‹ La rue des Meurt-de-faimChapitre 10 sur 33 · RÉPIT · texte numérisé non relu

RÉPIT

Le dernier volume fut écrit en quinze jours. Dans cette période, Reardon s’éleva presque à une hauteur héroïque, car il n’eut pas à lutter contre les seules difficultés de la composition. Cette partie de son travail était à peine entreprise, qu’il fut atteint d’une violente attaque de lumbago ; pendant deux ou trois jours, ce lui fut un supplice de se tenir à son pupitre, où il se traînait comme un infirme. Après cela vinrent des maux de tête, un mal dégorgé, un affaiblissement général. Malgré tout, le volume fut achevé. Quand il eut écrit « Fin », il se renversa sur sa chaise, ferma les yeux et passa ainsi un quart d’heure dans le vague.

Le titre restait à choisir. Mais son cerveau se refusait à tout nouvel effort, et, après avoir faiblement cherché pendant quelques minutes, il s’arrêta simplement au nom du principal caractère de femme : Margaret Home. Ce serait bien bon pour l’ouvrage. Déjà, en traçant les derniers mots, tous les événements, les personnages, les dialogues avaient glissé dans l’oubli ; il ne savait plus rien, ne tenait plus à rien de tout cela.

— Amy, il faudra que tu corriges les épreuves à ma place. Jamais de ma vie je ne jetterai les yeux sur ce maudit roman. Il m’a presque tué.

— L’essentiel est de l’avoir là, fini, répondit Amy. Empaquète-le et porte-le chez l’éditeur demain matin.

— Oui.

— Et tu le prieras de t’avancer quelques pounds ?

— Il le faut bien.

Mais il était aussi dur d’envisager cette nécessité, qu’il l’eût été de récrire le dernier volume. La délicatesse de Reardon était si extrême que, ne se fût-il agi que de lui seul, il eût de beaucoup préféré souffrir la faim plutôt que de quémander un argent qui ne lui était pas régulièrement dû. A l’heure présente, il n’avait pas le choix. Selon la marche habituelle des affaires, un mois se passerait certainement avant que l’éditeur lui communiquât ses conditions, et l’approche de Noël allait peut-être causer un délai nouveau. 11 ne pouvait, sans emprunter, subvenir aux dépenses domestiques pendant plus de deux ou trois semaines.

Son paquet sous le bras, il entra au bureau du rezchaussée et demanda à voir l’associé de la maison avec qui il avait été précédemment en relations directes. Celui-ci se trouvant absent pour quelques jours, Reardon déposa son manuscrit et sortit.

Il faisait du vent et pleuvait. Reardon s’en revint lentement chez lui et allait franchir la porte d’entrée commune, quand son angoisse devint si forte qu’il tourna sur ses talons et passa outre. S’il rentrait, il devrait écrire tout de suite sa demande d’argent, et il sentait que ce lui serait impossible Se dégrader à ce point, c’était trop.

N’y avait-il pas moyen de s’arranger pour les semaines suivantes ? Amy avait bien proposé d’emprunter à sa mère, mais quelle lâcheté de lui abandonner ce soin après s’être engagé à résoudre lui-mème la difficulté. Qui, à Londres, pourrait et voudrait lui prêter de l’argent? Il passa en revue la liste de ses connaissances ; il en trouva une seule à laquelle il pût recourir avec un très léger espoir : Carter.

Une demi-heure après, il franchit le seuil de cet hôpital où il était entré, quelques années auparavant, en famélique chercheur de travail. Une garde vint à lui.

— M. Carter est-il là ?

— Non, Monsieur* Mais il peut rentrer d’un instant à l’autre. Voulez-vous attendre?

Il entra dans le bureau familier et s’assit. Un jeune employé écrivait à la table où il travaillait autrefois. Si seulement tous les événements des dernières années pouvaient s’abolir, s’il pouvait encore gagner sa livre par semaine, ici, sans avoir la charge de personne î Qu’il était heureux alors !

Près d'une demi-heure s’écoula. Attendre, c’est le sort commun à tous les mendiants. Enfin, Carter, les joues colorées par le vent d’est, entra d’un pas rapide ; il portait un lourd ulster au dernier genre, un chapeau de haute forme resplendissant, des gants neufs.

— Ah! Reardon ; comment va, comment va? Enchanté de vous voir.

— Etes-vous très occupé ?

— Mais, non, pas particulièrement. Quelques chèques à signer ; nous sommes en train d’envoyer nos appels de Noël, vous vous rappelez ?

Il rit gaîment. Ce jeune homme était indemne de snobisme à un point remarquable; depuis longtemps, le fait de la supériorité intellectuelle de Reardon avait contre-balancé en lui les préjugés sociaux.

— Je désirerais vous dire un mot.

— Très bien.

Ils passèrent dans une petite pièce retirée. Le pouls de Reardon battait comme dans fa fièvre, sa langue était collée à son palais.

— Qu’y a-t-il, mon vieux ? interrogea le secrétaire en s’asseyant et croisant ses jambes l’une sur l’autre. Vous n’avez pas l’air dans votre assiette, vous savez. Pourquoi, diable, votre femme et vous ne venez-vous pas nous voir de temps en temps ?

— J’ai eu un terrible coup de feu pour terminer mon roman.

— Il est fini ? Tant mieux. Quand paraîtra-t-il? J’enverrai des vingtaines de gens chez Mudie pour l’avoir.

— Merci, mais, à vous dire le vrai, je n’en ai pas une haute opinion.

— Oh! on sait ce que ça signifie.

Reardon parlait comme un automate. Il lui sembla tourner des vis et peser sur un levier lorsqu’il prononça les paroles suivantes :

— Aussi bien, vais-je vous dire tout de suite ce qui m’amène. Pourriez-vous me prêter dix pounds pour un mois, — ou plutôt jusqu’à ce que je touche l’argent de mon livre ?

La physionomie du secrétaire se rembrunit, sans toutefois exprimer cette froideur résolue qu’en pareille occurrence tant d’autres hommes sémillants eussent aussitôt manifestée. 11 paraissait sincèrement embarrassé.

— Sapristi ! Je... Que diable! Pour dire la vérité, je ne peux disposer de dix pounds. Sur ma parole, je ne les ai pas, Reardon. Ces dépenses infernales du train de maison ! Je peux bien vous avouer, mon vieux, qu’Edith et moi avons mené la vie à trop grandes guides. (Il rit et enfonça ses mains dans les poches de son pantalon.) Nous disions justement que nous devrions nous réduire pour le reste de l’hiver. Mais je suis diablement désolé, ma parole ! désolé.

— Et je le suis aussi de vous voir ennuyé de cette demande hors de saison.

— Terriblement de saison, au contraire, je vous assure, Reardon, s’écria le secrétaire, en pouffant de rire à sa plaisanterie qui te mit de meilleure humeur que jamais, si bien qu’il dit enfin :

— J’imagine que cinq pounds ne vous serviraient pas à grand’chose ?... Pour un mois, dites-vous?... Je pourrais arranger ça, je crois.

— Cela me rendrait grand service. Mais sous aucun prétexte si...

— Non, non; je pourrais vous prêter cinq pounds pour un mois. Faut-il vous donner un chèque ?

— Je suis confus.

— Mais pas le moins du monde. Je vais vous faire le chèque*.

Le visage de Reardon était pourpre. Jamais il ne se rappela un mot de la conversation qui s’engagea lorsque Carter reparut. Il froissait dans sa main le morceau de papier ; une fois dans la rue, il fut presque sur le point de le jeter, se figurant un instant que c’était un billet d’omnibus ou une ordonnance médicale.

Il arriva chez lui bien après l’heure du déjeuner. Amy s’étonnait de sa longue absence.

— As-tu obtenu quelque chose ? demanda-t-elle.

— Oui.

Il hésita à la tromper, à dire que l’éditeur lui avait avancé cinq pounds. Mais c’eût été son premier mensonge à sa femme, et pourquoi devrait-il s’en rendre coupable ? Il lui apprit tout ce qui s’était passé, mais la conséquence de cette franchise fut très différente de ce qu’il en avait attendu. Amy témoigna un déplaisir profond.

— Oh! tu n’aurais pas dû faire cela! s’écria-t-elle. Pourquoi n’es-tu pas revenu me parler? Je serais allée chez ma mère, tout de suite.

— Mais cela a-t-il une grande importance?

— Certes ! répliqua-t-elle sèchement. Carter va tout raconter à sa femme, et comme c’est agréable !

— Je n’y ai pas pensé du tout. Et peut-être la chose ne m’eût-elle pas paru si vexante qu’à toi.

— Il faut croire.

Elle se détourna brusquement, et se tint à l’écart dans un mutisme sombre.

Ils firent un repas morose et échangèrent à peine quelques paroles. Le visage d’Amy avait une expression qui ressemblait à la mauvaise humeur plus que tout ce que Reardon y avait encore observé. Le déjeuner fini, il alla s’asseoir tout seul dans son cabinet. Amy ne vint pas l’y rejoindre. Une colère obstinée le gagnait. Il sentait, en se remémorant l’épreuve qu’il avait traversée, que la conduite d’Amy à son égard était cruelle. Qu’elle vienne donc lui parler, quand il lui plairait.

A six heures, elle entrebâilla la porte pour demander s’il voulait venir prendre le thé.

— Merci, répondit-il. Je préfère rester ici.

— A ton gré.

Et il demeura là, seul, jusqu’à neuf heures. Alors seulement il se souvint qu’il lui fallait envoyer un mot à l’éditeur pour recommander à son attention le paquet déposé. Il l’écrivit et l’alla jeter à la boîte.

Il ne resta dehors que quelques minutes. En rentrant, il alla tout droit à son cabinet, mais la pensée d’Amy, seule dans la pièce voisine, ne lui laissa pas de repos. Il alla regarder et l’y vit assise, sans feu.

— Tu ne peux pas rester dans cette pièce froide, Amy.

— Il faut bien que je m’y accoutume, répliqua-t-elle, affectant de s’absorber dans un travail d’aiguille.

Cette fermeté de caractère, dont il avait toujours tant aimé à reconnaître l’expression sur ses traits, était de^ venue d’une dureté sinistre. En la regardant, il sentit son cœur défaillir.

— La pauvreté va-t-elle avoir pour nous aussi sa conséquence habituelle ? dit-il en s’approchant.

— Je n’ai jamais prétendu y être indifférente.

— Mais encore, ne te soucies-tu pas de chercher à réagir contre elle ?

Pas de réponse. Comme il est ordinaire dans une conversation avec une femme offensée, il fallut revenir du général au particulier.

— Je crois, dit-il, que malheureusement les Carter savaient déjà assez où nous en sommes.

— Ce n’est plus du tout la même chose que d’en venir à leur demander de l’argent.

— Je regrette beaucoup. J’aurais agi autrement si j’avais su à quel point tu serais contrariée.

— Si nous avons un mois à attendre, cinq pounds nous seront une maigre ressource.

Elle détailla toutes les dépenses indispensables.

— Mais n’importe. Ne t’en préoccupe pas plus longtemps. Maintenant que ton livre est fini, tâche de te reposer.

— Viens t’asseoir près du feu. Il y a pour moi peu de

chances de repos si nous sommes en mésentente, toi et moi.

Un lugubre Noël. Les jours et les semaines passaient, et Reardon savait qu’Amy devait avoir épuisé l’argent qu’il lui avait donné. Mais elle ne lui demandait plus rien, et les choses nécessaires étaient payées comme à l’habitude. Il souffrait d’un sentiment d’humiliation qui lui rendait parfois pénible de regarder sa femme en lace.

La lettre attendue vint enfin ; l’éditeur offrait soixante-quinze pounds pour le droit de publier Margaret Home , vingt-cinq étant dus, en outre, si la vente des trois volumes atteignait un certain nombre d’exemplaires. C’était l’échec écrit en toutes lettres. Reardon se dit que c’en était fait de sa carrière d’écrivain. Le livre ne réussirait même pas assez pour compléter les deux cents pounds ; il se heurterait au dédain général et, en réalité, ne méritait pas un meilleur sort.

— Vas-tu accepter ces conditions ? demanda Amy, après un pénible silence.

— Personne autre n’en offrirait d’aussi bonnes.

— Te payeront-ils tout de suite?

— Il faut que je le leur demande.

Enfin, il toucha les soixante-quinze pounds. Le chèque arriva à première requête et la figure de Reardon s’illumina un moment. Argent béni ! Source de tout bien, tant que le monde n’aura pas découvert une économie, plus saine.

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