— La France ne peut pas être perdue, parce que
c'est le foyer le plus pur de rintelligence humaine. Nous la délivrerons des charlatans, qui la trompent, et des parasites, qui l'exploitent. Après quoi, elle reprendra sa marche vers le progrès.
— Puissiez-vous dire vrai !
— Seulement, Gaudin, cela n'ira peut-être pas tout seul. Et il est probable qu'il y aura des horions échangés. Il est vraiment temps que ce ne soient pas, tout le temps, les mêmes qui les reçoivent.
M. Didelod termina l'entretien, en serrant la main du lieutenant de Berlier, et en revenant vers son fils.
— M'accompagnes-tu à la mairie? J'y trouverai la voiture et nous rentrerons ensemble...
— C'est entendu, papa. Dans un quart d'heure j'y serai. J'ai quelques petites choses encore à faire ici, avec Maxime. Retourne avec M. Gaudin et attends-moi. Ne quittez pas papa, monsieur Gaudin.
— Qu'est-ce que tu veux qu'il m'arrive dans Lehrange?
— Rien, sans doute. Mais j'aime mieux que tu ne sois pas seul.
— Alors, à tout à l'heure.
M. Didelod s'éloigna avec Gaudin, et dans la rue, avec un peu d'attendrissement :
— C'est un brave garçon, ce Maurice ! Ah ! s'il voulait devenir sérieux! Il aurait un bien bel avenir dans les affaires et dans la politique !
11 hocha la tête, et ajouta .
— Il est vrai que, avec la politique, si ça continue, il n'y aura bientôt plus d'affaires !
La salle des Fêtes de la ville de Lehrange a élé construite par M. Didelod, sur un beau terrain lui appartenant, au centre de la ville. Elle sert aux réunions publiques et privées, on y donne des bals, des conférences, des banquets, des représentations théâtrales. Les réunions électorales y ont lieu, ainsi que les distributions de prix. C'est là que le meeting annoncé rassemblait les grévistes des usines Didelod et Neumans. Au fond de la salle, sur la scène, une table entourée de fauteuils, attendait le bureau de l'assemblée. Le lustre allumé répandait une clarté crue sur les assistants installés, dès huit heures, à leurs places, et groupés suivant leurs spécialités professionnelles et leurs affinités politiques. Au troisième rang, entourés des plus ardents de leurs partisans, se tenaient Stylb, Grangel et Tournemarie. Des nuages de fumées chargeaient déjà l'atmosphère, montant lentement vers le plafond, aspirés parles ventilateurs. Des appels, des interpellations, des lazzi s échangeaient. Puis des chants alternaient, révolutionnaires et violents, mêlant la menace à l'insanité. Comme huit heures et demie sonnaient, Sfylb se leva, et, d'un geste, réclamant le silence :
— Il est temps, citoyens, de constituer le bureau. Je n"ai pas besoin de a'ous demander de prouver, par vos choix, combien vous jugez important l'acte que vous allez accomplir. Pour donner de plus sérieux gages à la liberté de discussion, je vous propose de nommer président le citoyen Grangel... Sa qualité de fonctionnaire sera pour l'adversaire un sûr garant de son impartialité.
Une longue acclamation s'éleva : Oui ! Oui ! Grangel ! Qu'il préside ! Grangel !
L'instituteur se leva, et gravit l'escalier qui conduisait de la salle sur l'estrade. Il s'assit avec une assurance professionnelle, et tout de suite entrant en fonctions :
— Citoyens, il convient de choisir deux assesseurs. Je vous propose les citoyens Gorgeau et Terrasson... Que ceux qui sont d'avis de les nommer veuillent bien lever la main... A l'unanimité les citoyens Terrasson et Gorgeau sont désignés comme assesseurs.
Les deux élus, ouvriers endimanchés, d'aspect débonnaire, vinrent occuper leurs places auprès de Grangel. Et, comme pour manifester sa satisfaction de cette entrée en matière, Vassemh]éeenlonnsiVInternali07iale. Mais le président, prenant très au sérieux son rôle, frappa sur la table, au bout du premier couplet, et jetant sur ses auditeurs un regard sévère :
— Citoyens, nous sommes ici pour faire de la besogne utile. Les chants populaires ont du bon, mais à leur heure. Il s'agit, ce soir, de discuter la très importante question des rapports des ouvriers avec